Numéro 640, 31 octobre 2002

C’est dans ces lieux que l’on peut offrir une écoute singulière

Ignacio Gárate-Martínez, psychanalyste et professeur à l’université Bordeaux I, explique pourquoi ce qui est capital dans la démarche du jardin d’enfants thérapeutique est de ne pas isoler la souffrance en dehors du cursus scolaire ou de la dimension sociale des individus. Il appelle également les travailleurs sociaux à se situer face aux savoirs qui ne leur appartiennent pas et qui ne disent pas leur expérience


En quoi une expérience comme le jardin d’enfants thérapeutique dirigée par Marie-José Lérès en Seine-St-Denis peut-elle apporter quelque chose au système scolaire ?

En Seine-St-Denis, comme ailleurs, il n’existe pas seulement des difficultés d’intégration de type culturel, ou des différences socio-économiques flagrantes. Il y a aussi de la souffrance psychique. Il faudrait donc un système scolaire bien remarquable pour faire face à des défauts d’intégration anthropologique ou ethnologique, à des fractures socioéconomiques et parfois à des troubles graves de souffrance psychique, parce que l’on peut-être issu d’une famille émigrante, pauvre, et présenter aussi des symptômes psychotiques qui restent tapis sous des aspects de difficultés d’acquisition de langue, ou de différences culturelles non intégratives etc. Je crois par conséquent qu’il faut entendre, dans cette fondation du jardin d’enfants thérapeutique, une tentative de médiation qui devrait être poursuivie et développée dans les années à venir. En effet, que faire d’autre que de proposer — en dehors de la rigidité hospitalière — des lieux intermédiaires, des lieux de passage ou d’aller-retour entre les exigences d’un système académique et la demande formulée à travers une souffrance psychique ? C’est dans ces lieux que l’on peut offrir une écoute singulière. Autrement dit des lieux où soit prise en compte la souffrance du sujet ou le sujet en souffrance derrière les handicaps ou les symptômes. Il faut aussi dire que Marie-José Lérès est une psychanalyste pertinente dont on peut dire qu’elle possède un « génie clinique » acquis auprès de Maud Mannoni notamment, au cours de son travail à l’école expérimentale de Bonneuil. C’est important à préciser car c’est à partir de là que l’on peut comprendre son action dans le jardin d’enfants thérapeutique.

Tout de même ne peut-on voir là un déplacement de l’échec scolaire vers la pathologie ?

Je ne le crois pas, le danger aujourd’hui n’est pas du côté de la création de ces « espaces transitionnels » mais dans la tendance politique et économique à la formalisation du handicap. Les pouvoirs publics voudraient transformer actuellement la souffrance en handicap, parce que le traitement du handicap est moins onéreux que celui de la souffrance psychique.

Le risque n’est-il pas de tout mettre sur le compte du psychisme ? Ou du « psychanalysme » comme dit Robert Castel ?

Vous avez raison d’évoquer le risque qu’il y a à considérer l’échec scolaire comme un défaut psychique. Mais je crois que les pédagogues et les psychologues savent tous qu’on ne peut pas faire entendre aux enfants des bourgeois et des ouvriers, de la même manière des concepts issus de la culture bourgeoise. Cependant, la création de lieux intermédiaires n’est pas une barrière dressée pour transformer l’école ou réduire ou encore diagnostiquer l’échec scolaire. Si l’on disait que le jardin d’enfants thérapeutique se situe entre le soin et l’éducation, ce qu’il faudrait entendre serait le terme « entre », car dans toute souffrance il y a quelque chose qui est en rapport avec « l’entrevu », parce qu’il est impossible de tout voir ou de tout entendre, et qu’il convient qu’il existe une place pour ce qui se dit « entre », pour ce qui se « mi-dit ».

Ne va-t-on pas reprocher aux psys une appropriation du jardin d’enfants thérapeutique ?

Dans ce que je sais du projet de ce jardin d’enfants thérapeutique, il n’y a pas d’appropriation par les psys, bien au contraire, il semble que l’on souhaite rester au sein de l’école mais aussi dans un lieu inscrit dans la ville, et dans une maison à part où la singularité puisse être prise en compte sans rupture avec le milieu dit normal. Ce qui est capital dans cette démarche est précisément de ne pas isoler la souffrance en dehors du cursus scolaire ou de la dimension sociale des individus. C’est d’ailleurs une condition sine qua non puisque, pour être admis dans le jardin d’enfants thérapeutique, ces enfants doivent pouvoir rester dans le système scolaire ne serait-ce qu’une demi-journée par semaine. Ainsi un enfant qui ne pourrait rester à l’école ne pourrait plus en faire partie. Or, cette condition me semble nous protéger d’une dérive psychiatrique où l’on désignerait une souffrance pour l’isoler à travers le diagnostic et se l’approprier à demeure.
A contrario, dans cette expérience, il est dit que l’enfant, parce que c’est un sujet en souffrance, nécessite un temps singulier à son rythme, pour dire des choses que le système scolaire n’a pas prévues. Mais, comme c’est aussi une personne inscrite dans la société, il faut l’accompagner dans ce temps singulier et aussi dans le temps collectif de l’école.

Pourquoi, selon vous, cette expérience rencontre-t-elle aussi le champ du savoir des travailleurs sociaux ?

Nous sommes, de plus en plus, dans une civilisation qui réclame des experts, pleins de certitudes. Le psychanalyste ne peut pas devenir un expert, ou alors il se convertira en clown du roi, bouffon des médias. L’apport de Maud Mannoni au champ de la théorie est justement qu’il y a des choses qui manquent à la vérité pour qu’elle soit dite. Le savoir est aussi un symptôme, la théorie est une fiction nécessaire pour continuer d’écouter la vérité. Cette manière de se situer face au savoir est un apport très important pour les travailleurs sociaux, parce que ceux-ci ont vécu et vivent souvent colonisés par des savoirs qui viennent du dehors, qui ne leur appartiennent pas, et qui ne disent pas leur expérience. Ce sont donc des savoirs auxquels ils sont soumis. Il manque aux travailleurs sociaux la possibilité de dire librement ce qui constitue leur expérience propre, ils devront construire leur propre fiction théorique, leur manière d’être amoureux de l’inconscient pour que la rencontre ne soit plus une rééducation morale. Bonneuil est né de l’initiative de travailleurs sociaux qui voulaient faire une institution autrement. Vivre autrement leur engagement de travailleurs sociaux.
Je pense que la lecture des œuvres d’Octave et de Maud Mannoni, mais aussi celle des témoignages de Jean Oury ou de Ginette Michaud à propos de La Borde, permettrait de comprendre qu’il s’agit d’abord de vivre une expérience avec rigueur et de tenter de transmettre le plus près de la vérité possible ce que cette expérience a permis d’ouvrir. Je pense que c’est aussi l’esprit qui préside à la fondation des jardins thérapeutiques.

Propos recueillis par Guy Benloulou

Ignacio Gárate-Martínez est membre d’Espace analytique et rédacteur en chef de la revue Figures de la psychanalyse. Parmi ses travaux et publications figure « L’institution autrement, pour une clinique du travail social » (érès, 2003).


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