Numéro 644, 28 novembre 2002

Les femmes et le sida
Elles représentent 60 % des personnes contaminées

Même devant le sida, les femmes ne sont pas à parité avec l’homme. Depuis quelques années, les statistiques pointent un accroissement des cas de sida chez les femmes. Un renversement de situation qui s’explique par l’éternelle inégalité sociale, politique et physiologique des sexes


Marseille, sa lumière, son vieux port, son marché aux poissons encore frétillants, ses femmes, ses hommes. Sa vie. Sur cette première image colorée du documentaire Pour une prévention au féminin, enfin ! [1], une voix off nous indique qu’en ces années marquées par l’augmentation de la contamination entre hommes et femmes, le préservatif féminin est une « puissante alternative de prévention ». Mais pourquoi donc les pouvoirs publics sont-ils aussi réticents d’une part à lancer des campagnes de prévention en direction des femmes, d’autre part à rendre accessible, sur le marché, le préservatif féminin ? [Lire le point de vue de Act-Up]. Histoire ancienne de pouvoir, très probablement. De culture, aussi. D’argent aussi, peut-être. Pourtant, il peut faire beaucoup pour les femmes, nombre de spécialistes l’attestent, surtout dans certains cas de situations de violences — y compris conjugales — auxquelles certaines, plus que ce que l’on croit, peuvent être exposées…
Comment ça marche ? L’affaire se positionne plutôt tranquillement : il s’agit de prendre un des anneaux entre pouce et index, de l’introduire au fond du vagin, l’autre anneau restant à l’extérieur de la vulve. Abondamment lubrifié, il tapissera ainsi la cavité vaginale. Pour le retirer, “fastoche”, saisir l’anneau supérieur, et tirer doucement. À l’initiative de mouvement de femmes, des accompagnements peuvent être envisagés pour certaines, celles qui, par exemple, n’ont pas l’habitude de toucher ainsi à leur corps… Puis la caméra s’en va glaner des témoignages, féminins et masculins, parfois en montrant l’objet (que beaucoup ne connaissent pas). Du côté des enthousiastes qui ont déjà pratiqué : sa grande qualité est d’être un outil absolument maîtrisé par la femme ; il peut se qualifier en termes d’avancée pour la santé de celles-ci, et d’égalité avec les hommes ; belle innovation, ce n’est pas plus contraignant que le préservatif masculin… et c’est plus confortable au moment de la pénétration et du retrait (dixit un homme). Du côté des sceptiques : pas facile de penser à ça au moment où l’on a plutôt envie de se laisser aller, ça peut couper l’acte en lui-même (tout dépend du moment où il est mis, et il en va de même avec le préservatif masculin…) ; la collerette extérieure peut être considérée comme gênante ; elle est un peu trop large, estime une autre participante du groupe femmes réuni pour en parler… « Une fois de plus, c’est nous qui devons prendre tout en charge au niveau de la contraception », déplore une dernière…

Depuis quelques années déjà, les données statistiques mondiales font apparaître une augmentation des cas de sida diagnostiqués chez les femmes, alors que dans le même temps, le nombre de cas diagnostiqués chez les hommes baisse. Dans la population générale, le sex-ratio (nombre de cas masculins pour un cas féminin) des cas de sida s’est abaissé entre les années 1999 et 2000, passant de 3, 2 à 2, 7. Ainsi, en Afrique du Sud, d’après le rapport d’Onusida concernant l’année 2001, on dénombrait cinq millions de porteurs du virus pour environ 23 millions d’habitants : la presque totalité (4, 7 millions) a entre 15 et 49 ans, mais… 2, 7 millions sont des femmes. Qui plus est, une femme enceinte sur quatre suivie en consultation prénatale était séropositive…
En juin 2001, à l’issue de l’assemblée générale de l’ONU sur le sida, quelque cent soixante pays avaient eu les plus grandes difficultés pour parvenir à un accord sur un texte de compromis. De vifs débats en coulisses avaient illustré les tabous entourant sexualité et sida. Le texte avait fini par reconnaître, du bout de la plume, « le droit des femmes à la maîtrise de leur sexualité », malgré les résistances que l’on devine émises par des pays comme l’Égypte ou l’Iran. En France et pour l’année 2002, la situation épidémiologique révèle une augmentation des cas de sida dans la population hétérosexuelle, et en priorité chez les femmes : le pourcentage de celles qui sont contaminées lors d’un rapport hétérosexuel (sur l’ensemble des cas de sida chez les femmes) est 3 à 8 fois plus important que chez les hommes (sur l’ensemble des cas de sida chez les hommes). Or, si les femmes sont contaminées par le VIH, c’est certainement dû au fait que les efforts de prévention se sont relâchés, parce qu’il a été trop vite présumé que le sida était en voie de disparition, ou tout au moins qu’il devenait une sorte de maladie chronique avec laquelle il était possible de vivre.

Inégalité des statuts, dépendance socio-économique, absence d’éducation sexuelle, interdits gérant dans certaines cultures la sexualité des femmes constituent autant de déterminants à la prise de risque. Car la vulnérabilité est bien politique : la santé n’a que peu de représentation féminine ; un très fort écart existe entre les responsabilités familiales et sociales des femmes et le pouvoir politique exercé ; sans parler de la discrimination dans le domaine du travail, ou des violences subies… Mais la fragilité est également économique : les femmes — moins payées que les hommes — ne sont pas forcément les bienvenues dans certains corps de métiers ; elles sont souvent les premières à être licenciées en temps de crise, et ces états de fait peuvent rendre certaines d’entre elles dépendantes… En outre et de façon générale, de nombreuses femmes subissent des situations de violence, à commencer par celle qui peut agiter le couple : phénomène ne pouvant qu’accentuer les fragilités des femmes dans leur construction d’une stratégie personnelle de réduction des risques. Enfin, cette vulnérabilité s’explique aussi par plusieurs facteurs d’ordre physiologique : plus large surface de muqueuses et fragilité du col faciliteraient la contamination par le VIH.
Mais les outils de prévention disponibles pour les femmes sont bien trop limités : le préservatif féminin est disponible en France depuis juin 1998, mais son accessibilité est très loin d’être aussi importante que celle du préservatif masculin : peu de pharmacies le commercialisent et son prix est élevé : environ 2 euros. La limitation de la palette des outils de prévention n’est pas spécifique aux femmes, mais elle a des conséquences plus importantes pour celles-ci : le préservatif masculin étant le plus souvent maîtrisé par l’homme.
Dans un article intitulé Le droit et les droits humains pour réduire la vulnérabilité des femmes au VIH (lors de la Conférence de Durban, juillet 2000), Cathy Albertyn, professeur à l’université de Johannesburg, soutenait déjà que la réduction de cette vulnérabilité passait par les droits de la personne, pensés dans le cadre de stratégies nationales et internationales. De même, pendant la même conférence, lors d’une intervention intitulée Genre, sexualité et VIH/sida - Quoi ? Comment ? Pourquoi ?, la docteur Rao Gupta avait surligné des facteurs de vulnérabilité des femmes au VIH accrus par le déséquilibre de pouvoir dans les relations hommes/femmes. Selon elle, la reconnaissance et le débat public autour de cette question de déséquilibre de pouvoir sont urgents car ils exacerbent l’épidémie. Elle avait, pour ce faire, appelé de ses vœux des politiques visant à augmenter la participation politique des femmes et à leur conférer davantage de pouvoir. Ainsi pourrait-on réduire le fossé entre les genres sur le plan de l’éducation, à améliorer l’accès des femmes à des ressources économiques, et à les protéger contre la violence.

Joël Plantet

[1] Pour une prévention au féminin, enfin ! (26 minutes, 1997, Louise Faure et Anne Julien) peut être acquis (19 €) auprès de Quatre à quatre - 83, rue du Chemin Vert - 75011 Paris. Tél. 01 43 14 64 13.


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