Numéro 647, 19 décembre 2002

Le travail en réseau dans le Val-d’Oise

Depuis une petite quinzaine d’années, les intervenants de diverses institutions médico-sociales d’un même département se réunissent mensuellement et se coordonnent. Il s’agit de mettre en place des actions communes en direction des usagers. Un exemple de travail en réseau.


Il y a 14 ans dans le Val-d’Oise à Soisy-sous-Montmorency, le personnel du centre Imagine [lire encadré], qui apportait des soins aux personnes toxicomanes, a senti la nécessité de s’ouvrir aux autres gens de terrain, aux professionnels concernés par les problématiques de prévention et de marginalisation. Les éducateurs des clubs de prévention de Garges-les-Gonesses dans le Val-d’Oise également — comme l’Œuvre de protection de l’enfance et de la jeunesse (OPEJ) — ressentaient la nécessité de travailler avec des spécialistes en toxicomanie. L’idée de créer un réseau autour de l’usager est ainsi née. Le réseau a un nom, l’Intergargeoise, mais malgré ses 14 années d’existence il n’a pas de statut juridique, et pourtant il est reconnu par les partenaires sociaux et par la ville qui le soutiennent dans ses projets. Les contacts (adresse, réunions, infos) sont assurés par Christine Lautran-Davoux, psychiatre et Franky Struyve, cadre-infirmier, tous deux employés à Imagine.[1]
La création du réseau voulait, entre autre, éviter les doublons : les éducateurs de l’OPEJ n’allaient pas faire une démarche avec un jeune si une assistante sociale d’une autre structure l’avait déjà faite… « Avant, nous travaillions chacun de notre côté, ce qui provoquait une énorme perte d’énergie et renforçait l’isolement des personnes toxicomanes », évoque Christine Lautran-Davoux. « Aujourd’hui, si les éducateurs de l’OPEJ nous adressent un jeune qui a un problème de toxicomanie, nous savons qu’ils s’occupent de la partie insertion sociale, nous ne prendrons en charge que le versant soin ». Les membres du réseau ont acquis une connaissance mutuelle de leur travail. « Le psychologue de l’OPEJ devait accompagner un jeune pris en charge par les deux institutions à un entretien pour une postcure. Le voyant arriver drogué, il lui a fait remarquer qu’il ne serait pas reçu à la postcure dans cet état. Le jeune a répondu que le centre Imagine ne lui avait pas précisé qu’il ne devait pas prendre de produits lors de cette démarche. Le psychologue, connaissant les exigences d’une postcure à travers le travail en réseau avec le centre Imagine, savait que cela était tout à fait impossible ».
Le réseau est né aussi du désir de mettre en place des personnes ressources dans la cité. Initialement, il sollicitait souvent le centre Imagine pour des interventions dans les quartiers et les institutions pour des informations concernant la toxicomanie. L’objectif de ces formations des professionnels sur un an était de leur permettre une meilleure écoute et l’apport de connaissances plus précises sur ces thèmes. « Nous nous sommes rendus compte que cela ne fonctionnait pas bien », souligne Christine Lautran-Davoux « mieux valait donc travailler ensemble, se servir des compétences de chacun : OPEJ, centres sociaux, missions locales, ANPE, Point accueil jeunes, Point écoute jeunes, Service du développement social urbain (DSU)… ».
Quelle est la différence entre le travail en réseau et le travail en partenariat ? « Si je reçois une femme battue, je sais vers quelle association d’aide aux femmes victimes de maltraitance l’orienter. Je passerais un coup de fil à cette association pour l’informer. Il s’agit d’un travail ponctuel entre partenaires sociaux. Le travail en réseau, lui s’effectue sur le long terme. Si une personne toxicomane arrive à l’OPEJ, un éducateur va m’appeler et me demander s’il peut l’accompagner à Imagine. Je la recevrais et ce quel que soit mon emploi du temps de ce jour ». Christine Lautran-Davoux précise que « le réseau est constitué d’hommes et de femmes, professionnels de structures sociales, médico-sociales ou sanitaires qui, en se rencontrant, créent des liens inter-institutionnels et interpersonnels. Lorsqu’[elle] participe à un projet, c’est à la fois au nom du centre Imagine en tant qu’institution et en [son] nom en tant que personne ». Les membres du réseau œuvrent ensemble pour faciliter au plus juste la réponse à la demande d’une personne en difficulté. Le réseau est un filet : « Le petit nœud au milieu représente le sujet. Les institutions travaillent autour de lui, tissant ce filet », illustre joliment la psychiatre. Les éducateurs de l’OPEJ ont par exemple adressé un jeune toxicomane présentant des problèmes psychiatriques au centre Imagine. Au départ, il a fait des allers et retours entre les deux. Très vite l’équipe du DIMAS a constaté que le problème du jeune relevait de la psychiatrie et pas seulement de la prise de produits. Il a été hospitalisé dans le service psychiatrique hospitalier dont il dépendait.
Constatant que certains usagers ont des difficultés de repérage, de lecture, d’expression…. rendant la réalisation de leurs projets et déplacements difficiles, le réseau a mis en place un projet d’accompagnement par des bénévoles. Monsieur X a un fils placé dans une institution. Il n’arrive pas à se déplacer seul pour lui rendre visite. Il se fait accompagner par sa propre mère, ce qui n’est pas idéal au niveau de la parentalité. Maintenant, un bénévole l’accompagne. « Il a eu le sentiment d’être sur le chemin de l’autonomie », explique Franky Struyve membre du réseau depuis 4 ans. Des jeunes ont des problèmes d’illettrisme. Lorsqu’ils doivent effectuer des démarches administratives, ils ont des soucis de compréhension ou d’ignorance des codes sociaux ce qui engendre parfois des réactions de rejet plus ou moins vives de la part des professionnels des structures administratives. Un bénévole peu servir de médiateur dans ce genre de situation. Une personne immigrée doit aller chez le dentiste, mais elle ne sait pas lire le français et de ce fait, n’arrive pas à se déplacer seule. Des jeunes ont du mal à sortir de leur cité, cela les effraie… Autant de situations que l’accompagnement bénévole dénoue.
Ces personnes bénévoles sont appelées « accompagnants » par les membres du réseau. En effet, ils accompagnent les personnes en difficulté à la demande de ce dernier et celle de l’institution référente. Une première rencontre à trois a lieu dans les locaux de l’institution où un contrat moral est défini et accepté par l’accompagné. Ces bénévoles ont donc une action citoyenne et permettent la poursuite du parcours de la personne en difficulté. Après l’accompagnement, l’accompagnant rencontre les professionnels de l’institution référente afin de partager les moments fort et/ou difficiles de cette action. Afin que cette aide ne se substitue pas au travail des professionnels, mais aussi que l’accompagnant ne devienne pas un professionnel malgré lui, les accompagnements sont limités à trois pour un même accompagné par le même accompagnant. Ces personnes bénévoles font partie du réseau et participent aux réunions mensuelles. Un poste de coordination de l’action bénévole devrait être créé pour gérer les demandes des usagers, recruter les bénévoles et établir les plannings… Ce projet est soutenu par la ville de Garges-les-Gonesses dans le cadre de la politique de la Ville.
Comment va évoluer le réseau qui, nous l’avons vu, a toujours eu une existence informelle. Va-t-il se constituer en association ? Les avis divergent parmi les membres du réseau. Les uns aimeraient qu’il reste informel et recrute les bénévoles au fur et à mesure des besoins. Ces derniers créeraient eux-mêmes leur association quand ils en ressentiraient la nécessité. « Ce serait un véritable projet citoyen, nous ne serions plus qu’un appui technique », s’enthousiasme Franky Struyve. D’autres trouvent plus réaliste de constituer une association, d’officialiser le réseau, de gagner une existence juridique et de restituer cette association aux bénévoles par la suite.
Le travail en réseau ne peut exister que sur le long terme. Par moments, il s’essouffle. Certains participants le quittent, trop pris par leurs projets institutionnels, d’autres parce que le responsable de leur structure donne priorité à leur institution. À Imagine, malgré le changement de chef de service, une large place a toujours été accordée au travail en réseau. « Le réseau nous offre une bouffée d’oxygène, nous évite l’enfermement dans des schémas figés », explique Christine Lautran-Davoux. « Si nous restions dans l’exclusivité du champ de la toxicomanie, nous aurions une vision certes de plus en plus complète de ce problème, mais détachée de la réalité sociale des usagers. La trop grande spécialisation pourrait avoir servi l’exclusion ». En participant au réseau, les professionnels savent où se situent géographiquement les autres structures, se tiennent au courant de leurs projets mutuels, de leurs galères ou de la réussite de leurs projets. « Grâce à lui, nous connaissons mieux le tissu social de Garges-les-Gonesses, le terrain où nous sommes implantés, sa réalité politique quotidienne », confirme Franky Struyve. « Lorsqu’il y a des modifications de réalité de terrain, par exemple dans un quartier, nous en sommes informés et cela nous est très utile. Le réseau lui donne une vision plus globale de la ville : lors des interventions dans les écoles de Garges-les-Gonesses, grâce au réseau, je me sens moins parachuté parce que je connais déjà un peu la réalité de la ville ».
Le réseau a-t-il des points faibles ? « Oui. Par moments, on travaille dans l’ombre et le manque de reconnaissance nous pèse », avoue Christine Lautran-Davoux. « On doit trouver l’énergie de continuer et parfois c’est difficile ». L’histoire de la ville a une influence sur la dynamique des projets. « Longtemps Garges-les-Gonesses a été une ville où malgré les appels à projets, il n’y avait pas une réelle volonté de concrétisation des politiques. Il y avait aussi peu d’argent. Puis, lorsqu’une volonté de réalisation est apparue, les professionnels ont eu du mal à suivre. Dès qu’un projet commençait à devenir réalisable, quelqu’un le faisait échouer. Il reste quelque chose de cette histoire », raconte la psychiatre. « Aujourd’hui, encore il faut beaucoup de temps pour qu’un projet aboutisse ». Mais cette histoire a un côté positif : « Quand les gens se sont accrochés à un projet et l’ont réalisé c’est qu’ils ont résisté au laminage du temps ! Dans le réseau aussi, lorsque nous avons un projet, il faut du temps pour le mettre en place, pour que chacun soit d’accord, tant sur le plan interinstitutionnel qu’interpersonnel. Quand on arrive au consensus, quelque chose prend corps et c’est du solide ! ».

Katia Rouff

[1] Centre Imagine - 6, allée des Bouleaux - Apts 76-78 - 95230 Soisy-sous-Montmorency. Tel. 01 39 89 17 49


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