En juin 2000, Fatoumata, une élève de terminale, était emmenée par sa famille au Sénégal quelques jours avant les épreuves du bac, en vue dun mariage imposé ; la mobilisation des lycéen (ne) s, des associations et des pouvoirs publics avait pu la faire revenir ; toutes nont pas eu, nont pas cette chance. Le 7 mars 2002 la veille de la journée de la femme ! léducation nationale avait dailleurs organisé une rencontre de sensibilisation sur les mariages forcés de jeunes filles, dont le nombre de cas signalés aux associations (par des éducateurs, des assistantes sociales scolaires, des centres de protection maternelle et infantile, etc.) semble en augmentation
Les violences faites aux femmes et aux jeunes filles sont polymorphes. Plusieurs affaires ont récemment défrayé la chronique et alerté les travailleurs sociaux : au mois doctobre 2002, une adolescente âgée de 17 ans mourait, brûlée vive par un adolescent avec qui elle sétait disputée ; quelques jours plus tard, une autre, 19 ans, se faisait très gravement asperger dacide, un garçon de sa classe étant par la suite mis en examen pour violences volontaires avec préméditation. Autre crime dont les médias se sont particulièrement faits lécho, les viols collectifs : voici quelques semaines, des peines de réclusion allant de cinq à douze ans étaient prononcées par la cour dassises des mineurs du Val-dOise pour dix-huit adolescents qui avaient violé de manière répétitive et collective, une jeune fille de quinze ans. Une femme dà peine trente ans, Samira Bellil, aujourdhui éducatrice, dédie à ses « frangines de galère » son témoignage littéraire sur les viols collectifs [1]. Le viol en réunion est un acte destructeur aux conséquences physiques et psychiques effrayantes, qui peut être défini comme lappropriation collective et barbare dune proie pas uniquement des filles souvent voisine géographiquement, par un groupe de garçons ou de jeunes hommes (qui peut parfois intégrer des jeunes filles). Les différentes enquêtes des associations concernées sétaient dailleurs montrées convergentes : les viols sont le plus souvent commis par des proches, ces derniers étant souvent connus de leur victime.
Début novembre, le numéro vert Jeunes violence écoute (0800 20 22 23) mis en place en Ile-de-France depuis deux ans, a rendu quelques tendances statistiques plutôt sinistres : laugmentation des dénonciations par les filles dagressions verbales ou sexuelles y traduisait une réelle détérioration de leurs relations avec les garçons. Mais laspect le plus préoccupant résidait probablement dans ce fait : les auteurs de létude avaient clairement signalé que nombre dadolescentes navaient pas forcément conscience de leur droit à être respectées et à pouvoir dire non.
Inquiet du « mépris sexuel inouï » dont sont parfois victimes des jeunes filles dans certains quartiers ou écoles, le ministre de lÉducation nationale dalors, Jack Lang, avait commandé lan dernier une étude sur la question. Avant lété 2001, la mission avait rendu quelques conclusions sur la nécessité de la prévention, de lécoute de proximité et dune parole de linstitution scolaire sur les relations garçons-filles
Il avait été question dadultes référents, et même de la création de cellules départementales de soutien et découte pour les jeunes filles
Mais globalement, les stéréotypes sexistes ont la vie dure : une association, Mix-cité, avait ainsi organisé lan dernier, le 15 décembre 2001, une journée daction pour dénoncer la misogynie des catalogues de jouets
Dans un article intitulé Virilité et virilisme dans les quartiers populaires de France [2], lethnologue Daniel Welzer-Lang [lire interview] préfère dans certains cas parler d« abus sexués » que d« abus sexuels » : en effet, ce dont il sagit là réfère « à la domination inhérente aux rapports sociaux de sexe, à la construction sociale des sexes. Pour les victimes de viols, lagression est rarement sexuelle dans la mesure où lacte est totalement étranger à leur désir ». Il conclut sévèrement son travail : « Quelles soient violentées par les frères, les cousins, les maris, les voisins, quelles soient ignorées ou maltraitées par le travail social qui les soupçonne dêtre ou de risquer de devenir des prostituées, les femmes et leur perception, sont le manque commun des politiques publiques, en particulier celles qui sadressent aux femmes et aux hommes des milieux populaires [
] Combien de temps faudra-t-il pour que nos politiques publiques, nos formations denseignant-e-s et de professionnel-le-s du travail social intègrent la modernité quont apportée luttes féministes et luttes des gays et des lesbiennes ? »
De même, dans un rapport sur la délinquance des mineurs intitulé LOppression quotidienne, le sociologue Éric Debarbieux avait récemment évoqué les rapports de force et le machisme ordinaire : « code des garçons », jeux de domination, rites dhonneur, harcèlement physique et moral des plus faibles, violence verbale et sexualisation du discours servant la loi du plus fort et parfois
identification des filles à ces modes de fonctionnement
Joël Plantet
[1] Dans lenfer des tournantes, Samira Bellil, Denoël, 2002.
[2] In Dictionnaire critique du féminisme, Presses universitaires de France, pp. 71-76.
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