La naissance de Freia est directement liée à un constat : les jeunes en grande difficulté pour lesquels les institutions spécialisées ont été créées, sont justement ceux qui en sont le plus souvent exclus. Cest vrai que ce public est particulièrement complexe à gérer : intolérance à la frustration, actes de violence répétés à légard des autres jeunes (agressions, rackets, vols), mais aussi contre les adultes, consommation de produits illicites traduisant plus une volonté de déstructuration psychique quune recherche de plaisir ou de rites initiatiques, importance des carences dans les acquisitions scolaires rendant difficile linsertion professionnelle
Aider ces jeunes relève plus du défi que de la promenade de santé. Cest peut-être aussi ce côté « mission impossible » qui a donné envie à Marc Campeggi [1] de relever ce challenge. Éducateur spécialisé à linstitut Camille Blaisot (institut de rééducation situé à Caen), il réfléchissait, depuis un certain temps déjà, à la création dune structure susceptible de recevoir ceux dont personne ne veut.
Dès le départ, et tout au long de son engagement, le premier de ses soucis sera de sentourer de personnes ressources qui vont laider et laccompagner. Aujourdhui encore il consulte autour de lui et met au point un projet qui, petit à petit, prend forme, bénéficiant du soutien tant de son institution que des autorités judiciaires. Marc Campeggi se voit confier sept adolescents qui ont posé de tels problèmes de comportement au sein de linstitut de rééducation, quils sont sur le point dêtre exclus. Pendant un an, se concrétise alors lessentiel des axes de fonctionnement de ce qui deviendra Freia. Un réseau de professionnels (issu des milieux de lagriculture, de la pêche ou du spectacle
) et de familles support qui se relaient pour accueillir les jeunes se constitue. Lexpérimentation est concluante : un cadre atypique a pu répondre au fonctionnement hors norme dadolescents déstructurés. Le coup de pouce final est donné par un financement qui a été obtenu auprès du Fonds social européen (3 millions de francs sur 3 ans soit 460 000 euros). Freia prend donc son envol officiel au mois de janvier 1996 : son nom est celui dune déesse viking que porte lun des bateaux utilisé pour le premier groupe de jeunes. Un lieu daccueil est trouvé : une grande maison dans un village, à la périphérie de Caen. Elle est aménagée dune façon qui se veut la plus chaleureuse possible. Elle dispose de douze pièces pour quatre jeunes, les bureaux des personnels occupant tout le premier étage. Le public pris en charge est âgé de 16 à 20 ans, en situation dexclusion du milieu familial ou institutionnel et bénéficie dune mesure de justice. Lobjectif éducatif que se fixe léquipe, nest pas daboutir à une guérison de la délinquance, mais de permettre lexploration dautres voies moins dangereuses, de poser les éléments nécessaires à un choix possible, maintenant ou plus tard. Dans cette optique, ce sont les ratés de la socialisation qui sont gérés en priorité, avec pour ambition, un apprentissage de la vie en société, de ses règles, de ses valeurs et de ses lois. Mais tout cela ne peut se faire que si un lien de confiance est restauré avec ladulte. Léquipe fait attention à réaliser ce qui a été promis et à respecter les limites qui ont été posées. Cest aussi dans cet esprit que la structure est conçue comme délibérément ouverte sur lextérieur. Lidée est de proposer aux jeunes qui y sont accueillis des contacts avec toutes sortes dadultes et pas seulement des professionnels de léducation spécialisée. Ainsi de ce laboratoire de photos qui a été installé dans la maison et qui est utilisé par des personnes extérieures, à la seule condition quelles acceptent de prendre avec elles des jeunes qui seraient intéressés par la photo. Mais aussi ce vieux monsieur, ferrailleur à la retraite, qui vient passer des journées pour bricoler avec les jeunes, ou encore ce musicien venu jouer de la guitare, un soir.
Autre axe essentiel de lintervention : le projet individualisé. Chaque jeune bénéficie dun itinéraire personnalisé : inscription dans la réalité du travail, émergence dun projet de formation professionnelle, hébergement dans la petite unité collective ou en famille support (si la vie en collectivité lui est difficile). Il ny a pas deux parcours qui se ressemblent. Pour certains, le travail engagé relève directement dune mise au travail. Leur évolution permet très vite (voire même demblée) denvisager pour eux une mise en autonomie rapide : ce sont les internes « externalisés ». Pour dautres bien plus déstructurés, qui narrivent pas à se projeter, laccueil en internat est la seule solution viable. Les huit prises en charge se répartissent pour moitié en interne et pour lautre moitié en externe. Le réseau constitué préalablement tant au niveau des lieux de stage que des familles support a été étendu. Cest tout un cheminement qui est élaboré : le jeune suit un circuit quon pourrait presque présenter comme initiatique. Le principal outil utilisé pour la resocialisation du jeune est sa plongée dans le monde du travail. Des stages sont proposés dans différents milieux socioprofessionnels. Cela va de la restauration à la maçonnerie, en passant par les métiers du spectacle (montage de gradins), la pêche, lagriculture, la brocante ou lartisanat. En tout, près dune cinquantaine de professionnels accueillent ces jeunes non dans lesprit dune formation, mais plus dune confrontation à des adultes dont la parole fait autorité. Parmi les autres outils disponibles, il y a les chantiers encadrés : nettoyage de la marée noire en Vendée, réhabilitation dune piste de VTT avec des lycéens, travaux dans les gîtes ruraux, ferme à restaurer (projet den faire un lieu de spectacle), réparation des bateaux dun club nautique etc. Autre support utilisé, les séjours de rupture : amener chez les Franciscains du Maroc du matériel pour installer des pompes à eau dans un village, échange international avec dautres jeunes en difficulté que ce soit en Espagne (travaux de maçonnerie près de Barcelone) ou en Italie (récolte du raisin dans le sud). Ce qui compte avant tout, cest de trouver tous les moyens possibles pour rétablir la relation avec ladulte et permettre la reprise de confiance en soi pour des jeunes habitués à cumuler les échecs. Et puis, il y a les bilans scolaires avec le partenariat de lACSEA Formation
Pour Freia, il sagit, en fait, de disposer de multiples tiroirs différents. On peut en rajouter un ou en fermer un autre définitivement : rien nest figé, on doit pouvoir adapter le dispositif en fonction du jeune.
Lautre caractéristique de ce mode de fonctionnement, cest le côté provisoire de laccueil : ce nest pas un endroit où lon sinstalle, mais un lieu de passage. Le jeune ne peut ni ne doit y rester sur une longue période. La moyenne des séjours est de six mois. Le projet est prévu pour un mois renouvelable, avec bilan à lissue de chaque période. Larticulation entre les périodes de retour dans lunité de vie, de mise en stage, de départ en chantier
est conçue dans cette logique de scansion permanente : la situation ne doit pas permettre de se fixer. Le jeune ne reste jamais longtemps au même endroit, même si cela se passe bien. Cela est vrai pour le séjour en famille daccueil qui ne peut dépasser trois mois. Ça lest tout autant pour les stages qui sont dune durée de trois semaines maximum. La logique adoptée consiste à créer la rupture chez le jeune avant que ce ne soit lui qui la crée. Face à un public qui nutilise pas le passé comme une expérience susceptible de modifier lacte qui se noue dans le présent, qui investit le présent comme un lieu de jouissance et dimmédiateté et qui ignore lavenir en tant que tel, il faut entretenir léphémère, justement pour laider à le dépasser.
Comment entre-t-on à Freia ? La procédure peut être très rapide. Le premier contact établi par le service demandeur est loccasion de vérifier ladéquation de la candidature : condition dâge (entre 16 et 20 ans), existence dune pathologie psychiatrique invalidante (seule caractéristique non acceptée), prise en charge sur un court terme. Un rapport est demandé. Il est étudié dès le lendemain et, en cas daccord, peut aboutir dans les 48 heures à une première rencontre. Un nouveau délai de 48 heures est alors accordé pour que chacun de son côté (Freia et le jeune) sengage sur une admission. Si la demande est acceptée, une audience est organisée chez le juge des enfants pour fixer lobjectif poursuivi et le cadre de laccueil.
Comment en sort-on ? De préférence, après avoir suffisamment fait le point et cheminé pour avoir élaboré un projet de formation ou dinsertion. La seule règle dexclusion est relative à lagression contre un adulte. Depuis janvier 1996, sur 116 jeunes pris en charge, cela est arrivé deux fois.
Lun des soucis majeurs de Marc Campeggi a été, dès le début, de sentourer du maximum de personnes ressources susceptibles déclairer la démarche entreprise. Freia peut ainsi sappuyer sur un psychologue, un psychiatre et un doctorant en sociologie qui, outre le travail de supervision et dentretien à ladmission quils assurent, sont engagés dans une démarche dévaluation permanente (en partenariat avec le laboratoire danalyses socio-anthropologique du risque pour les deux derniers). En outre, un comité de pilotage composé du vice-président du tribunal pour enfant de Caen, de la PJJ, de la DASS, du conseil général, de la direction de lassociation, et de sociologue, pédopsychiatre et psychologue du lieu daccueil, aide à réfléchir sur la conduite du projet. Cette recherche de sens sur lexpérience en cours est précieuse, car elle fournit une base de données très enrichissantes. Mais elle sert aussi de balise dalerte. Initiateur de cette expérience, Marc Campeggi est aussi très méfiant à légard de toute instrumentalisation : « Il faut quon sinterroge tout le temps sur ce quon fait ». Un jour, peut-être, explique-t-il, Freia ne sera plus en adéquation avec le public proposé par les prescripteurs (de plus en plus de jeunes proposés ont une lourde problématique psychiatrique). Léquipe pourra-t-elle continuer encore longtemps à disposer de suffisamment de ressources pour proposer des projets ? Pendant trois ans, les professionnels qui travaillaient à Freia avaient été cooptés. Il y avait une grande solidité que les jeunes constataient du fait du peu de failles entre les adultes. Le renouvellement de léquipe a nécessité une redynamisation autour dun projet à lélaboration duquel la plupart des nouveaux salariés navaient pas participé. On laura compris, lidée darrêter a été évoquée au mois daoût 2000, à lissue de la première période dexpérimentation de trois ans (correspondant à la fin du financement par le Fonds social européen). Mais, rajoute Marc Campeggi : « Le jour où ça nira plus, les gamins sauront bien nous le renvoyer ». Cest quil nest pas question que Freia se transforme en un foyer traditionnel : sa raison dêtre est justement de se situer hors du champ institutionnel traditionnel et de constituer un lieu daccueil qui soit le plus proche possible des besoins de jeunes qui ne peuvent trouver leur compte dans le dispositif classique.
Jacques Trémintin
[1] Marc Campeggi, Lieu daccueil Freia - 4 place de lÉglise - 14790 Verson. Tél. 02 31 26 87 63 - Fax 02 31 26 26 97
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