N° 1231 | du 12 juin 2018

Faits de société

Le 12 juin 2018 | Joël Plantet

Vieillir, une affaire d’État

Thème : Personne âgée

La société française souffre-t-elle d’une dénégation collective des personnes âgées ? Une véritable politique visant le vieillissement de la population semble pour l’heure introuvable.

Le 30 mai, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, présentait sa feuille de route 
pour « relever le défi du vieillissement à court et moyen terme ». Entraînera-t-elle un changement de regard ? En mai, le Conseil consultatif national d’éthique (CCNE, autosaisi sur la question), émettait, dans un avis « éthique, mais aussi politique » intitulé Enjeux éthiques du vieillissement, une critique au vitriol sur le sort des personnes âgées en France : « ségrégation », voire « ghettoïsation », « exclusion de la société », « institutionnalisation forcée » et « forme latente de maltraitance ».

En effet, la concentration dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) représente aux yeux du Conseil une politique « inadéquate et irrespectueuse ». Des phénomènes de surmédicalisation, de confinement, de maltraitance et de concentration sont soulignés : fin 2016, près de 600 000 personnes âgées vivaient dans 7 200 Ehpad, souvent à leur corps défendant. Or, même si les agences régionales d’hospitalisation (ARH) ont prévu 12 320 places supplémentaires dans la période 2017-2021, le nombre des Ehpad, paradoxalement, est en baisse depuis 2015. Dans ces structures, par ailleurs très coûteuses pour les personnes concernées, la pénurie et l’usure des personnels, comme la rationalisation des soins, font des ravages.
Le sentiment de solitude y est prégnant : un psychiatre auditionné au CCNE a évoqué 40 % de résidents présentant un syndrome dépressif dans les Ehpad, dont 11 % ont des idées de suicide. Mais la dépression demeure banalisée, « sous-diagnostiquée et sous-traitée » chez les soignants, victime du manque de formation. En conséquence, un possible « sentiment d’indignité » des personnes âgées a été repéré. Et la France a le terrible privilège de compter au sein de la communauté européenne le taux le plus élevé de suicide des plus de 75 ans.
En amont, « les trois-quarts des personnes résidentes interrogées auraient souhaité ne pas vivre leur existence en Ehpad ». On y vient, de fait, pour mourir, à l’âge moyen de 85 ans. Cette exclusion de la société, estime le Conseil, entraîne de véritables problèmes éthiques. « Le prestige de la vieillesse, développe-t-il, a beaucoup diminué du fait que la notion d’expérience est discréditée. La société technocratique d’aujourd’hui n’estime pas qu’avec l’âge le savoir s’accumule, mais qu’il se périme ». Société de performance, de rentabilité, de rapidité.

Des pistes sont avancées pour rendre la société plus « inclusive », selon le mot consacré, déjà usé jusqu’à la corde : création d’un 5e risque de sécurité sociale – en question déjà depuis quelques années, toujours reporté –, instauration d’un « droit universel » pour les aidants (dont un crédit de trente jours de « répit »), et quelques formules alternatives de déghettoïsation : par exemple, intégrer des mini-Ehpad sur un ou deux étages dans de nouveaux immeubles d’habitation. Ou mettre résolument en œuvre l’habitat intergénérationnel : de cela aussi, ministre après ministre des Affaires sociales, on parle depuis trop longtemps. Autre piste, créer des logements collectifs autogérés par les personnes âgées, leur confiant ainsi une partie de leur autonomie. Mais le changement – mettre fin à ce « délabrement éthique », dénonce le CCNE – ne se fera pas sans la prise de conscience que la vieillesse peut être un atout, y compris en ce qui concerne l’opportunité pour le pays que représente la silver economy.