Dans les murs de lécole maternelle Pierre Sémart à Saint-Denis, face à une cité, une petite bâtisse indépendante accueille le jardin denfants thérapeutique : une cuisine et deux petites pièces colorées aux murs décorés daffiches, de dessins et de photos denfants. Le jardin denfants thérapeutique est un lieu intermédiaire entre lécole et les services de soins pour les enfants en crise passagère ou en souffrance psychique. Il reçoit des enfants de deux circonscriptions de Seine-Saint-Denis, inscrits à lécole, même à temps partiel.
À la maternelle, ces enfants présentent des comportements qui posent problème. Ils ne correspondent pas à ce qui est attendu, voire exigé, pour débuter une scolarisation en groupe. Ils peuvent réagir violemment à la mesure de leur désarroi ou de leur angoisse. Bien que lécole propose aux parents de consulter les services de pédopsychiatrie du secteur, peu dentre eux effectuent cette démarche inappropriée à leurs yeux. De là est née lidée de la création de ce lieu entre tiers, entre école et hôpital [1].
Aujourdhui, trois enfants jouent en présence de Marie-Josée Lérès, psychologue et psychanalyste, responsable du projet et de trois psychologues. Une des enfants a 6 ans. Lécole a orienté sa famille au jardin à cause de ses problèmes de comportement en groupe, de ses difficultés à la comprendre et de lattitude agressive des parents. « Le père rendait lécole responsable de la situation de sa fille. Il la jugeait incapable de proposer une pédagogie adaptée à son enfant qui selon lui y perdait son temps. Il ne voulait pas non plus entendre parler de psychologues scolaires », expose Marie-Josée Lérès. Doù la nécessité dun lieu tiers. À son arrivée au jardin, la petite fille tantôt fée charmait et séduisait lélu de son cur du moment, - tantôt sorcière -, grimaçait, cassait les choses, sagitait, séchappait ou jetait les objets. Aujourdhui, un an après, elle est plus détendue et sexprime plus clairement. Elle transpose ses préoccupations en jouant avec deux poupées, répète quelle adore les enfants. Elle prend bien soin dune poupée et enferme lautre dans le placard « la prison », parce quelle « nest pas gentille ». Elle sollicite les adultes, fait part de son monde imaginaire, se raconte tout un tas dhistoires mais sattache à la réalité. Elle montre ses dessins, les photos où elle apparaît et parle de ses vacances. Elle suit en parallèle une psychothérapie et sera orientée en classe dintégration scolaire (CLIS). Le père de la fillette reconnaît les bienfaits du jardin, un endroit où « il a son mot à dire et où il ne vit pas mal les difficultés que lui renvoient sa fille ».
Un petit garçon court et grimpe partout. Lécole le considérait comme autiste et la adressé au jardin thérapeutique. À son arrivée, il ne parlait pas, criait, ne supportant pas les autres enfants. Il est seul dans la pièce de jeu, très énervé et veut à tout prix grimper sur un radiateur. Marie-Josée Lérès lappelle, lui envoie un ballon de baudruche rose tout doucement en observant « ce ballon est très délicat ». Le petit garçon le lui renvoie de la même manière, puis se joint aux autres enfants. « Sa manière tapageuse dappeler au secours, sa vulnérabilité et la fragilité en jeu à travers ce ballon lui ont, semble-t-il, fait sens et lien par rapport à ses pairs », analyse-t-elle. Cet enfant a accepté et investi le petit groupe en quelques mois. Il a réussi à surmonter les angoisses qui le ligotaient et à jouer avec les autres enfants. Il a pu prendre et tenir petit à petit une place dans le groupe en accédant au langage. « Un travail autour de la disparition, de labsence, de la séparation lui a permis de dépasser ce qui était en panne pour lui dans son rapport à sa mère, à son père et à autrui », dit léquipe.
Au jardin, un espace, un temps, fait dimprévu est offert aux enfants qui, pour des raisons familiales, sociales et culturelles, sont en perte de repères, de mots ou de sens. « Disponibilité et inventions face aux surgissements de leurs questions sont plus que souhaitables. Les enfants sont nos meilleurs guides pour avancer et dénouer ensemble un petit bout de leur histoire », pointe Marie-Josée Lérès. Les enfants sont les premiers à saisir ce qui est en jeu pour eux dans ce lieu intermédiaire. Ils mettent quelquefois peu de temps à se dégager des conflits de leur entourage quand « les regards ne se figent pas sur leurs impasses du moment et que les mots et limagination ne font pas défaut aux adultes ». Le système scolaire, même en mesure de donner du temps supplémentaire pour la maturation et lélaboration à chaque fois spécifique à lhistoire de lenfant, nobtiendrait pas les effets et les incidences escomptés sur les parents et les enfants. « Les « jardins secrets » ne se programment pas », note joliment léquipe. Cela dit, la collaboration avec les équipes scolaires des circonscriptions concernées est très précieuse pour léquipe et permet déviter, sur la base de la confiance, bien des écueils au bénéfice des enfants.
Le jardin denfants thérapeutique accueille, une à deux demi-journées par semaine sur le temps scolaire, des enfants de 3 à 6 ans menacés déchec scolaire ou dexclusion à cause de leurs difficultés. Cela dans le souci et lespoir dintervenir avant que cette situation dexclusion ne sinstalle. Il développe, conjointement à la famille, le sentiment dappartenance à un groupe, à une communauté, à un quartier, afin de déloger cette notion dexclusion rejetée sur le handicap ou sur lenfant en situation de refus scolaire.
« Les enfants concernés sont, dans la plupart des cas, dans un processus de difficultés globales concernant lintégration au sein de leur classe. Difficultés décelées par la maîtresse mais qui ne font pas lobjet dun suivi déjà établi. Les difficultés dordre instrumental sont du ressort de techniques spécifiques tant scolaires que médico-psychologiques, explique Marie-Josée Lérès. Le premier axe de travail tourne autour de tout ce que lenfant doit mettre en jeu dans ce nouveau lieu dexistence que représente lécole maternelle pour lui et sa famille, qui leur pose ou leur a posé problème. Le second consiste à analyser la fonction paternelle à luvre dans la fonction symbolique de la place du maître décole », note-t-elle.
Le jardin propose un espace daccueil propre au milieu socioculturel, antiségrégatif, offrant une homogénéité dobjectifs et de mises en scène scolaires. Il met également laccent sur la vie en société, le sens de la vie en groupe, les découvertes et responsabilités qui en découlent. Ces interventions revêtent une importance particulière à Saint-Denis où les enfants accueillis sont souvent culturellement menacés dexclusion de la langue, voire de la société. Lécole a un rôle fondamental de reconnaissance tant pour la famille que pour lenfant.
Marie-Josée Lérès travaille depuis 30 ans à lécole expérimentale de Bonneuil, créée par Maud Mannoni [Lire encadré]. Cest en 1996, après avoir analysé les besoins singuliers et réels de léducation nationale et de la santé mentale du secteur de Saint-Denis, quelle a créé, avec son équipe, le jardin denfants thérapeutique. Une convention est alors passée entre léducation nationale, la mairie de Saint-Denis et le service infanto-juvénile de lhôpital Casanova. La mairie fournit le lieu daccueil et la Fondation de France, séduite par le projet, donne une subvention daide au démarrage. Lannée daprès, la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) reconnaît le projet à titre de jardin denfants thérapeutique.
Les enfants sont accueillis au jardin par petits groupes de cinq. Les parents viennent de façon formelle ou informelle. « Il sagit dun lieu tiers faisant référence au temps dun espace transitionnel », explique Marie-Josée Lérès. « Un lieu où les enfants découvrent un temps et un espace autre que leur univers familial et scolaire, se dégageant par là de la politique éducative fondée sur la « priorité aux aptitudes ». Nous proposons un cadre, une ambiance, un contexte collectif où les enfants se positionnent différemment ». Dans ce lieu de passage, où le rythme est adapté au sien, lenfant reste de quelques séances à deux ans.
Au jardin, « lentre-deux » est pris en compte. La fonction « dun ailleurs », si bien développée par Maud Mannoni et conceptualisée par « linstitution éclatée » à lécole de Bonneuil, est une dimension essentielle quant au devenir de lenfant, sujet de désir. Les enfants sapproprient leur propre trajet et pas seulement celui imposé dans des parcours balisés. Une grande importance est donnée à « lentre-deux », à tout ce qui peut se dire, se jouer, lors des trajets, du domicile ou de lécole, au jardin. Les membres de léquipe vont chercher les enfants en voiture et les accompagnent au local situé à quelques kilomètres. Lors de ces « voyages », surgissent des paroles inattendues, des paroles en lair, ou encore des questions pleines de rebondissements. À partir de là, des ouvertures se produisent. Durant un trajet, un petit garçon confie que sa maîtresse est très méchante. Elle lui a dit : « Tu es un clown qui fait rire tout le monde ». Il explique aux psychologues que ce nest pas lui qui fait le clown, mais sa sur qui est dans la même classe. Puis : « A la maison, cest toujours sur moi que ça tombe, à lécole pareil, je suis toujours obligé de me défendre ». Le clown de la famille et de lécole cest lui. Il ajoute : « Jaime bien venir au jardin car on me prend au sérieux ». Léquipe lui fait remarquer que la maîtresse la peut-être appelé « clown » parce quil fait rire les autres. Il répond que si les autres rient, cest parce quil narrive pas à comprendre ce que dit la maîtresse.
Un enfant de 4 ans, inscrit dans une école maternelle, ny va quasiment pas. Lécole, très inquiète, adresse lenfant au jardin thérapeutique. La mère raconte ses déboires et dit : « Cet enfant-là, je veux le préserver de toutes les misères du monde. Il voit peu son père, ses frères et surs sont placés. Cest pour ça que je ne le mets pas à lécole ». Léquipe lui propose daccueillir lenfant dans un tout petit groupe. La mère passe beaucoup de temps avec elle, sort elle-même de son isolement et libère progressivement lenfant de son emprise. Un accompagnement se met en place et un rythme scolaire sinstalle pas à pas. Une écoute minutieuse auprès de la mère et de son fils a pu seffectuer et éviter ainsi quune situation pathologique se développe et que lenfant se marginalise [lire le point de vue de Ignacio Gàrate-Martinez]. Comme ce petit garçon, 32 enfants (25 garçons et 7 filles) ont été accueillis au jardin thérapeutique en 2001. Lécole en a adressé 24 et les services de soins 8.
Sur six années de fonctionnement, seuls 5 enfants accueillis relevaient dune institution médico-éducative ou de soins, les autres avaient des problèmes familiaux, sociaux, de réfutation de lautorité du père ou de lécole. Le passage par le jardin a permis le maintien dans la même section ou un passage normal dans le cycle primaire.
Lenfant est un sujet en pleine évolution, avec son propre rythme, un rythme trop souvent bousculé en cas de problèmes familiaux. Lécole maternelle ne peut faire face à tous ces problèmes au risque de cataloguer lenfant avant même quil nentre au CP. « Notre travail consiste à opérer une distinction entre les erreurs nécessaires à tout apprentissage et léchec scolaire qui stigmatise lenfant dans une impasse redoutable. Il consiste aussi à déterminer ce qui rend les enfants malades de lécole ».
Le jardin denfants thérapeutique, après six ans de fonctionnement et les avancées dans lanalyse des blocages des enfants, a fait naître un groupe thérapeutique pour des enfants du primaire.
Katia Rouff
[1] Service infanto-juvénile - Hôpital Casanova - 11, rue Danielle Casanova - 93205 Saint-Denis. Tel. 01 42 35 61 02
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