Quelles difficultés psychosociales peuvent cacher un comportement déraisonnable vis-à-vis de largent ?
Le manque de reconnaissance sociale représente la première des difficultés. La personne qui en souffre a limpression de ne pas avoir réussi socialement par rapport à sa famille et à ses amis. Elle peut compenser cette frustration par lachat dune voiture ou dune maison, alors quelle nen a pas les moyens. Cest lhistoire de Monsieur X., technicien, père dun jeune apprenti. Les frères de Monsieur X. sont tous cadres. Il a honte de sa situation sociale, sachète une belle maison pour leur ressembler et se surendette. Quelquefois ce sont les adolescents qui demandent des vêtements de marque à leurs parents pour avoir limpression dexister. Certains parents cèdent, même sils ont peu dargent, pour avoir limpression dêtre de « bons parents » qui ne frustrent pas leur enfant.
Vous parlez aussi des personnes qui compensent par les achats un manque damour
Ces comportements surviennent souvent après une rupture amoureuse, comme pour Danaé, bachelière, fonctionnaire, mère de deux enfants, qui chaque fois quun amant la quitte réalise un achat onéreux. Sa famille a ainsi trouvé dans la cave 4 télévisions, 3 micro-ondes et un lave-vaisselle, encore emballés. Elle a demandé sa mise sous tutelle financière. On observe aussi souvent ce comportement à la suite dun deuil, comme cet homme de 40 ans, qui après le décès de sa mère, sest mis à faire des dépenses excessives en les cachant à sa femme. La famille sest retrouvée surendettée. Il sagit parfois dun amour quon achète, parce quon a peur de le perdre, comme cette vieille dame qui pense garder lamour de ses petits-enfants en leur offrant des cadeaux très chers. Dautres fois, lachat cache un sentiment de culpabilité : des parents peuvent réaliser des dépenses excessives à la suite du décès dun enfant. La dépense aide à remplir un vide affectif ou à gérer la culpabilité : on se punit par le surendettement. Le manque de réalisme face à la dépense est parfois lié à une dépression. Des psychiatres répertorient dailleurs la dépense compulsive comme une maladie qui nécessite un traitement antidépresseur.
La souffrance qui pousse au surendettement peut-elle cacher un traumatisme ancien ?
Oui. Le surendettement cache très souvent une souffrance. Depuis deux, trois ans les travailleurs sociaux reçoivent de plus en plus de témoignages de personnes surendettées ayant subi des violences, voire un inceste dans leur enfance. Cela rejoint les conclusions dune étude menée par le monde bancaire dans les années 70 pour le scoring technique pour éviter les mauvais payeurs . Les statistiques montraient que les personnes « à risque » financièrement consommaient des médicaments (tranquillisants et laxatifs) et avaient vécu des traumatismes précoces. Létude concluait que ces traumatismes se traduisent à lâge adulte par des problèmes financiers. W de Carvalho, psychiatre à Sainte-Anne, soutient que la dépense excessive est un appel au secours.
Le rapport au temps sest transformé : « On achète une croisière avant davoir gagné largent nécessaire » écrivez-vous. Quelles conséquences cela entraîne-t-il ?
Largent est devenu abstrait, tout-puissant et disponible comme Dieu jadis. Certaines personnes projettent sur lui leurs souffrances, leurs difficultés et leurs espérances. En face, le monde commercial sait parfaitement utiliser les défauts de leur cuirasse et les piéger. « Vous pouvez satisfaire vos désirs tout de suite, pourquoi attendre ? », proposent les organismes de crédit. Les personnes les plus vulnérables ne comprennent pas forcément que ces réserves dargent sont des crédits à 17 %. Dans notre société, les personnes se sentent souvent isolées et ne savent pas forcément demander conseil. De plus, largent reste un sujet tabou dont on ne parle pas. Lorsquune conseillère en économie sociale et familiale (CESF) analyse le budget dune famille, elle découvre les relations du couple, celles entre les parents et les enfants, elle peut déceler des problèmes dalcoolisme, de dépendance au jeu la relation à largent dévoile beaucoup de nous.
Vous écrivez : « Lintérêt de la dette est dêtre facteur de lien social ». Pourquoi ?
En caricaturant un peu, je dirais que le fait davoir des dettes permet de recevoir des courriers dhuissiers mais surtout de rencontrer quelquun qui écoute. Il ny a pas beaucoup de gens capables découter, à part le coiffeur pour dames, le psychologue et le travailleur social. En principe ce dernier écoute sans juger. Les travailleurs sociaux observent souvent que les personnes quils reçoivent ne se mettent pas à parler dargent avant davoir sorti leur « paquet ». Si la dette permet davoir une relation avec un créancier, elle permet aussi de tenir son rang dans la société de consommation. Exclu de la consommation, on peut se sentir exclu de la société. Pour obtenir un crédit, il faut être accepté par un préteur, donc être considéré comme digne de confiance. Il sagit déjà dun lien.
Comment le travailleur social peut-il déceler une difficulté autre quéconomique dans un cas de surendettement ?
En étant ouvert à lidée que le surendettement peut cacher une souffrance. Si la conseillère en économie sociale et familiale se contente simplement daider les gens à faire leurs comptes ou lassistante sociale de débloquer une aide financière, ce sera souvent insuffisant. Mais pour aller plus loin, il faut que les intervenants sociaux soient prêts à entendre cette souffrance cachée. Pour cela, il faut quils aient eux-mêmes réfléchi à leur rapport à largent, sinon ils vont manquer de liberté pour écouter lautre et risquer de projeter sur lui leurs propres angoisses.
Dans vos formations, vous proposez aux travailleurs sociaux de travailler sur leur génogramme. En quoi cela consiste-t-il ?
Il sagit de réaliser son arbre généalogique sur trois générations sur une grande feuille de papier et de repérer tout ce qui touche à largent. Le génogramme permet de voir les répétitions, les ruptures, les traumatismes parfois, liés à notre histoire familiale. Des conseillères en économie sociale et familiale remarquent que dans leur lignée maternelle, les femmes sont toutes de bonnes gestionnaires, ce qui nest peut-être pas étranger au choix de leur formation. Dautres constatent que dans leur famille, on dilapide largent par dépendance au jeu ou à lalcool. Une conseillère a raconté que dans sa famille, assez pauvre, on lenvoyait chaque fin de mois acheter du pain à crédit. Étant la cadette, elle allait émouvoir la boulangère qui ne refuserait pas le crédit. Seulement, à sa grande honte, la commerçante critiquait la famille devant les autres clients. Dans son travail de conseillère, ses réactions face aux usagers en difficulté financière auraient pu être colorées par cette histoire si elle navait pas eu conscience de la honte éprouvée à lépoque.
Vous préconisez aussi une formation à lapproche systémique.
Oui, car elle permet détudier les relations à largent au sein dune famille. Chaque membre a des désirs et sefforce dobtenir une part de largent familial pour les satisfaire : le gamin veut un scooter, le père une inscription au club musculation, la mère aider sa mère invalide Prendre en considération le système qui joue dans la famille est très intéressant. Comment va-t-elle sorganiser pour la gestion des dépenses ? En fonction de quelles priorités ? Qui apporte largent ? Qui le gère ? Dans les situations de surendettement, les travailleurs sociaux observent souvent un manque de communication dans le couple ou dans la famille par rapport à largent. On peut se demander si les dépenses excessives ne sont pas le symptôme dun malaise. Lapproche systémique va donner au travailleur social le réflexe de ne pas se contenter de ce que lui dit un membre de la famille mais linciter à regarder le fonctionnement de la famille. Il ne faut pas oublier quen cas de passage devant la commission de surendettement, la famille va devoir gérer les dépenses avec un « reste à vivre », souvent minime quelle va devoir utiliser au mieux.
Propos recueillis par Katia Rouff
À propos du surendettement - Hommes et argent, Arnaud de la Hougue, LHarmattan, 2002.
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2002 |