Numéro 646, 12 décembre 2002

Semailles, un jardin d’insertion dans la ceinture verte d’Avignon

Semailles propose un système original de production potagère. Des légumes et des fruits biologiques sont cultivés par des personnes en difficulté et vendus à des consommateurs-adhérents. Et aux enfants l’association offre un jardin pédagogique. Malgré succès et reconnaissance elle n’échappe pas à la fragilité financière des structures d’insertion par l’économique.


Ceinture verte d’Avignon. Allant par les petits chemins, le long des champs et des vignes, guidés par une fanfare de cuivre, on arrive sur les terrains maraîchers de Semailles [1]. Cette année, l’association a choisi le thème « Musique et jardins » pour donner le ton à ses sixièmes journées portes ouvertes. La production de Semailles se fait sur quatre hectares et demi de terres traditionnellement maraîchères et fruitières, en bordure de la ville, près d’une cité et d’un grand centre commercial. On croise les consommateurs avec leur panier de paille d’où dépassent un bouquet de basilic odorant et de beaux légumes verts. Ils sont tous adhérents de l’association. En effet, le principe de Semailles est simple : des particuliers deviennent adhérents en achetant des parts [2] à l’année. En échange, chaque semaine, ils reçoivent un panier de légumes disponible dans l’un des douze points relais d’Avignon (mission locale, mairie de quartier, commerces…). L’association s’inscrit dans le plan local d’insertion pour l’emploi (PLIE), dans le secteur mixte alliant utilité sociale et activité économique, « sans concurrence déloyale », précise Jacques Pouly, fondateur et directeur de Semailles. En effet, l’association bénéficie du label bio et vend ses produits aux prix du marché. Elle travaille en étroite relation avec les agriculteurs. L’association compte 240 adhérents et vend 220 paniers par semaine. « Devenir consommateur adhérent est un acte de solidarité. Il contribue à donner aux personnes employées dans les jardins maraîchers, un statut, un salaire et une reconnaissance sociale », explique Jacques Pouly. En effet, les douze cultivateurs de Semailles sont des personnes en parcours d’insertion, salariées en contrat emploi solidarité (CES) ou en contrat emploi consolidé (CEC). Allocataires du RMI, bénéficiaires de la Cotorep, chômeurs longue durée, jeunes sans qualification… sont adressés à Semailles par les travailleurs sociaux. Isaac vient d’un CAT. Il travaille à Semailles depuis cinq jours. Après une expérience de sept années chez un agriculteur en Dordogne, il cherchait à retrouver un travail dans la nature et raconte pourquoi il ne supporterait pas de travailler « enfermé entre quatre murs. Ce que j’aime ici, explique Isaac, c’est le plein air mais aussi le travail en équipe. L’encadrant nous donne des directives, puis nous laisse travailler de façon indépendante à trois. Nous nous organisons ». Certaines personnes employées, connaissaient, comme lui, le maraîchage, d’autres pas. « L’objectif n’est pas forcément de former des ouvriers maraîchers. Nous accueillons des personnes éloignées de l’emploi, en milieu de parcours d’insertion et les préparons à assumer la rigueur du travail en entreprise », précise Jacques Pouly. Cet ancien éducateur spécialisé et fils d’agriculteur a créé Semailles en 1997. Deux ans plus tôt, il travaillait à la mission locale dans le quartier Montclar à Avignon et préparait en parallèle un DESS de développement local. De ces deux expériences est né le projet de terres cultivées collectivement et partagées sous plusieurs formes (jardins familiaux, jardins collectifs d’autoproduction et jardin d’insertion). Jacques Pouly souhaitait « réaliser un projet d’insertion avec l’ensemble des acteurs d’un territoire, en l’occurrence un quartier très stigmatisé, pour intégrer les personnes accueillies dans une réalité sociale et économique ». Le projet d’origine a été amputé et c’est finalement Semailles qui a vu le jour au cœur de la ceinture verte d’Avignon. L’association finance son activité à hauteur de 30 % et bénéficie d’aides à l’emploi et de subventions d’exploitation de différents partenaires : État, Fond social européen (FSE), conseil régional, conseil général, communauté d’agglomération (COGA), ville d’Avignon, fondations d’entreprises… Elle adhère au réseau Cocagne [3] et au niveau régional aux Jardins solidaires méditéranéens [lire encadré].

Depuis le 1er septembre 2000, les enfants de six écoles primaires, de centres sociaux et associations de quartier s’initient à l’agriculture bio et au respect de l’environnement grâce au jardin pédagogique. Des parcelles bien délimitées et des bacs — surélevés pour les enfants handicapés — permettent aux enfants de faire pousser des légumes : haricots verts cupidons, courgettes, pommes de terre… Une grande serre accueille leur semis. Une petite pergola abrite un jardin botanique pour le plaisir des yeux : roses trémières, marguerites, cosmos… et un jardin aromatique pour celui des sens : basilic, ciboulette, cébettes… « Le jardin est commun à tous les enfants. Ici, chacun va apprendre les règles du travail collectif. Il faut savoir travailler ensemble et s’entraider dans un jardin », souligne Myriam Arpage, l’animatrice jardin et environnement, titulaire d’un BTS en horticulture et d’une licence de phytoprotection. À l’ombre des cyprès, les enfants sèment, repiquent, entretiennent et le moment venu, récoltent et dégustent le fruit de leur travail. Ils viennent au jardin observer les étapes de la pousse de leurs plantes tous les 15 jours « à pied, une marche de 20 minutes », précise l’animatrice, « ça prouve leur motivation ! ». Le jardin pédagogique enseigne aussi le respect de l’environnement : « Nous appliquons les règles de l’agriculture biologique, nous n’utilisons ni engrais chimique, ni traitement et nous appliquons la rotation des cultures ». « Si je traitais les pucerons, même avec des coccinelles, comment les leur montrer ? » sourit Myriam Arpage. Les enfants étudient aussi le biotope, l’air, la pollution… En 2001, le jardin pédagogique a accueilli 420 enfants. L’animatrice se déplace dans les écoles maternelles où la mairie a mis à disposition des enfants un terrain pour la culture d’un potager. L’action éducation à l’environnement est aujourd’hui principalement soutenue par la CAF, la ville d’Avignon, l’État et le conseil régional.
Titulaire d’un diplôme agricole, Jacques Pouly a déjà utilisé le jardinage comme support technique dans sa pratique d’éducateur. « Quelque chose se passe dans le contact direct avec la nature. Peut-être la relation que nous portons tous un peu en nous et que nous avons oubliée ? » suppose-t-il. « Pour les personnes éloignées de l’emploi, comme pour les enfants, le jardin maraîcher est un espace où respirer, s’exprimer, produire, créer. Ils voient le résultat de ce qu’ils font… ou pas ». Aux personnes en insertion, le travail de la terre et le respect des saisons permettent de retrouver un rythme. Le jardinage demande de la précision et de la patience. Le choix de l’agriculture biologique n’est pas neutre pour Jacques Pouly : « Il existe une concordance entre le respect des plantes et le respect de soi, des autres. Les plantes, c’est la vie, on ne les traite pas n’importe comment ». Le travail en équipe apprend à partager les responsabilités, chacun doit veiller à être dans la même logique, à produire de la qualité.

Les salariés de Semailles suivent tous une formation en parallèle pour préparer leur insertion (brevet professionnel agricole, remise à niveau…). Le parcours d’insertion est adapté à chacun, certains restent à Semailles six mois, d’autres plus longtemps. La formation est toujours prioritaire à Semailles. « En 2001, trois salariés préparaient un brevet technique agricole en alternance. Entre octobre et avril, ils ont été parfois trois semaines sur quatre en formation », illustre Jacques Pouly. Peu de salariés ne terminent pas leur contrat de travail : sur 60 personnes salariées en cinq ans, seules 4 l’ont rompu.
Cependant, la durée du parcours constitue souvent un sujet de débat avec les institutions. L’association défend une approche globale et individualisée des personnes, ce qui sous-entend que le temps d’accompagnement ne peut être figé, mais les logiques administratives sont parfois différentes. Par exemple, depuis juillet 2000, l’ANPE vérifie que les personnes employées dans les structures d’insertion ont réellement besoin d’un soutien adapté avant de leur délivrer un agrément. « C’est bien pour éviter les tricheries dans les contrats aidés reconnaît Jacques Pouly, mais il trouve que cela pose des problèmes car la durée de l’agrément est limitée à deux ans et que c’est un temps qui s’avère souvent insuffisant ».
Les personnes qui travaillent dans les jardins d’insertion ont souvent un parcours difficile et des difficultés de toutes sortes. En 2001, Françoise Schweiss, consultante, a réalisé un travail d’évaluation des jardins d’insertion du réseau Cocagne [4]. Elle a notamment étudié les motivations d’ordre professionnel des personnes salariées dans différents jardins du réseau : « Elles prennent ce travail comme un autre et sont obsédées par la fin de leur contrat et de leur devenir. Elles ne sont pas véritablement réceptives à ce qui se passe dans le jardin, même si elles le décrivent comme un lieu unique voire étonnant […]. Ce sont des personnes avant tout séduites par le fait de travailler à l’extérieur et par le travail de la terre. Elles viennent au jardin pour se retaper, expérimenter des choses et éventuellement s’inscrire dans un projet à plus long terme », écrit Françoise Schweiss. Selon elle, la perception des jardiniers est assez large, elle va d’une « reconnaissance éperdue à une critique assez féroce ». Cependant, la grande majorité des jardiniers manifeste une réelle satisfaction. En premier lieu, ils soulignent leur soulagement d’avoir retrouvé un emploi. Satisfaction toutefois atténuée par la précarité de la situation liée aux contrats aidés. Puis, au-delà du plaisir de la découverte de la technique maraîchère biologique et de légumes inconnus, c’est bien le bonheur d’apprendre qui est évoqué comme quelque chose de « nouveau et enthousiasmant ». L’étude de Françoise Schweiss souligne que les jardiniers découvrent la fierté du travail : « Je vois le résultat de mon travail pour la première fois, témoigne un jardinier. « Parfois, quand j’achète Rustica, je me dis que je connais, souligne un autre. J’ai mangé ce que j’ai récolté ».

Si toutes les personnes en fin de contrat n’ont pas forcément retrouvé un emploi, elles ont quasiment toutes déclaré aller mieux qu’au moment de leur embauche. Si l’on admet que l’insertion est aussi la capacité à s’inclure ou à être inclus dans un corps social déterminé, « alors oui, pour Françoise Schweiss, le passage sur le jardin remplit sa fonction d’aide à l’insertion. Par un apprentissage positif de la vie de groupe, la capacité à se remettre sérieusement en cause pour la première fois, à exprimer ses faiblesses sans se sentir menacé, découvrir sa voie professionnelle… ».
L’exemple de O. est significatif. Il est arrivé à Semailles en août 1997, orienté par une conseillère socioéducative de la mission locale d’Avignon. Il avait 25 ans. D’origine Malgache, il vivait avec sa fratrie, ses parents étant plus souvent à Madagascar qu’à Avignon. Beaucoup de soucis cumulés, une difficulté à s’exprimer, un horizon incertain. Un CES à Semailles, l’agriculture pourquoi pas ? Un projet professionnel se dessine : apprendre la technique agricole pour revenir au pays et exploiter les terres familiales. À partir de là tout s’enchaîne. Une implication forte sur le terrain, des formations complémentaires en maths et en français à l’association Cité Ressource, [Lire Lien Social n° 622] « une association pas comme les autres qui apprend différemment » estime O. Et ça marche. Des ateliers aussi : écriture, développement personnel, découverte de mondes inconnus, le théâtre, l’opéra. Les années passent, O. est salarié en contrat emploi consolidé, progresse toujours, s’accroche, doute, veut tout lâcher, résiste. Il apprend à conduire le tracteur, à l’entretenir, à atteler différents outils, devient un as de l’arrosage. « Il est minutieux, sa gentillesse et son sourire éclatent », constate Jacques Pouly. Il est prêt pour tenter le Brevet professionnel agricole (BPA) au CFPPA de Carpentras-Serres. Il réussit. Il fait une première année en alternance Semailles/formation. « C’est dur, il doute encore mais résiste une fois de plus au laisser-aller ». Le temps a passé, il a 30 ans, un appartement qu’il loue, bientôt le permis. « Il sait discerner le vrai du faux. Ses yeux brillent ». Il a fait des stages en entreprise chez le voisin agriculteur qui l’apprécie énormément. Son parcours d’insertion à Semailles s’est terminé le 16 avril 2002. L’association l’embauche comme ouvrier agricole saisonnier de septembre à mi-octobre. Fin octobre il entre en deuxième année de BPA au CFPPA, c’est pas rien. Ça va mais il doute encore. « C’est un inquiet mais nous savons à Semailles que c’est un vrai, qu’il aime la terre et que celui qui l’embauchera dans quelques mois ne nous démentira pas », conclut Jacques Pouly.

Le problème de Semailles, comme de la plupart des structures d’insertion, est le manque de moyens financiers. Françoise Schweiss interroge les décideurs politiques : « Comment concilier concrètement la vocation économique et la vocation sociale du jardin quand certaines associations, dans le cadre de la loi contre les exclusions, ont perdu tout réel pouvoir d’embauche ? Ces interrogations rejoignent celles d’un certain nombre de responsables rencontrés qui expriment la difficulté à faire coexister le technique et le social, qui est la définition même de la charte des jardins de Cocagne, avec une population instable ». Elle ajoute toutefois philosophe : « C’est bien ce fragile équilibre et la recherche constante de solutions harmonieuses qui font l’intérêt, l’originalité et la force du réseau Cocagne ». Oui, mais à quel prix ? À Semailles, par exemple, dans l’équipe d’encadrement, Jacques Pouly assume les fonctions de directeur et d’accompagnateur social : « Je cumule ces deux fonctions pour des raisons de difficultés budgétaires, regrette t-il car les deux casquettes ne sont pas facilement conciliables vis-à-vis des salariés ». L’encadrante technique, ancienne agricultrice, doit gérer à la fois l’aspect technique et relationnel, cela s’avère difficile. Les structures d’insertion par l’activité économique ont-elles les moyens de fonctionner ? « On demande aux équipes d’être professionnelles, sans leur en donner les moyens. Cela entraîne des aberrations : dans les jardins de Cocagne certains encadrants sont salariés en CEC ! Ça prouve le manque de reconnaissance de notre métier alors que par ailleurs on admet notre utilité », s’insurge Jacques Pouly. « Avec moins de financements on nous demande toujours plus de résultats dans un temps de plus en plus réduit ! Les gens se fatiguent car accueillir des personnes en situation précaire dans des structures précaires n’est pas bon. » Jean-Guy Henckel, directeur du réseau Cocagne partage le point de vue de Jacques Pouly : « Les méthodes pour se ressaisir, qui conjuguent territoire, proximité, présence, participation, emploi, répartition, démocratie, alimentent certes les débats où nous sommes conviés, mais bien peu les projets concrets ! ». Il poursuit « Confrontés tous les jours à des personnes qui souffrent, et aux cris d’alarme d’associations mal reconnues, épuisées par les contraintes administratives et les retards de financement, nous tentons de maintenir les ponts entre les deux France, celle d’en haut et celle d’en bas ».
La Fnars et l’Union nationale interfédérale des œuvres et organisme privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS) appelaient à un grand rassemblement le 11 octobre 2002 au Champ de mars pour protester contre le désengagement de l’État dans la lutte contre l’exclusion. Mais ce soir, les soucis financiers sont laissés de côté et une bonne soupe au pistou réchauffe les auditeurs de la fanfare rejointe par des enfants munis d’instruments de musique faits maison. En forme de légumes bien entendu.

Katia Rouff

[1] Semailles - 5 rue du 58ème Régiment d’infanterie - 84000 Avignon - Tel. 04 90 16 05 05. http://perso.wanadoo.fr/semailles

[2] Le prix annuel d’un panier plein (4 personnes) s’élève à 500 euros, 3/4 de panier à 375 euros et un demi-panier à 275 euros. Réseau cocagne - 2, Grande Rue - 25220 Chalezeule - Tel. 03 81 21 21 10

[3] Né en 92, le Réseau Cocagne regroupe 70 jardins à vocation d’insertion sociale en France. Une charte définit ses valeurs et orientations.

[4] Paroles de Jardiniers, Françoise Schweiss, éditions Réseau cocagne, 2001.


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