En quoi une expérience comme le jardin denfants thérapeutique dirigée par Marie-José Lérès en Seine-St-Denis peut-elle apporter quelque chose au système scolaire ?
En Seine-St-Denis, comme ailleurs, il nexiste pas seulement des difficultés dintégration de type culturel, ou des différences socio-économiques flagrantes. Il y a aussi de la souffrance psychique. Il faudrait donc un système scolaire bien remarquable pour faire face à des défauts dintégration anthropologique ou ethnologique, à des fractures socioéconomiques et parfois à des troubles graves de souffrance psychique, parce que lon peut-être issu dune famille émigrante, pauvre, et présenter aussi des symptômes psychotiques qui restent tapis sous des aspects de difficultés dacquisition de langue, ou de différences culturelles non intégratives etc. Je crois par conséquent quil faut entendre, dans cette fondation du jardin denfants thérapeutique, une tentative de médiation qui devrait être poursuivie et développée dans les années à venir. En effet, que faire dautre que de proposer en dehors de la rigidité hospitalière des lieux intermédiaires, des lieux de passage ou daller-retour entre les exigences dun système académique et la demande formulée à travers une souffrance psychique ? Cest dans ces lieux que lon peut offrir une écoute singulière. Autrement dit des lieux où soit prise en compte la souffrance du sujet ou le sujet en souffrance derrière les handicaps ou les symptômes. Il faut aussi dire que Marie-José Lérès est une psychanalyste pertinente dont on peut dire quelle possède un « génie clinique » acquis auprès de Maud Mannoni notamment, au cours de son travail à lécole expérimentale de Bonneuil. Cest important à préciser car cest à partir de là que lon peut comprendre son action dans le jardin denfants thérapeutique.
Tout de même ne peut-on voir là un déplacement de léchec scolaire vers la pathologie ?
Je ne le crois pas, le danger aujourdhui nest pas du côté de la création de ces « espaces transitionnels » mais dans la tendance politique et économique à la formalisation du handicap. Les pouvoirs publics voudraient transformer actuellement la souffrance en handicap, parce que le traitement du handicap est moins onéreux que celui de la souffrance psychique.
Le risque nest-il pas de tout mettre sur le compte du psychisme ? Ou du « psychanalysme » comme dit Robert Castel ?
Vous avez raison dévoquer le risque quil y a à considérer léchec scolaire comme un défaut psychique. Mais je crois que les pédagogues et les psychologues savent tous quon ne peut pas faire entendre aux enfants des bourgeois et des ouvriers, de la même manière des concepts issus de la culture bourgeoise. Cependant, la création de lieux intermédiaires nest pas une barrière dressée pour transformer lécole ou réduire ou encore diagnostiquer léchec scolaire. Si lon disait que le jardin denfants thérapeutique se situe entre le soin et léducation, ce quil faudrait entendre serait le terme « entre », car dans toute souffrance il y a quelque chose qui est en rapport avec « lentrevu », parce quil est impossible de tout voir ou de tout entendre, et quil convient quil existe une place pour ce qui se dit « entre », pour ce qui se « mi-dit ».
Ne va-t-on pas reprocher aux psys une appropriation du jardin denfants thérapeutique ?
Dans ce que je sais du projet de ce jardin denfants thérapeutique, il ny a pas dappropriation par les psys, bien au contraire, il semble que lon souhaite rester au sein de lécole mais aussi dans un lieu inscrit dans la ville, et dans une maison à part où la singularité puisse être prise en compte sans rupture avec le milieu dit normal. Ce qui est capital dans cette démarche est précisément de ne pas isoler la souffrance en dehors du cursus scolaire ou de la dimension sociale des individus. Cest dailleurs une condition sine qua non puisque, pour être admis dans le jardin denfants thérapeutique, ces enfants doivent pouvoir rester dans le système scolaire ne serait-ce quune demi-journée par semaine. Ainsi un enfant qui ne pourrait rester à lécole ne pourrait plus en faire partie. Or, cette condition me semble nous protéger dune dérive psychiatrique où lon désignerait une souffrance pour lisoler à travers le diagnostic et se lapproprier à demeure.
A contrario, dans cette expérience, il est dit que lenfant, parce que cest un sujet en souffrance, nécessite un temps singulier à son rythme, pour dire des choses que le système scolaire na pas prévues. Mais, comme cest aussi une personne inscrite dans la société, il faut laccompagner dans ce temps singulier et aussi dans le temps collectif de lécole.
Pourquoi, selon vous, cette expérience rencontre-t-elle aussi le champ du savoir des travailleurs sociaux ?
Nous sommes, de plus en plus, dans une civilisation qui réclame des experts, pleins de certitudes. Le psychanalyste ne peut pas devenir un expert, ou alors il se convertira en clown du roi, bouffon des médias. Lapport de Maud Mannoni au champ de la théorie est justement quil y a des choses qui manquent à la vérité pour quelle soit dite. Le savoir est aussi un symptôme, la théorie est une fiction nécessaire pour continuer découter la vérité. Cette manière de se situer face au savoir est un apport très important pour les travailleurs sociaux, parce que ceux-ci ont vécu et vivent souvent colonisés par des savoirs qui viennent du dehors, qui ne leur appartiennent pas, et qui ne disent pas leur expérience. Ce sont donc des savoirs auxquels ils sont soumis. Il manque aux travailleurs sociaux la possibilité de dire librement ce qui constitue leur expérience propre, ils devront construire leur propre fiction théorique, leur manière dêtre amoureux de linconscient pour que la rencontre ne soit plus une rééducation morale. Bonneuil est né de linitiative de travailleurs sociaux qui voulaient faire une institution autrement. Vivre autrement leur engagement de travailleurs sociaux.
Je pense que la lecture des uvres dOctave et de Maud Mannoni, mais aussi celle des témoignages de Jean Oury ou de Ginette Michaud à propos de La Borde, permettrait de comprendre quil sagit dabord de vivre une expérience avec rigueur et de tenter de transmettre le plus près de la vérité possible ce que cette expérience a permis douvrir. Je pense que cest aussi lesprit qui préside à la fondation des jardins thérapeutiques.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Ignacio Gárate-Martínez est membre dEspace analytique et rédacteur en chef de la revue Figures de la psychanalyse. Parmi ses travaux et publications figure « Linstitution autrement, pour une clinique du travail social » (érès, 2003).
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