Numéro 642, 14 novembre 2002

Islam et action sociale

Une mission pour changer les regards et susciter des échanges

Longtemps contournées dans les institutions, les questions posées par la référence de nombreux jeunes à l’islam dans leur construction est aujourd’hui en voie d’intégration aux processus de réflexion des travailleurs sociaux. Une mission nationale vient d’amorcer un vrai tournant avec le soutien des principales institutions concernées. Dans le but de protéger des jeunes contre le radicalisme mais aussi contre les amalgames, cette mission appelée Islam et action sociale est prévue pour trois ans. Elle regroupe le Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations [FASILD], la PJJ et bénéficie d’un partenariat avec le ministère de l’Intérieur. Elle met autour d’une table acteurs sociaux et associations musulmanes. C’est un projet ambitieux pour aller contre les idées reçues, pointer les dangers communautaires, mais aussi valoriser les valeurs communes entre les références françaises et musulmanes des jeunes citoyens.
Dounia Bouzar, qui conduit cette mission Islam et action sociale, nous explique le sens de sa démarche et précise que le but poursuivi est de constituer un organe consultatif pour tous les acteurs qui s’interrogent sur l’islam et l’action sociale : enseignants, éducateurs, juges… Denise Causse et Maxime Zennou justifient respectivement l’engagement du FASILD et de la PJJ dans cette mission. Pour la première on ne peut plus contourner cette référence musulmane, pour le second ce travail est un point d’appui pour l’intégration.


Entretien avec Dounia Bouzar, éducatrice à la protection judiciaire de la jeunesse et auteur de L’islam des banlieues

Cette mission Islam et action sociale que vous conduisez s’inscrit-elle dans la lignée de la réflexion portée par les conclusions de votre livre « L’islam des banlieues : les prédicateurs musulmans, nouveaux travailleurs sociaux ? » ?

Le travail d’enquête qui a donné lieu à mon premier livre L’islam des banlieues a été déclenché par la mort du jeune Ryad de Lille-sud, abattu de dos par un policier alors qu’il fêtait son embauche en emploi-jeune. Sans revenir sur les circonstances de sa mort, le débat qui s’est alors déroulé est lourd de symboles : d’un côté, le consulat algérien voulait enterrer Ryad en Algérie le considérant comme Algérien, de l’autre la mairie de Lille proposait une cérémonie laïque aux pompes funèbres, le considérant comme Français, et enfin les copains de Ryad s’offusquaient : « Mais Ryad est Français musulman ! Il doit être enterré dans le carré musulman du cimetière de Lille-sud par l’imam de notre mosquée de quartier ! » C’était une caricature de la notion d’intégration à la française. Soit Ryad restait musulman et repartait chez ses parents, soit on lui laissait une place ici, mais sans son islam !
Suite à la mort de ce jeune garçon, les émeutes ont commencé. J’ai alors été stupéfaite de constater que, dans cette affaire, le seul interlocuteur auprès des jeunes était l’imam de la mosquée. Je suis donc allée voir ce qu’il leur racontait. J’avais des idées préconçues : je suis tombée des nues ! Cet homme mettait en avant les valeurs communes entre l’Islam et l’Occident. Il montrait aux jeunes qu’ils étaient ici chez eux. Qu’ils pouvaient être complètement français, en s’inscrivant dans l’Histoire, sans renier leur mémoire et en assumant leur appartenance religieuse. Qu’il n’y avait pas deux mondes, mais un seul. Qu’on pouvait être français et musulman sans renier l’un pour accéder à l’autre. De là, j’ai entrepris un travail de remise en question et me suis, notamment, interrogée sur les parcours des jeunes lorsqu’ils intégraient des associations musulmanes, sur les discours des prédicateurs, et les modèles qu’ils proposaient.
Suite à cette recherche, « L’islam des banlieues » met en valeur le fait que les prédicateurs musulmans ayant le plus de succès auprès des jeunes sont ceux qui promulguent les valeurs communes entre l’Islam et l’Occident. Par ailleurs, cet ouvrage veut attirer l’attention des institutions sur l’interaction qui existe entre leur position et les réactions qu’elle provoque chez les jeunes. Ces jeunes, révoltés par le fait qu’ils ne se sentent pas reconnus, peuvent ensuite devenir des cibles potentielles pour des sectes qui se disent musulmanes. Ce qui renforce la fermeture des institutions, et le cercle continue… Dès sa sortie, j’ai réfléchi aux conclusions du livre, avec l’idée de les prolonger dans un travail de terrain.

Quelles ont été les réactions des institutions ?

La position de l’administration centrale de la PJJ a été de dire : « Le problème que vous évoquez est réel. Voyons ce que nous pouvons faire. Allons-y ». J’ai intégré le département « Recherches-Etudes-Développement » du CNFE (Centre national de formation et d’études) de la PJJ qui se situe à Vaucresson, et qui a immédiatement pris en compte ce nouvel axe de travail. Le FASILD s’est porté partenaire. Si le débat a longtemps été étouffé, sous prétexte d’interprétations restrictives et orientées du concept de laïcité, les gens sur le terrain et ceux qui en ont quelques retours se rendent bien compte, eux, que le phénomène religieux croise souvent l’action sociale, et qu’il va bien falloir accepter de travailler cette question. La mission « Islam et action sociale » consiste à sortir d’une vision que je qualifierais de bipolaire avec la représentation, d’un côté, de l’Occident lié à la laïcité, la modernité, le progrès et, de l’autre côté, tout ce qui a une relation avec le monde musulman et l’islam, lié à l’archaïsme ! Les travailleurs sociaux doivent eux aussi acquérir les compétences pour identifier et renforcer les valeurs communes entre l’Islam et l’Occident, et cesser de voir l’appartenance musulmane comme étrangère et/ou dangereuse. La suspicion permanente d’intégrisme ou même d’archaïsme à l’égard des jeunes se revendiquant musulmans peut avoir des conséquences dramatiques. Pour beaucoup d’entre eux, la visibilité de l’appartenance musulmane correspond à une intégration complète au sens de : « Nous sommes chez nous et nous nous organisons pour pratiquer notre religion au grand jour, pas comme nos parents qui ont dû se cacher car ils pensaient être de passage ». On risque de faire passer les jeunes du stade de « délinquant présumé » à celui « d’intégriste présumé ». Le danger de ce type d’assignation est que le jeune intègre le stigmate, intériorise cette référence négative : soit il est un bon Français qui ne montre rien de son appartenance musulmane, soit il est un musulman et de ce fait devient intégriste. Il peut alors intérioriser cette seule façon de mettre en jeu cette appartenance. Nous avons affaire à des jeunes qui, du fait qu’ils sont complètement intégrés, veulent redéfinir leur identité à partir de plusieurs références, de toutes leurs références, et refusent d’être définis par une seule d’entre elles. Il y a une compétence à acquérir sur cette dimension musulmane qui n’est pas directement issue de notre civilisation, mais qui devient partie intégrante de la société française. En même temps, ce travail est aussi une prévention réelle de l’intégrisme, le vrai : celui qui enferme le jeune dans une façon de penser. C’est une bataille contre tous ceux, musulmans ou non-musulmans, qui refusent de promouvoir les valeurs communes.

En quoi les travailleurs sociaux sont-ils, dans leur fonction, concernés par ce thème ?

Il y a dans cette mission un gros travail de représentation des uns et des autres, avec le but de mettre en avant ces valeurs communes pour faire cesser l’ethnicisation du travail social. Les travailleurs sociaux sont dans une dualité. Leur réflexion tend à penser que, par respect des spécificités de l’autre, on ne doit pas appliquer la loi de la même façon. Particulièrement en matière de droit des femmes ! Par exemple dans le cas des mariages forcés, voire de l’excision. On surestime l’aspect islamo-culturel par rapport à ce qui relève du dysfonctionnement. Ce qui motive l’intervention d’un travailleur social, c’est la perspective de changement. S’il arrive dans une famille en imaginant qu’elle est très éloignée de lui, il va se demander, par respect, jusqu’où il peut aller sans être dominant ou colonisateur. Les éducateurs sont souvent des gens engagés dans les droits de l’homme : ces comportements peuvent partir d’un sentiment honorable. Au final, soit ils interviennent un peu moins, soit ils proposent au jeune un choix entre, d’un côté, ses droits (ceux-ci appartiendraient à la culture française) et, d’un autre côté, la soumission à des injustices (conséquences de la fidélité à la religion). On est reparti dans cette représentation du monde. À savoir : « Si tu choisis la France, tu dois renier ta religion… À ce moment-là, tu auras accès à tes droits ». Voilà qui peut pousser des jeunes à maltraiter leur famille, pour ne pas renier ce qui constitue une part importante de leur identité ! Et lorsqu’ils font le choix inverse, celui de la trahison de la famille (non profondément voulue, une rupture est ressentie), on sait à quelles souffrances ça les conduit. On connaît le nombre de prostituées maghrébines ! Dans cette mission, il s’agit très clairement d’expliquer que l’excision n’est pas musulmane, que le mariage forcé n’est pas musulman, de faire la différence entre les traditions et les religions, de dire que certains dysfonctionnements familiaux posent des problèmes universels, que rien ne peut servir de prétexte à maltraiter une fille. Donc qu’il faut appliquer la loi. Cette loi n’est pas en soi supérieure parce qu’elle est française, mais parce qu’elle est la déclinaison française d’une philosophie commune à plusieurs cultures, dont l’islam, dont les droits de l’homme.

En France, la relation au concept de laïcité est riche mais aussi complexe. Comment expliquez-vous à ceux qui doutent encore le bien-fondé de votre démarche ?

Le travail sur la référence musulmane peut intervenir à trois niveaux. Le premier en est la mission de prévention, de protection des jeunes face aux mouvements radicaux. Ces mouvements radicaux ne sont pas tous dangereux pour la société. Tout en n’étant pas politisés, certains enferment les jeunes dans des dogmes qui contribuent à creuser le fossé entre l’Occident et l’Islam. Le deuxième est la protection contre les discriminations. Le troisième niveau concerne notre mission de réinsertion. Un grand nombre de jeunes ont pris conscience que chacun des protagonistes, parents et institutions, a une représentation arrêtée sur l’autre. Ces jeunes font alliance à tour de rôle avec le système de représentation de l’un et de l’autre. Ils disent que leur éducateur est raciste à leur père, et que leur père est violent à leur éduc…
Nous commençons notre travail dans trois zones stratégiques : Rhône-Alpes, Ile-de-France, Lille. Les groupes de travail « Islam et action sociale » réunissent localement une trentaine de personnes actives sur le terrain : des travailleurs sociaux qui s’occupent des jeunes les plus en difficulté, des associations laïques (ou dont on a oublié la référence religieuse) et des associations dont on n’oublie pas cette référence : les associations musulmanes. Le gros problème entre les institutions et certaines associations musulmanes est celui du double discours. Des mouvements sont suspectés de tenir un certain discours, notamment pour obtenir des financements, et, sur le terrain, de faire tout le contraire. Ce problème est réel, il existe. Mais devant le manque d’outils pour analyser la situation et devant un phénomène de suspicion généralisée, on en vient à renier en vrac tout le travail accompli par ces associations, à quelques exceptions près. De fait, dans beaucoup d’endroits, il n’y a plus aucun dialogue entre les associations musulmanes et les institutions. Cette mission met les gens autour d’une table. Pendant une année, ils déclinent ensemble un certain nombre de valeurs communes. Chacun devra se positionner sur les principes et s’impliquer à un niveau pratique… Ceux qui tiennent un double discours seront amenés à se retirer du processus. S’ils disent en réunion : « Ce n’est pas musulman d’enfermer sa fille dans la cave parce qu’elle veut faire bac + 3 », sans assumer cette position face aux familles impliquées, nous constaterons le double discours. À partir d’une réalité et non sur des suspicions… Lorsque nous aurons travaillé sur ces valeurs communes, nous les déclinerons dans un guide qui sera distribué gratuitement aux travailleurs sociaux ou aux intervenants qui n’auront pas participé à son élaboration. Le but final est que ce groupe d’experts pluriel soit un organe consultatif pour tous les acteurs qui se posent une question sur l’islam et l’action sociale : enseignants, éducateurs, juges… Mon souhait est de voir cet organe de consultation acquérir une telle compétence qu’il en devienne incontournable.


Le point de vue de Denise Causse, chargée de la direction à l’accueil, l’éducation et la solidarité (DAES) au Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD)

« La création de la mission Islam et action sociale est le fruit d’une réflexion institutionnelle, et d’une rencontre avec Dounia Bouzar. La référence à l’islam est un débat que le FASILD a longtemps contourné voire ignoré, parce que c’est un sujet politiquement sensible, et parce qu’une conception assez largement répandue de l’État laïc considérait que l’on n’avait pas à se préoccuper de religion. Cette position subsiste d’ailleurs dans une partie de notre établissement et dans d’autres ministères. La rupture par rapport à cette tradition remonte à environ un an et demi, sous l’initiative d’Olivier Rousselle, notre directeur. L’idée est que le droit à une identité culturelle intégrant les références religieuses existe et que l’on ne peut plus contourner cet aspect. Un travail sur la construction identitaire des jeunes s’est réellement développé. À savoir sur leurs difficultés à prendre des points d’appui : ceci n’est pas le propre des jeunes issus de l’immigration mais c’est un sentiment encore plus sensible chez eux. Les difficultés de transmission des références parentales, le constat de leur dévalorisation, nous ont conduits à aller plus loin, en prenant en compte la référence à l’islam. Nous avons engagé un séminaire de réflexion interne associant des représentants des directions nationales et régionales du FASILD, des chercheurs, des représentants d’institutions. Notre but était d’acquérir des connaissances et des compétences et d’aborder ces questions complexes à partir d’une approche pluridisciplinaire, en s’efforçant de considérer la religion comme fait social, et non comme dogme.
De plus, notre mission de lutte contre les discriminations doit prendre en compte l’image négative de l’islam et ses multiples conséquences : les assimilations entre musulman, islamiste, intégriste, voire terroriste… Quels sont les effets d’une telle représentation dans la construction identitaire des jeunes ? Comment prévenir ces images négatives et sensibiliser les professionnels des médias ? Voilà nos questions. Par ailleurs, nos chargés de mission sont confrontés à des problèmes très concrets qui croisent également nos missions de lutte contre les discriminations : celui des carrés musulmans, et celui, très central, des lieux de culte où il n’y a pas égalité de droits avec les autres religions.
Nous ne voulons pas non plus fonctionner dans l’angélisme : la problématique réelle, fondée, des mouvements intégristes, même s’ils ne constituent qu’une infime minorité, est aussi traitée au cours du travail.
Il nous est apparu que nous avions besoin d’outils pédagogiques et de formation des acteurs. C’est l’une des perspectives de travail que nous mettons en place avec Dounia Bouzar. Nous avons besoin de livres à l’attention des jeunes, de l’ordre de ses derniers ouvrages ; « À la fois française et musulmane » [1] et « Être musulman aujourd’hui » [2].
Les groupes de travail « Islam et action sociale » sont une mise en pratique, à caractère expérimental, de ces réflexions. Le but est de construire ensemble un lieu-ressource qui permette de mieux comprendre des situations de tensions, d’incompréhensions, de malentendus.
La mise en place de ces groupes ne va pas de soi. Elle nécessite parfois un travail d’approche pour rassurer sur la nature de la démarche. Les acteurs institutionnels ne sont, eux-mêmes, pas dépourvus d’un certain nombre de représentations, parfois schématiques ou réductrices. Le risque ressenti est de faire participer au processus un certain nombre d’associations qui ne seraient pas en accord avec nos valeurs républicaines. L’autre risque que sous-tendent ces réserves est de lever le voile sur quelque chose de compliqué qui, jusque-là, ne demandait pas à vivre. Au FASILD y compris, les résistances s’expriment. Il y a eu débat, notamment au sein du séminaire interne conduit pendant six mois, dont il est prévu une publication afin de prolonger la réflexion dans les commissions régionales. Il reste du travail pour que puisse s’effectuer une large appropriation institutionnelle de cette orientation. Je crois beaucoup à une évolution liée au dialogue. Si nous ne prenons pas en compte un certain nombre d’interlocuteurs dans les quartiers, du fait de leur appartenance musulmane, nous risquons de favoriser une rupture avec les principes républicains. Il ne faut donc pas diaboliser l’ensemble de ces mouvements. Il est important que des jeunes puissent voir leurs appartenances multiples reconnues, sans que l’une d’entre elles ne les marginalise. À un moment d’instabilité, d’incertitude, pour un jeune, le regard de l’autre compte. Si ce regard est dévalorisant et négatif, il enferme le jeune et peut aller jusqu’à le couper de la République. »

[1] « A la fois française et musulmane », éditions De La Martinière Jeunesse.
[2] « Être musulman aujourd’hui », éditions De la Martinière.


Le point de vue de Maxime Zennou , de la direction nationale de la protection judiciaire de la jeunesse depuis 1999. Il a en charge les dossiers liés à la politique de la ville, aux contrats de plans Etat/régions, contrats de villes, contrats locaux de sécurité, mais aussi des dossiers ayant trait aux questions d’intégration, d’accès aux droits, notamment des mineurs, dans le cadre d’un protocole avec le FASILD

« Je ne connaissais pas Dounia Bouzar jusqu’à la sortie de son livre. La directrice de la PJJ y a vu un grand intérêt et, d’emblée, a souhaité que notre équipe se saisisse de cette réflexion, nous alertant sur nombre de questions insuffisamment intégrées jusque-là. Non pas ignorées : depuis les internats jusqu’au temps de la pratique en milieu ouvert, nous avons eu à prendre en compte tout ce qui contribuait à la construction du jeune : des influences parentales, sociales, culturelles, et aussi cultuelles comme éléments complémentaires. Nous avons aussi assisté, comme d’autres acteurs sociaux, à un retour du religieux qui ne touche d’ailleurs pas seulement les musulmans. Mais ne nous voilons pas la face : un grand nombre de jeunes qui relèvent aujourd’hui de l’institution judiciaire sont d’origine maghrébine. C’est le cas en milieu pénitentiaire, c’est le cas aussi dans les structures chapeautées par la PJJ, et notamment dans celles chargées de la délinquance. Même si l’on n’opère pas forcément une distinction entre « délinquant » et « enfance en danger », tant l’on sait que ces deux casquettes peuvent être sur une même tête, voire simultanément. Pour ces raisons, nous avons regardé attentivement le travail de Dounia Bouzar, son positionnement professionnel et un certain nombre de propositions qu’elle a pu porter à la PJJ. Ainsi est venue l’idée de mener une réflexion au niveau national, mais aussi décentralisée dans des bassins de population où nos services sont fortement implantés. Nous sommes tout à fait sensibles à la question des discriminations et prêts à y travailler plus encore. Le plus préoccupant, à mon sens, reste les processus d’ethnicisation, dans l’exécution des décisions judiciaires comme dans un certain nombre de pratiques éducatives. La diversité des personnes concernées, tant du côté des professionnels que des jeunes, nous oblige à veiller à ce que la laïcité soit parfaitement respectée sans qu’elle n’empêche un engagement religieux, dès qu’il ne compromet pas les règles de vie commune. Ce sont des questions compliquées qui ne tombent pas sous le sens ; si on ne travaille pas là-dessus, on risque de laisser passer des choses ! Sur ces processus d’ethnicisation, risquant à induire un traitement différencié des personnes, nous avons organisé un stage inter-écoles du service public (formant les commissaires de police, les magistrats, les inspecteurs de l’aide sociale, les inspecteurs du travail…). Nous avons constaté, en suivant les discussions, du bien-fondé de notre démarche, de son urgence, par exemple en milieu hospitalier.
Par ailleurs, les autorités ont plusieurs niveaux de préoccupations quant à la protection des jeunes contre le radicalisme. D’abord une meilleure connaissance de cette religion, de ses différents courants, pour ne pas tomber dans l’amalgame. Nous avons besoin d’une mise à niveau ; c’est ce qu’engage le FASILD à travers son séminaire. Nous pouvons espérer que, non déconnectée de ces préoccupations, l’action éducative puisse faire contrepoids au discours des prédicateurs les plus radicaux ou les plus enfermant. Un certain nombre de jeunes dépendants de nos services pourraient céder à ces discours. Les mouvements radicaux et les éducateurs de la PJJ ont en commun un certain nombre de publics : des jeunes en difficulté, inscrits dans des parcours délinquants répétitifs, en rupture familiale, en situation de fragilité psychologique. D’autres qui ne sont pas encore dans ces parcours-là, mais pourraient y entrer. Nous nous adressons à des adolescents : des êtres non encore installés dans leur devenir. Quelques mouvements peuvent représenter un danger potentiel, il nous faut les identifier, sans être dans la suspicion généralisée. Le plus important est de ne pas nier l’engagement religieux quand il existe, de le comprendre comme un facteur constitutif de la personnalité du jeune qui est en face de nous. Le travail de Dounia Bouzar est un point d’appui pour l’intégration.
L’intérêt des professionnels de proximité est manifeste. C’est un travail d’une grande originalité. Il n’est pas si courant qu’une institution comme le ministère de la Justice se penche sur des questions qui ont attrait à l’appartenance religieuse… Sur la hiérarchie, en revanche, un certain nombre de résistances se sont manifestées. Elles sont le reflet d’une grande sensibilité sur la question des cultes, qui relève du ministère de l’Intérieur. Localement, les préfectures sont sensibles au sujet, elles demandent des explications. C’est ce que nous nous sommes efforcés de faire avec la direction du FASILD. Ces préoccupations légitimes doivent être éclairées du bien-fondé de la démarche. Je crois que le peu de temps écoulé entre la sortie du livre « L’islam des banlieues » et la concrétisation du projet qui en découle montre bien notre volonté de ne pas laisser cette question dans l’ombre. »

Propos recueillis par Marc Cheb Sun


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