Ceinture verte dAvignon. Allant par les petits chemins, le long des champs et des vignes, guidés par une fanfare de cuivre, on arrive sur les terrains maraîchers de Semailles [1]. Cette année, lassociation a choisi le thème « Musique et jardins » pour donner le ton à ses sixièmes journées portes ouvertes. La production de Semailles se fait sur quatre hectares et demi de terres traditionnellement maraîchères et fruitières, en bordure de la ville, près dune cité et dun grand centre commercial. On croise les consommateurs avec leur panier de paille doù dépassent un bouquet de basilic odorant et de beaux légumes verts. Ils sont tous adhérents de lassociation. En effet, le principe de Semailles est simple : des particuliers deviennent adhérents en achetant des parts [2] à lannée. En échange, chaque semaine, ils reçoivent un panier de légumes disponible dans lun des douze points relais dAvignon (mission locale, mairie de quartier, commerces
). Lassociation sinscrit dans le plan local dinsertion pour lemploi (PLIE), dans le secteur mixte alliant utilité sociale et activité économique, « sans concurrence déloyale », précise Jacques Pouly, fondateur et directeur de Semailles. En effet, lassociation bénéficie du label bio et vend ses produits aux prix du marché. Elle travaille en étroite relation avec les agriculteurs. Lassociation compte 240 adhérents et vend 220 paniers par semaine. « Devenir consommateur adhérent est un acte de solidarité. Il contribue à donner aux personnes employées dans les jardins maraîchers, un statut, un salaire et une reconnaissance sociale », explique Jacques Pouly. En effet, les douze cultivateurs de Semailles sont des personnes en parcours dinsertion, salariées en contrat emploi solidarité (CES) ou en contrat emploi consolidé (CEC). Allocataires du RMI, bénéficiaires de la Cotorep, chômeurs longue durée, jeunes sans qualification
sont adressés à Semailles par les travailleurs sociaux. Isaac vient dun CAT. Il travaille à Semailles depuis cinq jours. Après une expérience de sept années chez un agriculteur en Dordogne, il cherchait à retrouver un travail dans la nature et raconte pourquoi il ne supporterait pas de travailler « enfermé entre quatre murs. Ce que jaime ici, explique Isaac, cest le plein air mais aussi le travail en équipe. Lencadrant nous donne des directives, puis nous laisse travailler de façon indépendante à trois. Nous nous organisons ». Certaines personnes employées, connaissaient, comme lui, le maraîchage, dautres pas. « Lobjectif nest pas forcément de former des ouvriers maraîchers. Nous accueillons des personnes éloignées de lemploi, en milieu de parcours dinsertion et les préparons à assumer la rigueur du travail en entreprise », précise Jacques Pouly. Cet ancien éducateur spécialisé et fils dagriculteur a créé Semailles en 1997. Deux ans plus tôt, il travaillait à la mission locale dans le quartier Montclar à Avignon et préparait en parallèle un DESS de développement local. De ces deux expériences est né le projet de terres cultivées collectivement et partagées sous plusieurs formes (jardins familiaux, jardins collectifs dautoproduction et jardin dinsertion). Jacques Pouly souhaitait « réaliser un projet dinsertion avec lensemble des acteurs dun territoire, en loccurrence un quartier très stigmatisé, pour intégrer les personnes accueillies dans une réalité sociale et économique ». Le projet dorigine a été amputé et cest finalement Semailles qui a vu le jour au cur de la ceinture verte dAvignon. Lassociation finance son activité à hauteur de 30 % et bénéficie daides à lemploi et de subventions dexploitation de différents partenaires : État, Fond social européen (FSE), conseil régional, conseil général, communauté dagglomération (COGA), ville dAvignon, fondations dentreprises
Elle adhère au réseau Cocagne [3] et au niveau régional aux Jardins solidaires méditéranéens [lire encadré].
Depuis le 1er septembre 2000, les enfants de six écoles primaires, de centres sociaux et associations de quartier sinitient à lagriculture bio et au respect de lenvironnement grâce au jardin pédagogique. Des parcelles bien délimitées et des bacs surélevés pour les enfants handicapés permettent aux enfants de faire pousser des légumes : haricots verts cupidons, courgettes, pommes de terre
Une grande serre accueille leur semis. Une petite pergola abrite un jardin botanique pour le plaisir des yeux : roses trémières, marguerites, cosmos
et un jardin aromatique pour celui des sens : basilic, ciboulette, cébettes
« Le jardin est commun à tous les enfants. Ici, chacun va apprendre les règles du travail collectif. Il faut savoir travailler ensemble et sentraider dans un jardin », souligne Myriam Arpage, lanimatrice jardin et environnement, titulaire dun BTS en horticulture et dune licence de phytoprotection. À lombre des cyprès, les enfants sèment, repiquent, entretiennent et le moment venu, récoltent et dégustent le fruit de leur travail. Ils viennent au jardin observer les étapes de la pousse de leurs plantes tous les 15 jours « à pied, une marche de 20 minutes », précise lanimatrice, « ça prouve leur motivation ! ». Le jardin pédagogique enseigne aussi le respect de lenvironnement : « Nous appliquons les règles de lagriculture biologique, nous nutilisons ni engrais chimique, ni traitement et nous appliquons la rotation des cultures ». « Si je traitais les pucerons, même avec des coccinelles, comment les leur montrer ? » sourit Myriam Arpage. Les enfants étudient aussi le biotope, lair, la pollution
En 2001, le jardin pédagogique a accueilli 420 enfants. Lanimatrice se déplace dans les écoles maternelles où la mairie a mis à disposition des enfants un terrain pour la culture dun potager. Laction éducation à lenvironnement est aujourdhui principalement soutenue par la CAF, la ville dAvignon, lÉtat et le conseil régional.
Titulaire dun diplôme agricole, Jacques Pouly a déjà utilisé le jardinage comme support technique dans sa pratique déducateur. « Quelque chose se passe dans le contact direct avec la nature. Peut-être la relation que nous portons tous un peu en nous et que nous avons oubliée ? » suppose-t-il. « Pour les personnes éloignées de lemploi, comme pour les enfants, le jardin maraîcher est un espace où respirer, sexprimer, produire, créer. Ils voient le résultat de ce quils font
ou pas ». Aux personnes en insertion, le travail de la terre et le respect des saisons permettent de retrouver un rythme. Le jardinage demande de la précision et de la patience. Le choix de lagriculture biologique nest pas neutre pour Jacques Pouly : « Il existe une concordance entre le respect des plantes et le respect de soi, des autres. Les plantes, cest la vie, on ne les traite pas nimporte comment ». Le travail en équipe apprend à partager les responsabilités, chacun doit veiller à être dans la même logique, à produire de la qualité.
Les salariés de Semailles suivent tous une formation en parallèle pour préparer leur insertion (brevet professionnel agricole, remise à niveau
). Le parcours dinsertion est adapté à chacun, certains restent à Semailles six mois, dautres plus longtemps. La formation est toujours prioritaire à Semailles. « En 2001, trois salariés préparaient un brevet technique agricole en alternance. Entre octobre et avril, ils ont été parfois trois semaines sur quatre en formation », illustre Jacques Pouly. Peu de salariés ne terminent pas leur contrat de travail : sur 60 personnes salariées en cinq ans, seules 4 lont rompu.
Cependant, la durée du parcours constitue souvent un sujet de débat avec les institutions. Lassociation défend une approche globale et individualisée des personnes, ce qui sous-entend que le temps daccompagnement ne peut être figé, mais les logiques administratives sont parfois différentes. Par exemple, depuis juillet 2000, lANPE vérifie que les personnes employées dans les structures dinsertion ont réellement besoin dun soutien adapté avant de leur délivrer un agrément. « Cest bien pour éviter les tricheries dans les contrats aidés reconnaît Jacques Pouly, mais il trouve que cela pose des problèmes car la durée de lagrément est limitée à deux ans et que cest un temps qui savère souvent insuffisant ».
Les personnes qui travaillent dans les jardins dinsertion ont souvent un parcours difficile et des difficultés de toutes sortes. En 2001, Françoise Schweiss, consultante, a réalisé un travail dévaluation des jardins dinsertion du réseau Cocagne [4]. Elle a notamment étudié les motivations dordre professionnel des personnes salariées dans différents jardins du réseau : « Elles prennent ce travail comme un autre et sont obsédées par la fin de leur contrat et de leur devenir. Elles ne sont pas véritablement réceptives à ce qui se passe dans le jardin, même si elles le décrivent comme un lieu unique voire étonnant [
]. Ce sont des personnes avant tout séduites par le fait de travailler à lextérieur et par le travail de la terre. Elles viennent au jardin pour se retaper, expérimenter des choses et éventuellement sinscrire dans un projet à plus long terme », écrit Françoise Schweiss. Selon elle, la perception des jardiniers est assez large, elle va dune « reconnaissance éperdue à une critique assez féroce ». Cependant, la grande majorité des jardiniers manifeste une réelle satisfaction. En premier lieu, ils soulignent leur soulagement davoir retrouvé un emploi. Satisfaction toutefois atténuée par la précarité de la situation liée aux contrats aidés. Puis, au-delà du plaisir de la découverte de la technique maraîchère biologique et de légumes inconnus, cest bien le bonheur dapprendre qui est évoqué comme quelque chose de « nouveau et enthousiasmant ». Létude de Françoise Schweiss souligne que les jardiniers découvrent la fierté du travail : « Je vois le résultat de mon travail pour la première fois, témoigne un jardinier. « Parfois, quand jachète Rustica, je me dis que je connais, souligne un autre. Jai mangé ce que jai récolté ».
Si toutes les personnes en fin de contrat nont pas forcément retrouvé un emploi, elles ont quasiment toutes déclaré aller mieux quau moment de leur embauche. Si lon admet que linsertion est aussi la capacité à sinclure ou à être inclus dans un corps social déterminé, « alors oui, pour Françoise Schweiss, le passage sur le jardin remplit sa fonction daide à linsertion. Par un apprentissage positif de la vie de groupe, la capacité à se remettre sérieusement en cause pour la première fois, à exprimer ses faiblesses sans se sentir menacé, découvrir sa voie professionnelle
».
Lexemple de O. est significatif. Il est arrivé à Semailles en août 1997, orienté par une conseillère socioéducative de la mission locale dAvignon. Il avait 25 ans. Dorigine Malgache, il vivait avec sa fratrie, ses parents étant plus souvent à Madagascar quà Avignon. Beaucoup de soucis cumulés, une difficulté à sexprimer, un horizon incertain. Un CES à Semailles, lagriculture pourquoi pas ? Un projet professionnel se dessine : apprendre la technique agricole pour revenir au pays et exploiter les terres familiales. À partir de là tout senchaîne. Une implication forte sur le terrain, des formations complémentaires en maths et en français à lassociation Cité Ressource, [Lire Lien Social n° 622] « une association pas comme les autres qui apprend différemment » estime O. Et ça marche. Des ateliers aussi : écriture, développement personnel, découverte de mondes inconnus, le théâtre, lopéra. Les années passent, O. est salarié en contrat emploi consolidé, progresse toujours, saccroche, doute, veut tout lâcher, résiste. Il apprend à conduire le tracteur, à lentretenir, à atteler différents outils, devient un as de larrosage. « Il est minutieux, sa gentillesse et son sourire éclatent », constate Jacques Pouly. Il est prêt pour tenter le Brevet professionnel agricole (BPA) au CFPPA de Carpentras-Serres. Il réussit. Il fait une première année en alternance Semailles/formation. « Cest dur, il doute encore mais résiste une fois de plus au laisser-aller ». Le temps a passé, il a 30 ans, un appartement quil loue, bientôt le permis. « Il sait discerner le vrai du faux. Ses yeux brillent ». Il a fait des stages en entreprise chez le voisin agriculteur qui lapprécie énormément. Son parcours dinsertion à Semailles sest terminé le 16 avril 2002. Lassociation lembauche comme ouvrier agricole saisonnier de septembre à mi-octobre. Fin octobre il entre en deuxième année de BPA au CFPPA, cest pas rien. Ça va mais il doute encore. « Cest un inquiet mais nous savons à Semailles que cest un vrai, quil aime la terre et que celui qui lembauchera dans quelques mois ne nous démentira pas », conclut Jacques Pouly.
Le problème de Semailles, comme de la plupart des structures dinsertion, est le manque de moyens financiers. Françoise Schweiss interroge les décideurs politiques : « Comment concilier concrètement la vocation économique et la vocation sociale du jardin quand certaines associations, dans le cadre de la loi contre les exclusions, ont perdu tout réel pouvoir dembauche ? Ces interrogations rejoignent celles dun certain nombre de responsables rencontrés qui expriment la difficulté à faire coexister le technique et le social, qui est la définition même de la charte des jardins de Cocagne, avec une population instable ». Elle ajoute toutefois philosophe : « Cest bien ce fragile équilibre et la recherche constante de solutions harmonieuses qui font lintérêt, loriginalité et la force du réseau Cocagne ». Oui, mais à quel prix ? À Semailles, par exemple, dans léquipe dencadrement, Jacques Pouly assume les fonctions de directeur et daccompagnateur social : « Je cumule ces deux fonctions pour des raisons de difficultés budgétaires, regrette t-il car les deux casquettes ne sont pas facilement conciliables vis-à-vis des salariés ». Lencadrante technique, ancienne agricultrice, doit gérer à la fois laspect technique et relationnel, cela savère difficile. Les structures dinsertion par lactivité économique ont-elles les moyens de fonctionner ? « On demande aux équipes dêtre professionnelles, sans leur en donner les moyens. Cela entraîne des aberrations : dans les jardins de Cocagne certains encadrants sont salariés en CEC ! Ça prouve le manque de reconnaissance de notre métier alors que par ailleurs on admet notre utilité », sinsurge Jacques Pouly. « Avec moins de financements on nous demande toujours plus de résultats dans un temps de plus en plus réduit ! Les gens se fatiguent car accueillir des personnes en situation précaire dans des structures précaires nest pas bon. » Jean-Guy Henckel, directeur du réseau Cocagne partage le point de vue de Jacques Pouly : « Les méthodes pour se ressaisir, qui conjuguent territoire, proximité, présence, participation, emploi, répartition, démocratie, alimentent certes les débats où nous sommes conviés, mais bien peu les projets concrets ! ». Il poursuit « Confrontés tous les jours à des personnes qui souffrent, et aux cris dalarme dassociations mal reconnues, épuisées par les contraintes administratives et les retards de financement, nous tentons de maintenir les ponts entre les deux France, celle den haut et celle den bas ».
La Fnars et lUnion nationale interfédérale des uvres et organisme privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS) appelaient à un grand rassemblement le 11 octobre 2002 au Champ de mars pour protester contre le désengagement de lÉtat dans la lutte contre lexclusion. Mais ce soir, les soucis financiers sont laissés de côté et une bonne soupe au pistou réchauffe les auditeurs de la fanfare rejointe par des enfants munis dinstruments de musique faits maison. En forme de légumes bien entendu.
Katia Rouff
[1] Semailles - 5 rue du 58ème Régiment dinfanterie - 84000 Avignon - Tel. 04 90 16 05 05. http://perso.wanadoo.fr/semailles
[2] Le prix annuel dun panier plein (4 personnes) sélève à 500 euros, 3/4 de panier à 375 euros et un demi-panier à 275 euros. Réseau cocagne - 2, Grande Rue - 25220 Chalezeule - Tel. 03 81 21 21 10
[3] Né en 92, le Réseau Cocagne regroupe 70 jardins à vocation dinsertion sociale en France. Une charte définit ses valeurs et orientations.
[4] Paroles de Jardiniers, Françoise Schweiss, éditions Réseau cocagne, 2001.
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