Numéro 644, 28 novembre 2002

Ikambéré, un lieu d’accueil pour des femmes touchées par le sida

L’association Ikambéré reçoit des femmes Africaines contaminées par le VIH. Elles y trouvent réconfort, accompagnement social et surtout forment un groupe qui s’entraide pour faire face à la maladie devant laquelle elles se retrouvent bien seules


Tout est couleur à Ikambéré. Les murs de la salle d’attente, les boubous des femmes qui patientent en bavardant. Elles sont quinze et parlent du sida, de leurs enfants, de l’annonce de la séropositivité. Des thèmes graves, mais des discussions ponctuées de plaisanteries et d’éclats de rire. « Il n’y a pas que le sida dans la vie, si on parlait un peu d’autre chose ? De l’amour, des hommes… ». « L’amour et les hommes c’est compatible ça ? ». Dans la pièce d’à côté d’autres femmes s’activent dans la cuisine « Ici on mange toutes ensemble ». Ikambéré, en langue du Rwanda signifie « la maison accueillante, celle destinée à accueillir les intimes ». L’association porte bien son nom. Un grand appartement au rez-de-chaussée d’un bâtiment de la cité des Cosmonautes à Saint-Denis (93) l’abrite [1].
Un travail de recherche [2] sur les femmes et les enfants immigrés d’Afrique Subsaharienne touchés par le VIH vivant en Ile-de-France, doublé d’une expérience de chargée d’accueil dans une association de lutte contre le sida, ont incité Bernadette Rwegera, la directrice, à créer Ikambéré en janvier 1997. Ses constats ? Les femmes africaines sont souvent chassées du domicile conjugal à l’annonce de leur séropositivité ; leur souffrance personnelle et intime est profonde et silencieuse ; elles peuvent adopter des comportements difficilement conciliables avec la prévention du sida : non-dits, poursuite des rapports sexuels non protégés… ; les diverses modalités de prise en charge de ces femmes ne sont pas toutes efficaces et les actions des associations parfois dispersées. Des femmes, surtout en grande précarité, sans revenus et sans logement, souvent adressées à Ikambéré par les hôpitaux. Elles ont des problèmes très difficiles à gérer : l’angoisse de la mort et de l’avenir incertain des enfants. À Ikambéré, les femmes arrivent avec leurs problèmes, les mettent en commun, les dédramatisent et commencent à trouver ensemble des solutions.
Ikambéré leur propose des informations, des actions de prévention et des activités : alphabétisation, cuisine, poterie, art, couture, séances d’esthétique, de coiffure… « Réaliser des choses ensemble leur redonne confiance en elles. Elles échangent, sortent de leur isolement et de leur désespoir, assurant ainsi elles-mêmes leur prise en charge », souligne Bernadette Rwegera. La femme découvre souvent sa séropositivité à l’occasion d’une grossesse. « Le mari - même séropositif - a tendance à croire que c’est elle qui l’a contaminé ou qu’elle était malade avant de le connaître et il la rejette. Tout le monde a peur de la mort et le sida, malgré les nouveaux traitements, reste lié à elle. L’information sur les modes de contamination circule mal dans la communauté africaine, qui d’ailleurs ne la cherche pas », regrette la directrice.
Quelle est la place des hommes à Ikambéré ? « Lorsqu’il arrive un problème à une femme, nous sollicitons son mari pour trouver une solution », explique Bernadette Rwegera. Si les permanentes ne le connaissent pas, elles amènent la femme à parler de la maladie à son compagnon. « C’est très délicat. Seuls quelques-uns comprennent qu’on peut vivre avec le VIH, prendre un traitement… Notre rôle est avant tout d’accompagner la femme pour qu’elle prenne confiance en elle, qu’elle puisse faire face si elle se retrouve seule, réaliser un projet d’avenir, s’exprimer… ».
Les médiatrices-santé d’Ikambéré assurent des permanences hospitalières, allant ainsi à la rencontre des malades dans les hôpitaux. Elles proposent un moment de convivialité autour d’un thé ou d’un café. « Les jours de permanence sont devenus des jours de référence pour les malades qui ne savent pas où aller, éprouvent le besoin de parler de leur maladie avec des personnes autres que celles du service médical et social », explique Bernadette Rwegera. Les médiatrices peuvent également accompagner les femmes de l’hôpital à Ikambéré pour un premier contact. Elles vont aussi à la rencontre des femmes dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI), les résidences universitaires, les foyers de jeunes filles et de travailleurs immigrés. Pour faciliter l’accueil des femmes dans les structures de prise en charge médicosociales, Ikambéré organise des réunions avec des professionnels pour échanger sur les spécificités des cultures africaines et sur les difficultés que rencontrent les professionnels dans la prise en charge des femmes immigrées. Le docteur Cyrille Farget, chef d’un service de gynécologie obstétrique a ainsi fait appel à Ikambéré pour aider les femmes enceintes et les jeunes mères séropositives en souffrance confrontées à la difficulté d’allaiter leur bébé et à la barrière linguistique. Dans un autre service, des médecins proposent des repas africains une fois par semaine.

« Quand une femme arrive pour la première fois à Ikambéré, nous la recevons en priorité, sans rendez-vous, pour la réconforter et la rassurer », indique l’ultra dynamique Diane Diallo, assistante sociale. « Ensuite nous travaillons avec elle pour qu’elle accède progressivement aux droits sociaux et au travail. ». La première démarche consiste souvent à trouver un logement en urgence « C’est la croix et la bannière mais il est hors de question que je laisse repartir une femme sans un hébergement pour la nuit », insiste l’assistante sociale. Elle a un carnet de partenaires bien rempli : foyers d’urgence avec service VIH, résidences mères-enfants… mais il est toujours difficile de trouver une place pour le soir même. Elle s’adresse également à des associations d’accueil de femmes prostituées pour un dépannage d’une à deux semaines. Si elles répondent : « Cette femme n’est pas une prostituée », Diane Diallo s’emporte : « Pas encore ! Mais si elle reste dans la rue une nuit ou deux et dort près d’un métro, elle pourra être tentée d’accepter les avances d’un homme ». Elle continue plus bas « Les femmes que nous accueillons sont souvent complètement désespérées, elles viennent d’apprendre leur séropositivité ou ont été rejetées par leur famille, elles se trouvent en état de choc ». En dernier recours, si l’assistance sociale n’a pas trouvé de solution d’hébergement, une animatrice accompagne la femme au Samu social qui n’accorde d’hébergement que pour une nuit… Le lendemain, les recherches reprennent. Quant à l’accès aux appartements thérapeutiques, il est long et parfois compliqué. Certaines structures demandent que la femme ait une carte de séjour ou au moins un premier rendez-vous à la préfecture, d’autres exigent une participation financière minimale de 91,47 euros alors que la plupart des femmes n’ont pas de revenus.
Diane Diallo s’attaque ensuite à la situation administrative de la femme. A-t-elle une carte de séjour ? Bénéficie-t-elle d’une Autorisation de séjour pour soins (APS) [3], de l’Aide médicale État ? (AME) [4]. Certaines préfectures délivrent l’autorisation de séjour et de travail plus facilement que d’autres qui donnent seulement l’autorisation de séjour et encore c’est parfois très long. L’assistante sociale constitue aussi des demandes de Cotorep. Elle « n’encourage pas les femmes à la demander - sauf si elles sont fatiguées par le traitement ou la maladie - pour éviter qu’elles ne se considèrent handicapées », mais leur conseille plutôt de travailler. Elle explique : « En Afrique, ces femmes ont des charges, des enfants, de la famille, envers qui elles ont des obligations. Certaines femmes viennent en France pour faire du commerce. Elles sont issues de milieux favorisés, quand elles découvrent leur séropositivité tous leurs projets s’écroulent, elles ont envie de se laisser mourir ».
En cas de difficultés financières, l’association donne des tickets de déplacement, des tickets service fournis par Solidarité Sida, offre un repas le midi, la possibilité d’emporter un repas pour le soir et oriente vers les services sociaux. Dès qu’une femme obtient une autorisation de travail, elle est encouragée à s’inscrire à l’ANPE pour démarrer ses recherches d’emploi. Ikambéré peut lui proposer un premier emploi à la Main fine, son entreprise d’insertion, ou l’orienter vers l’un de ses partenaires.
L’association offre aux femmes une écoute, une aide éventuelle pour renouer des liens avec la famille ou les amis, mais en cas de nécessité, elle les oriente vers un accompagnement psychologique extérieur. Elles en ont souvent besoin : venues en France à la recherche de meilleures conditions de vie, lorsqu’elles sont atteintes de VIH, elles pensent que leur projet migratoire est définitivement compromis. Le VIH leur ôte l’espoir de s’insérer en France et dans leur pays d’origine les médicaments ne sont pas disponibles. Elles sont aussi confrontées à la question des enfants. Bien qu’elles aient envie de se soigner, elles considèrent souvent que rester en France équivaut à les abandonner… Pour les plus jeunes, le sida constitue une remise en question totale par rapport à l’avenir, au désir d’enfant, au mariage et à l’amour.

La Main fine, l’entreprise d’insertion d’Ikambéré, située dans le centre de Saint-Denis, propose de la couture sur mesure, du prêt à porter, des retouches et de la broderie. Elle salarie une dizaine de femmes qui travaillent souvent pour la première fois. « Nous avons choisi cette activité car grâce à l’atelier couture de nombreuses femmes ont appris à l’aimer et à la pratiquer, d’autres qui savaient déjà s’y sont perfectionnées et ont acquis un savoir-faire », explique Bernadette Rwegera. Ikambéré va bientôt ouvrir un atelier de coiffure (tissage, tresses, soins…). « Une activité que les femmes connaissent déjà, aiment, et pratiquent souvent dans des endroits où elles sont sous-payées ». Actuellement, dix femmes vont partir en formation : cinq en couture et cinq en coiffure. La rémunération de leur stage par la Direction départementale du travail et de l’emploi (DDTE) est en cours de négociation. Ce stage leur permettra d’obtenir des fiches de paie, l’ouverture des droits sociaux et plus de facilités pour trouver un logement.
Depuis sa création, l’association Ikambéré a accueilli et accompagné 600 femmes de 16 à 64 ans venues de 27 pays d’Afrique, des Dom Tom ou d’Asie. Forte de son succès et de sa reconnaissance, elle reçoit aujourd’hui en moyenne 25 femmes par jour. Elle travaille également avec des associations africaines : les femmes de l’association béninoise Espoir et vie, une association sénégalaise et l’hôpital de Guinée. Comment les permanentes d’Ikambéré ont-elles vécu les conclusions de la conférence de Barcelone ? « Le monde pense que l’épidémie régresse or le nombre de personnes contaminées ne cesse d’augmenter », dit Bernadette Rwegera. « Le fossé entre le Nord et le Sud se creuse toujours plus. Le Nord compte moins de malades et bénéficie de plus de traitements que le Sud où les médicaments sont hors de prix. L’occident ne propose pas d’assistance aux pays du tiers-monde, il regarde l’épidémie avancer comme un spectacle. C’est triste ».

Katia Rouff

[1] Ikambéré - 5, rue Virgil Grissom - 93200 Saint-Denis. Tel. 01 42 35 74 02

[2] Les femmes et les enfants immigrés d’Afrique subsaharienne vivant en Ile-de-France face au VIH – mémoire de DEA d’Anthropologie sociale et ethnologie. Bernadette Rwegera – Ecole des hautes études en sciences sociales, 1995.

[3] Toute personne étrangère résidant sur le territoire français avec une pathologie longue, comme le VIH a le droit à un titre de séjour pour soin si elle ne peut pas bénéficier de traitement dans son pays d’origine.

[4] L’aide médicale État (AME) est proposée aux personnes étrangères sans titre de séjour résidant en France depuis au moins trois mois.


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