Tout est couleur à Ikambéré. Les murs de la salle dattente, les boubous des femmes qui patientent en bavardant. Elles sont quinze et parlent du sida, de leurs enfants, de lannonce de la séropositivité. Des thèmes graves, mais des discussions ponctuées de plaisanteries et déclats de rire. « Il ny a pas que le sida dans la vie, si on parlait un peu dautre chose ? De lamour, des hommes
». « Lamour et les hommes cest compatible ça ? ». Dans la pièce dà côté dautres femmes sactivent dans la cuisine « Ici on mange toutes ensemble ». Ikambéré, en langue du Rwanda signifie « la maison accueillante, celle destinée à accueillir les intimes ». Lassociation porte bien son nom. Un grand appartement au rez-de-chaussée dun bâtiment de la cité des Cosmonautes à Saint-Denis (93) labrite [1].
Un travail de recherche [2] sur les femmes et les enfants immigrés dAfrique Subsaharienne touchés par le VIH vivant en Ile-de-France, doublé dune expérience de chargée daccueil dans une association de lutte contre le sida, ont incité Bernadette Rwegera, la directrice, à créer Ikambéré en janvier 1997. Ses constats ? Les femmes africaines sont souvent chassées du domicile conjugal à lannonce de leur séropositivité ; leur souffrance personnelle et intime est profonde et silencieuse ; elles peuvent adopter des comportements difficilement conciliables avec la prévention du sida : non-dits, poursuite des rapports sexuels non protégés
; les diverses modalités de prise en charge de ces femmes ne sont pas toutes efficaces et les actions des associations parfois dispersées. Des femmes, surtout en grande précarité, sans revenus et sans logement, souvent adressées à Ikambéré par les hôpitaux. Elles ont des problèmes très difficiles à gérer : langoisse de la mort et de lavenir incertain des enfants. À Ikambéré, les femmes arrivent avec leurs problèmes, les mettent en commun, les dédramatisent et commencent à trouver ensemble des solutions.
Ikambéré leur propose des informations, des actions de prévention et des activités : alphabétisation, cuisine, poterie, art, couture, séances desthétique, de coiffure
« Réaliser des choses ensemble leur redonne confiance en elles. Elles échangent, sortent de leur isolement et de leur désespoir, assurant ainsi elles-mêmes leur prise en charge », souligne Bernadette Rwegera. La femme découvre souvent sa séropositivité à loccasion dune grossesse. « Le mari - même séropositif - a tendance à croire que cest elle qui la contaminé ou quelle était malade avant de le connaître et il la rejette. Tout le monde a peur de la mort et le sida, malgré les nouveaux traitements, reste lié à elle. Linformation sur les modes de contamination circule mal dans la communauté africaine, qui dailleurs ne la cherche pas », regrette la directrice.
Quelle est la place des hommes à Ikambéré ? « Lorsquil arrive un problème à une femme, nous sollicitons son mari pour trouver une solution », explique Bernadette Rwegera. Si les permanentes ne le connaissent pas, elles amènent la femme à parler de la maladie à son compagnon. « Cest très délicat. Seuls quelques-uns comprennent quon peut vivre avec le VIH, prendre un traitement
Notre rôle est avant tout daccompagner la femme pour quelle prenne confiance en elle, quelle puisse faire face si elle se retrouve seule, réaliser un projet davenir, sexprimer
».
Les médiatrices-santé dIkambéré assurent des permanences hospitalières, allant ainsi à la rencontre des malades dans les hôpitaux. Elles proposent un moment de convivialité autour dun thé ou dun café. « Les jours de permanence sont devenus des jours de référence pour les malades qui ne savent pas où aller, éprouvent le besoin de parler de leur maladie avec des personnes autres que celles du service médical et social », explique Bernadette Rwegera. Les médiatrices peuvent également accompagner les femmes de lhôpital à Ikambéré pour un premier contact. Elles vont aussi à la rencontre des femmes dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI), les résidences universitaires, les foyers de jeunes filles et de travailleurs immigrés. Pour faciliter laccueil des femmes dans les structures de prise en charge médicosociales, Ikambéré organise des réunions avec des professionnels pour échanger sur les spécificités des cultures africaines et sur les difficultés que rencontrent les professionnels dans la prise en charge des femmes immigrées. Le docteur Cyrille Farget, chef dun service de gynécologie obstétrique a ainsi fait appel à Ikambéré pour aider les femmes enceintes et les jeunes mères séropositives en souffrance confrontées à la difficulté dallaiter leur bébé et à la barrière linguistique. Dans un autre service, des médecins proposent des repas africains une fois par semaine.
« Quand une femme arrive pour la première fois à Ikambéré, nous la recevons en priorité, sans rendez-vous, pour la réconforter et la rassurer », indique lultra dynamique Diane Diallo, assistante sociale. « Ensuite nous travaillons avec elle pour quelle accède progressivement aux droits sociaux et au travail. ». La première démarche consiste souvent à trouver un logement en urgence « Cest la croix et la bannière mais il est hors de question que je laisse repartir une femme sans un hébergement pour la nuit », insiste lassistante sociale. Elle a un carnet de partenaires bien rempli : foyers durgence avec service VIH, résidences mères-enfants
mais il est toujours difficile de trouver une place pour le soir même. Elle sadresse également à des associations daccueil de femmes prostituées pour un dépannage dune à deux semaines. Si elles répondent : « Cette femme nest pas une prostituée », Diane Diallo semporte : « Pas encore ! Mais si elle reste dans la rue une nuit ou deux et dort près dun métro, elle pourra être tentée daccepter les avances dun homme ». Elle continue plus bas « Les femmes que nous accueillons sont souvent complètement désespérées, elles viennent dapprendre leur séropositivité ou ont été rejetées par leur famille, elles se trouvent en état de choc ». En dernier recours, si lassistance sociale na pas trouvé de solution dhébergement, une animatrice accompagne la femme au Samu social qui naccorde dhébergement que pour une nuit
Le lendemain, les recherches reprennent. Quant à laccès aux appartements thérapeutiques, il est long et parfois compliqué. Certaines structures demandent que la femme ait une carte de séjour ou au moins un premier rendez-vous à la préfecture, dautres exigent une participation financière minimale de 91,47 euros alors que la plupart des femmes nont pas de revenus.
Diane Diallo sattaque ensuite à la situation administrative de la femme. A-t-elle une carte de séjour ? Bénéficie-t-elle dune Autorisation de séjour pour soins (APS) [3], de lAide médicale État ? (AME) [4]. Certaines préfectures délivrent lautorisation de séjour et de travail plus facilement que dautres qui donnent seulement lautorisation de séjour et encore cest parfois très long. Lassistante sociale constitue aussi des demandes de Cotorep. Elle « nencourage pas les femmes à la demander - sauf si elles sont fatiguées par le traitement ou la maladie - pour éviter quelles ne se considèrent handicapées », mais leur conseille plutôt de travailler. Elle explique : « En Afrique, ces femmes ont des charges, des enfants, de la famille, envers qui elles ont des obligations. Certaines femmes viennent en France pour faire du commerce. Elles sont issues de milieux favorisés, quand elles découvrent leur séropositivité tous leurs projets sécroulent, elles ont envie de se laisser mourir ».
En cas de difficultés financières, lassociation donne des tickets de déplacement, des tickets service fournis par Solidarité Sida, offre un repas le midi, la possibilité demporter un repas pour le soir et oriente vers les services sociaux. Dès quune femme obtient une autorisation de travail, elle est encouragée à sinscrire à lANPE pour démarrer ses recherches demploi. Ikambéré peut lui proposer un premier emploi à la Main fine, son entreprise dinsertion, ou lorienter vers lun de ses partenaires.
Lassociation offre aux femmes une écoute, une aide éventuelle pour renouer des liens avec la famille ou les amis, mais en cas de nécessité, elle les oriente vers un accompagnement psychologique extérieur. Elles en ont souvent besoin : venues en France à la recherche de meilleures conditions de vie, lorsquelles sont atteintes de VIH, elles pensent que leur projet migratoire est définitivement compromis. Le VIH leur ôte lespoir de sinsérer en France et dans leur pays dorigine les médicaments ne sont pas disponibles. Elles sont aussi confrontées à la question des enfants. Bien quelles aient envie de se soigner, elles considèrent souvent que rester en France équivaut à les abandonner
Pour les plus jeunes, le sida constitue une remise en question totale par rapport à lavenir, au désir denfant, au mariage et à lamour.
La Main fine, lentreprise dinsertion dIkambéré, située dans le centre de Saint-Denis, propose de la couture sur mesure, du prêt à porter, des retouches et de la broderie. Elle salarie une dizaine de femmes qui travaillent souvent pour la première fois. « Nous avons choisi cette activité car grâce à latelier couture de nombreuses femmes ont appris à laimer et à la pratiquer, dautres qui savaient déjà sy sont perfectionnées et ont acquis un savoir-faire », explique Bernadette Rwegera. Ikambéré va bientôt ouvrir un atelier de coiffure (tissage, tresses, soins
). « Une activité que les femmes connaissent déjà, aiment, et pratiquent souvent dans des endroits où elles sont sous-payées ». Actuellement, dix femmes vont partir en formation : cinq en couture et cinq en coiffure. La rémunération de leur stage par la Direction départementale du travail et de lemploi (DDTE) est en cours de négociation. Ce stage leur permettra dobtenir des fiches de paie, louverture des droits sociaux et plus de facilités pour trouver un logement.
Depuis sa création, lassociation Ikambéré a accueilli et accompagné 600 femmes de 16 à 64 ans venues de 27 pays dAfrique, des Dom Tom ou dAsie. Forte de son succès et de sa reconnaissance, elle reçoit aujourdhui en moyenne 25 femmes par jour. Elle travaille également avec des associations africaines : les femmes de lassociation béninoise Espoir et vie, une association sénégalaise et lhôpital de Guinée. Comment les permanentes dIkambéré ont-elles vécu les conclusions de la conférence de Barcelone ? « Le monde pense que lépidémie régresse or le nombre de personnes contaminées ne cesse daugmenter », dit Bernadette Rwegera. « Le fossé entre le Nord et le Sud se creuse toujours plus. Le Nord compte moins de malades et bénéficie de plus de traitements que le Sud où les médicaments sont hors de prix. Loccident ne propose pas dassistance aux pays du tiers-monde, il regarde lépidémie avancer comme un spectacle. Cest triste ».
Katia Rouff
[1] Ikambéré - 5, rue Virgil Grissom - 93200 Saint-Denis. Tel. 01 42 35 74 02
[2] Les femmes et les enfants immigrés dAfrique subsaharienne vivant en Ile-de-France face au VIH mémoire de DEA dAnthropologie sociale et ethnologie. Bernadette Rwegera Ecole des hautes études en sciences sociales, 1995.
[3] Toute personne étrangère résidant sur le territoire français avec une pathologie longue, comme le VIH a le droit à un titre de séjour pour soin si elle ne peut pas bénéficier de traitement dans son pays dorigine.
[4] Laide médicale État (AME) est proposée aux personnes étrangères sans titre de séjour résidant en France depuis au moins trois mois.
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