Numéro 643, 21 novembre 2002

Jeunes en grande difficulté : une innovation comme réponse aux impasses

Il arrive que le dispositif classique de l’action sociale soit mis en échec par certaines populations en grande difficulté. Mais, quand elle s’en donne les moyens, il est possible de proposer des structures qui répondent à leurs besoins. L’Institut Camille Blaisot de Caen expérimente depuis cinq ans une structure originale, Freia, qui le démontre.


La naissance de Freia est directement liée à un constat : les jeunes en grande difficulté pour lesquels les institutions spécialisées ont été créées, sont justement ceux qui en sont le plus souvent exclus. C’est vrai que ce public est particulièrement complexe à gérer : intolérance à la frustration, actes de violence répétés à l’égard des autres jeunes (agressions, rackets, vols), mais aussi contre les adultes, consommation de produits illicites traduisant plus une volonté de déstructuration psychique qu’une recherche de plaisir ou de rites initiatiques, importance des carences dans les acquisitions scolaires rendant difficile l’insertion professionnelle… Aider ces jeunes relève plus du défi que de la promenade de santé. C’est peut-être aussi ce côté « mission impossible » qui a donné envie à Marc Campeggi [1] de relever ce challenge. Éducateur spécialisé à l’institut Camille Blaisot (institut de rééducation situé à Caen), il réfléchissait, depuis un certain temps déjà, à la création d’une structure susceptible de recevoir ceux dont personne ne veut.
Dès le départ, et tout au long de son engagement, le premier de ses soucis sera de s’entourer de personnes ressources qui vont l’aider et l’accompagner. Aujourd’hui encore il consulte autour de lui et met au point un projet qui, petit à petit, prend forme, bénéficiant du soutien tant de son institution que des autorités judiciaires. Marc Campeggi se voit confier sept adolescents qui ont posé de tels problèmes de comportement au sein de l’institut de rééducation, qu’ils sont sur le point d’être exclus. Pendant un an, se concrétise alors l’essentiel des axes de fonctionnement de ce qui deviendra Freia. Un réseau de professionnels (issu des milieux de l’agriculture, de la pêche ou du spectacle…) et de familles support qui se relaient pour accueillir les jeunes se constitue. L’expérimentation est concluante : un cadre atypique a pu répondre au fonctionnement hors norme d’adolescents déstructurés. Le coup de pouce final est donné par un financement qui a été obtenu auprès du Fonds social européen (3 millions de francs sur 3 ans soit 460 000 euros). Freia prend donc son envol officiel au mois de janvier 1996 : son nom est celui d’une déesse viking que porte l’un des bateaux utilisé pour le premier groupe de jeunes. Un lieu d’accueil est trouvé : une grande maison dans un village, à la périphérie de Caen. Elle est aménagée d’une façon qui se veut la plus chaleureuse possible. Elle dispose de douze pièces pour quatre jeunes, les bureaux des personnels occupant tout le premier étage. Le public pris en charge est âgé de 16 à 20 ans, en situation d’exclusion du milieu familial ou institutionnel et bénéficie d’une mesure de justice. L’objectif éducatif que se fixe l’équipe, n’est pas d’aboutir à une guérison de la délinquance, mais de permettre l’exploration d’autres voies moins dangereuses, de poser les éléments nécessaires à un choix possible, maintenant ou plus tard. Dans cette optique, ce sont les ratés de la socialisation qui sont gérés en priorité, avec pour ambition, un apprentissage de la vie en société, de ses règles, de ses valeurs et de ses lois. Mais tout cela ne peut se faire que si un lien de confiance est restauré avec l’adulte. L’équipe fait attention à réaliser ce qui a été promis et à respecter les limites qui ont été posées. C’est aussi dans cet esprit que la structure est conçue comme délibérément ouverte sur l’extérieur. L’idée est de proposer aux jeunes qui y sont accueillis des contacts avec toutes sortes d’adultes et pas seulement des professionnels de l’éducation spécialisée. Ainsi de ce laboratoire de photos qui a été installé dans la maison et qui est utilisé par des personnes extérieures, à la seule condition qu’elles acceptent de prendre avec elles des jeunes qui seraient intéressés par la photo. Mais aussi ce vieux monsieur, ferrailleur à la retraite, qui vient passer des journées pour bricoler avec les jeunes, ou encore ce musicien venu jouer de la guitare, un soir.
Autre axe essentiel de l’intervention : le projet individualisé. Chaque jeune bénéficie d’un itinéraire personnalisé : inscription dans la réalité du travail, émergence d’un projet de formation professionnelle, hébergement dans la petite unité collective ou en famille support (si la vie en collectivité lui est difficile). Il n’y a pas deux parcours qui se ressemblent. Pour certains, le travail engagé relève directement d’une mise au travail. Leur évolution permet très vite (voire même d’emblée) d’envisager pour eux une mise en autonomie rapide : ce sont les internes « externalisés ». Pour d’autres bien plus déstructurés, qui n’arrivent pas à se projeter, l’accueil en internat est la seule solution viable. Les huit prises en charge se répartissent pour moitié en interne et pour l’autre moitié en externe. Le réseau constitué préalablement tant au niveau des lieux de stage que des familles support a été étendu. C’est tout un cheminement qui est élaboré : le jeune suit un circuit qu’on pourrait presque présenter comme initiatique. Le principal outil utilisé pour la resocialisation du jeune est sa plongée dans le monde du travail. Des stages sont proposés dans différents milieux socioprofessionnels. Cela va de la restauration à la maçonnerie, en passant par les métiers du spectacle (montage de gradins), la pêche, l’agriculture, la brocante ou l’artisanat. En tout, près d’une cinquantaine de professionnels accueillent ces jeunes non dans l’esprit d’une formation, mais plus d’une confrontation à des adultes dont la parole fait autorité. Parmi les autres outils disponibles, il y a les chantiers encadrés : nettoyage de la marée noire en Vendée, réhabilitation d’une piste de VTT avec des lycéens, travaux dans les gîtes ruraux, ferme à restaurer (projet d’en faire un lieu de spectacle), réparation des bateaux d’un club nautique etc. Autre support utilisé, les séjours de rupture : amener chez les Franciscains du Maroc du matériel pour installer des pompes à eau dans un village, échange international avec d’autres jeunes en difficulté que ce soit en Espagne (travaux de maçonnerie près de Barcelone) ou en Italie (récolte du raisin dans le sud). Ce qui compte avant tout, c’est de trouver tous les moyens possibles pour rétablir la relation avec l’adulte et permettre la reprise de confiance en soi pour des jeunes habitués à cumuler les échecs. Et puis, il y a les bilans scolaires avec le partenariat de l’ACSEA Formation… Pour Freia, il s’agit, en fait, de disposer de multiples tiroirs différents. On peut en rajouter un ou en fermer un autre définitivement : rien n’est figé, on doit pouvoir adapter le dispositif en fonction du jeune.
L’autre caractéristique de ce mode de fonctionnement, c’est le côté provisoire de l’accueil : ce n’est pas un endroit où l’on s’installe, mais un lieu de passage. Le jeune ne peut ni ne doit y rester sur une longue période. La moyenne des séjours est de six mois. Le projet est prévu pour un mois renouvelable, avec bilan à l’issue de chaque période. L’articulation entre les périodes de retour dans l’unité de vie, de mise en stage, de départ en chantier… est conçue dans cette logique de scansion permanente : la situation ne doit pas permettre de se fixer. Le jeune ne reste jamais longtemps au même endroit, même si cela se passe bien. Cela est vrai pour le séjour en famille d’accueil qui ne peut dépasser trois mois. Ça l’est tout autant pour les stages qui sont d’une durée de trois semaines maximum. La logique adoptée consiste à créer la rupture chez le jeune avant que ce ne soit lui qui la crée. Face à un public qui n’utilise pas le passé comme une expérience susceptible de modifier l’acte qui se noue dans le présent, qui investit le présent comme un lieu de jouissance et d’immédiateté et qui ignore l’avenir en tant que tel, il faut entretenir l’éphémère, justement pour l’aider à le dépasser.
Comment entre-t-on à Freia ? La procédure peut être très rapide. Le premier contact établi par le service demandeur est l’occasion de vérifier l’adéquation de la candidature : condition d’âge (entre 16 et 20 ans), existence d’une pathologie psychiatrique invalidante (seule caractéristique non acceptée), prise en charge sur un court terme. Un rapport est demandé. Il est étudié dès le lendemain et, en cas d’accord, peut aboutir dans les 48 heures à une première rencontre. Un nouveau délai de 48 heures est alors accordé pour que chacun de son côté (Freia et le jeune) s’engage sur une admission. Si la demande est acceptée, une audience est organisée chez le juge des enfants pour fixer l’objectif poursuivi et le cadre de l’accueil.
Comment en sort-on ? De préférence, après avoir suffisamment fait le point et cheminé pour avoir élaboré un projet de formation ou d’insertion. La seule règle d’exclusion est relative à l’agression contre un adulte. Depuis janvier 1996, sur 116 jeunes pris en charge, cela est arrivé deux fois.
L’un des soucis majeurs de Marc Campeggi a été, dès le début, de s’entourer du maximum de personnes ressources susceptibles d’éclairer la démarche entreprise. Freia peut ainsi s’appuyer sur un psychologue, un psychiatre et un doctorant en sociologie qui, outre le travail de supervision et d’entretien à l’admission qu’ils assurent, sont engagés dans une démarche d’évaluation permanente (en partenariat avec le laboratoire d’analyses socio-anthropologique du risque pour les deux derniers). En outre, un comité de pilotage composé du vice-président du tribunal pour enfant de Caen, de la PJJ, de la DASS, du conseil général, de la direction de l’association, et de sociologue, pédopsychiatre et psychologue du lieu d’accueil, aide à réfléchir sur la conduite du projet. Cette recherche de sens sur l’expérience en cours est précieuse, car elle fournit une base de données très enrichissantes. Mais elle sert aussi de balise d’alerte. Initiateur de cette expérience, Marc Campeggi est aussi très méfiant à l’égard de toute instrumentalisation : « Il faut qu’on s’interroge tout le temps sur ce qu’on fait ». Un jour, peut-être, explique-t-il, Freia ne sera plus en adéquation avec le public proposé par les prescripteurs (de plus en plus de jeunes proposés ont une lourde problématique psychiatrique). L’équipe pourra-t-elle continuer encore longtemps à disposer de suffisamment de ressources pour proposer des projets ? Pendant trois ans, les professionnels qui travaillaient à Freia avaient été cooptés. Il y avait une grande solidité que les jeunes constataient du fait du peu de failles entre les adultes. Le renouvellement de l’équipe a nécessité une redynamisation autour d’un projet à l’élaboration duquel la plupart des nouveaux salariés n’avaient pas participé. On l’aura compris, l’idée d’arrêter a été évoquée au mois d’août 2000, à l’issue de la première période d’expérimentation de trois ans (correspondant à la fin du financement par le Fonds social européen). Mais, rajoute Marc Campeggi : « Le jour où ça n’ira plus, les gamins sauront bien nous le renvoyer ». C’est qu’il n’est pas question que Freia se transforme en un foyer traditionnel : sa raison d’être est justement de se situer hors du champ institutionnel traditionnel et de constituer un lieu d’accueil qui soit le plus proche possible des besoins de jeunes qui ne peuvent trouver leur compte dans le dispositif classique.

Jacques Trémintin

[1] Marc Campeggi, Lieu d’accueil Freia - 4 place de l’Église - 14790 Verson. Tél. 02 31 26 87 63 - Fax 02 31 26 26 97


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