« Aujourdhui, il y a sans doute au moins 500 000 ménages en situation de surendettement ayant déposé un dossier ou sefforçant laborieusement de respecter un plan qui réduit leur pouvoir dachat au niveau des bénéficiaires du RMI », indique Arnaud de La Hougue, spécialiste du surendettement [lire interview]. En 1988, au moment de la préparation de la loi Neiertz, on estimait à 200 000 le nombre de ménages surendettés (soit moins de 1 % de la population). Actuellement cest 1 200 000 dossiers qui ont été déposés devant les commissions de surendettement de la Banque de France.
En 1988, le surendettement était souvent lié à un emprunt pour laccession à la propriété taux progressif conduisant à des remboursements trop élevés, dépenses annexes mal évaluées, baisse de revenus due au chômage ou à une séparation et à la déréglementation du crédit qui a favorisé le recours imprudent à celui-ci. Puis le chômage de masse, laugmentation des séparations a provoqué des baisses importantes de revenu et accentué les risques de surendettement. Depuis ces dernières années, lappauvrissement de certaines couches de la population provoque des difficultés pour faire face aux charges fixes.
On parle de surendettement lorsque le poids de lensemble des remboursements supporté est trop élevé par rapport aux ressources courantes. Une enquête de la Banque de France, réalisée en 2001, à partir de létude de 14 600 dossiers, révèle une accentuation des tendances observées pour la première fois en 1990 : les célibataires surendettés sont aujourdhui trois fois plus nombreux quil y a douze ans.
Parmi les débiteurs, létude de la Banque de France, souligne laugmentation des familles monoparentales. On retrouve parmi eux une majorité de personnes âgées de 35 à 55 ans et on constate une augmentation des jeunes de moins de 25 ans et des personnes âgées. Le surendettement touche surtout des catégories socioprofessionnelles peu favorisées (55 % douvriers et demployés). La part des chômeurs et des inactifs sélève à 32 %. En règle générale, les personnes surendettées possèdent un patrimoine de faible valeur : 15 % dentre elles sont propriétaires de leur logement ou sont en voie de lacquérir tandis que les trois quarts dentre elles sont locataires. « Le nombre doccupants à titre gratuit a quelque peu augmenté », souligne pudiquement létude. Ce groupe est semble-t-il composé en grande majorité de jeunes hébergés par leurs parents.
Le surendettement dit « actif », qui sanctionne un usage immodéré du crédit, fait place à un surendettement « passif », né des « accidents de la vie » (chômage, divorce, décès du conjoint
). Dans trois situations sur quatre, lendettement est mixte : il mêle les créances liées à la vie quotidienne aux prêts consentis par des établissements financiers. Dans 80 % des dossiers présentés en commission de surendettement, on retrouve les crédits permanents ou « revolvings » - « véritable plaie », selon les associations de défense des consommateurs -. Il sagit de réserves dargent disponibles sur simple coup de fil, dont le taux dintérêt sélève à 15 % et 17 %. Lorsque les débiteurs souscrivent ce type de crédits à la consommation, ils en prennent en moyenne quatre. « La perversité du discours publicitaire qui présente le crédit comme un acte anodin, qui libère et procure du bonheur, efface la prise de conscience de limpact négatif sur le budget, déclarait Odile Nicolas-Etienne, directrice du développement et de la communication de lUFC-Que Choisir, au journal Le Monde en avril 2002. Il fait croire aux consommateurs quils peuvent vivre au-dessus de leurs moyens. Les consommateurs perdent lhabitude dépargner avant dacheter ».
Mises en place en 1989, les commissions de surrendettement ont pour mission de préserver lintérêt des particuliers et de leurs créanciers en établissant un plan conventionnel de redressement, cest-à-dire un plan amiable de remboursement, approuvé par la personne surendettée et ses principaux créanciers [lire encadré]. Quelle est leur efficacité ? « Au vu des résultats constatés, le dispositif paraît globalement adapté », indique la Banque de France. Les débiteurs qui sadressent à une commission de surendettement ont des capacités de remboursement très limitées : dans 78 % des cas, elles sont inférieures au minimum dinsertion (405,62 euros/mois pour une personne, 608,43 pour un couple) ou inexistantes (27 % des personnes surendettées ne peuvent rien rembourser). Malgré ces très faibles ressources, les commissions de surendettement parviennent, dans près de 60 % des cas, à trouver des solutions qui recueillent ladhésion du débiteur et de ses créanciers. Cependant, Nicolas Revenu, juriste, chargé de mission à lUnion nationale des associations familiales (UNAF), regrette que la commission de surendettement nait pas le pouvoir de vérifier la régularité des prêts responsables de la situation de surendettement. Il déplore que le fameux « reste à vivre » (différence entre les charges fixes dun ménage et ses ressources), soit calculé de façon différente selon les commissions - il peut varier du simple au double - même sil doit rester au minimum équivalent au RMI.
Si la commission de surendettement ne parvient pas à concilier les protagonistes, elle émet des « recommandations » qui peuvent aller jusquau gel des dettes (moratoire de trois ans maximum). Au terme du moratoire, la situation du débiteur est réexaminée, sil est toujours insolvable, la commission peut demander leffacement total ou partiel des dettes. Instaurée par la loi de lutte contre les exclusions de 1998, cette nouvelle disposition na pas été beaucoup exploitée jusquà présent : les suppressions de créances ne représentaient que 6,5 % des mesures préconisées par les commissions de surendettement en 2001. Selon lUNAF, cette mesure est diversement appliquée par les commissions. Elle demande à ce que leur pratique soit examinée de façon à mettre en place des règles communes dapplication. Quant à son évaluation, il est encore trop tôt pour la réaliser « le gel des dettes prononcées depuis 1999 peut durer jusquà trois ans ; pour savoir sil se conclut par un effacement des dettes, il faut dabord attendre quil arrive à échéance », souligne Nicolas Revenu.
Létude de la Banque de France montre que le nombre de dossiers déposés devant les commissions de surendettement a diminué de 7,3 % en 2 001. Pour certaines associations de défense des consommateurs, « la loi de lutte contre les exclusions de 1998 a mis en place des aides pour les ménages qui ne parviennent pas à régler leur facture deau et délectricité ». Grâce à elles, ces associations disent réussir à mieux accompagner les personnes en difficulté, trouver des arrangements amiables avec leurs créanciers et éviter ainsi la saisie de la commission de surendettement. LUFC-Que Choisir ne partage pas cet enthousiasme : « La situation des personnes surendettées, loin de sêtre améliorée, a même évolué de manière inquiétante. Lenquête de la Banque de France sur le surendettement montre un appauvrissement des personnes dans cette situation ». Pour Nicolas Revenu : « La baisse constatée sexplique notamment par le fait quil y a deux ans, le gouvernement avait pris la décision deffacer les dettes fiscales des personnes qui déposaient un dossier auprès de la commission de surendettement. Le nombre de dossiers avait alors augmenté, nous sommes simplement revenus à une vitesse de croisière ». Il souligne que la structure de lendettement a changé : les crédits immobiliers les plus difficiles à gérer ont baissé.
La procédure de surendettement est contraignante pour le débiteur, qui renonce, pour plusieurs années, à tout crédit ou découvert et subit souvent les représailles de son banquier et de ses créanciers. Il est donc judicieux, avant limpayé, de se tourner vers dautres solutions, de réclamer des délais de paiement au juge, qui les accorde assez volontiers, de restructurer sa dette, de fondre plusieurs crédits en un seul pour en faire baisser le taux global et la mensualité, bref de gérer ses dettes avant quelles ne conduisent à linterdit bancaire.
« La famille B., en difficulté depuis plusieurs années, était sous la menace dune expulsion. Sa charge locative (382 euros), était devenue trop importante par rapport à ses revenus (991 euros par mois pour quatre personnes)
Elle sollicita laide du Fonds de solidarité logement (FSL) sous la forme dun prêt remboursable de 77 euros par mois
, ainsi elle entrait dans la spirale du surendettement », témoigne Annie De Backer, ingénieur social, dans un numéro de la revue Fondations consacrée au surendettement [1]. Un cas très loin dêtre isolé. Depuis la fin des années 1980, les travailleurs sociaux ont eu à accompagner un nombre croissant de personnes en difficulté financière. Lapproche du surendettement a été envisagée tout dabord sous langle comptable : apurer les dettes en les restructurant, conseiller sur la gestion budgétaire en fournissant des outils, des conseils, voire un accompagnement et éventuellement accorder une aide pour rebondir. Isabelle Chary, psychosociologue et responsable de formation à Praxis [2], accompagne le montage de projets de prévention du surendettement des travailleurs sociaux depuis 15 ans. « Certains conseils généraux et caisses dallocations familiales nutilisent que cette approche comptable pour lutter contre le surendettement. Dautres ont une politique générale différente. Constatant que les familles aidées par les travailleurs sociaux dans le rééquilibrage de leur budget reviennent souvent au bout de deux ans avec de nouveau un problème de surendettement, ils ont mis en place des actions plus approfondies ». En ce qui concerne les dossiers de surendettement, certaines institutions accompagneront les familles dans le montage de leur dossier et ne les verront plus, dautres continueront un travail de prévention après. La plupart du temps, on ne peut pas demander à un travailleur social daider une famille à rééquilibrer son budget en trois mois. À linstitut de formation Praxis, les travailleurs sociaux affirment souvent « Je viens en formation parce que je suis à bout de souffle sur les techniques budgétaires. Jai accompagné une famille sur la gestion de son budget et deux ans après, elle est dans la même situation quau départ. Pourquoi ? ». Ils souhaitent acquérir une méthodologie daccompagnement pour travailler avec une famille sur une durée suffisante, soit 12 à 18 mois. Ils pourront notamment laccompagner dans lapprentissage de nouveaux repères pour éviter le surendettement : faire un budget, savoir de quel poste on parle quand on dit « hygiène/alimentation », apprendre à dire « non » aux demandes de certains membres de la famille
Le travailleur social apprend aussi à faire la distinction entre ce qui lui semble la priorité à lui et celle de la famille. Certaines familles en difficulté budgétaire privilégieront le paiement dun crédit plutôt que celui du loyer malgré un risque dexpulsion. Il se peut quelles préfèrent posséder une voiture parce que cest important dans le quartier. Les voisins verront un huissier venir saisir la voiture et plus difficilement un huissier saisir les meubles. Lachat dune paire de Nike pour un adolescent peut être privilégié au dépens du paiement du loyer. Le rôle du travailleur social sera de faire réfléchir la famille « Quels risques encourez-vous si vous ne payez pas le loyer ? » Les priorités dans lutilisation de largent font partie des choses que lon apprend tout petit
ou que lon napprend pas. Le rapport à largent est aussi un bon indicateur des rapports qui circulent dans la famille. Une famille monoparentale pourra acheter des choses chères à un enfant pour réparer la perte de lautre parent ; une maman seule qui travaille beaucoup, qui na pas le temps dassister aux temps forts de la vie de ses enfants, pourra compenser son absence et montrer son amour en leur achetant des cadeaux très chers alors quelle a un tout petit budget. Certains enfants pensent que largent « sachète dans les murs » (le distributeur de carte bleue) et ne font pas le lien entre largent et le travail ou les prestations sociales. Autant de représentations liées à ce que lutilisation de largent signifie symboliquement au sein de chaque famille.
Les structures sociales mettent en place de nombreuses actions de prévention : animations grand public (forum sur lutilisation de largent, mise en place dun numéro vert sur le crédit à la consommation, création dune association daide aux particuliers en cas de litiges
). Dans le Nord, département qui a une grande culture du collectif, il existe des écoles de consommateurs montées par le Centre régional de la consommation [3]. Certaines CAF créent des clubs de consommateurs dans lesquels les particuliers se réunissent pour rechercher des informations et les diffuser. Dans des endroits plus isolés, certaines CAF nhésitent pas à sillonner la campagne en bus avec une exposition sur le crédit. Dans dautres, les « Café conso » voient le jour sur le même modèle que les « Café philo ». La CAF de Meurthe et Moselle a créé le Kiosque famili conseil [4], une grande surface vitrée en centre ville. Depuis 1987, cette CAF privilégie les actions contre le surendettement dans son plan dintervention. Elle favorise les actions collectives plus quindividuelles même si elle propose des stages individuels sur le budget et un accueil personnalisé pour laide à la clarification du budget -. Le Kiosque famili conseil propose régulièrement une exposition accompagnée de conférences sur le thème du budget et du surendettement. Cette CAF a également créé un groupe de réflexion sur le thème des relations à largent. Trois personnes, une psychosociologue, une assistante sociale et une conseillère en économie sociale et familiale animent ce groupe une fois par mois. Elles ont eu lidée de le créer parce que dans les stages individuels sur la gestion du budget, les personnes évoquaient spontanément leurs difficultés par rapport à largent. Le groupe est constitué de 6 personnes, en majorité des femmes et dure un an. On y retrouve autant de personnes en difficulté que de familles aisées.
Dans dautres CAF, les conseillères en économie sociale et familiale animent les plus traditionnels - mais néanmoins efficaces - cours de couture et cuisine, supports à léducation à la consommation et à la gestion du budget.
Depuis peu, Praxis propose une formation intitulée « Mener un entretien dans le cadre de laccompagnement des familles endettées et surendettées ». « Le sujet de largent est parfois tabou pour le travailleur social qui nose pas poser de questions de peur dêtre intrusif, alors que souvent les familles attendent ces questions », explique Isabelle Chary. Les techniques dentretien amènent la personne à sexprimer plus librement sur largent. « Quelquefois, nous, intervenants sociaux, pensons que les gens sont impudiques lorsquils parlent dargent, alors que chez eux cest naturel. Ils disent des choses très intéressantes si nous nous autorisons à les écouter », affirme la formatrice. « Lentretien ne doit pas être quune grille budget que lon remplit ensemble. Ce qui importe dans laccompagnement est de travailler avec la personne sur ses priorités. Plutôt que de lui dire là, si vous supprimez ce poste qui vous coûte 50 euros, vous équilibrez votre budget , mieux vaut essayer de comprendre pourquoi elle dépense ces 50 euros de trop ». Arnaud de La Hougue confirme qu« il apparaît vite que les problèmes des personnes surendettées dépassent largement la gestion et même la dimension économique : la difficulté financière est souvent un cri de détresse adressé à la société pour dire la difficulté à y vivre, les conflits avec les proches ou le mal-être personnel. Largent est ainsi un langage, mais il reste silence : seuls lécoute puis le dialogue permettent, éventuellement, lexpression et lanalyse de ce qui ne va pas, pour réussir à changer ce qui est insupportable ».
Pour prévenir le risque de surendettement, lUNAF préconise de multiplier les actions en matière déducation. « Les consommateurs ont besoin dune information sur le danger du crédit afin de prendre conscience de ses risques et de se responsabiliser », indique Nicolas Revenu. LUNAF propose également : « Une action auprès des organismes financiers qui présentent le crédit comme une solution face aux dépenses en occultant le prix de ces opérations. Or cest souvent le crédit de trésorerie qui fait basculer dans le surendettement ». Elle inclurait une formation sur le droit à la consommation dans le cursus scolaire, universitaire et dans la formation permanente notamment celles des travailleurs sociaux.
Quid de la mise en place « de fichiers positifs » pour protéger les consommateurs ? Ce fichier recenserait lensemble des crédits accordés à un particulier que les prêteurs devraient obligatoirement consulter. En cas de prêt à une personne fragile financièrement et déjà bardée de crédits, on pourrait dire à lorganisme financier : « Vous avez accordé un crédit à quelquun qui en avait déjà 5 sur le dos, sans vous préoccuper de ses capacités de remboursement, vous avez pris un risque, tant pis pour vous. ». Cette solution nemballe pas les établissements financiers et laisse les consommateurs très partagés. Le système comporte des risques au niveau de la protection de la vie privée et il na pas été observé de baisse du surendettement dans les pays où il existe. Après lexplosion des crédits à la consommation depuis les années 1980, tous les pays européens connaissent un phénomène de surendettement des ménages. La Commission de Bruxelles a adopté, en 1998 et en 2001, des directives relatives au crédit afin de protéger les consommateurs. La France vient quant à elle de décréter un solde bancaire insaisisable égal au RMI [lire encadré].
Katia Rouff
[1] « Crédit, surendettement, exclusion », Fondations N° 8, Fondation Abbé Pierre pour le logement des défavorisés, 1998. A commander auprès de limprimerie Arlésienne - 20, rue Tholozé - 75018 Paris. Tel. 01 42 64 55 95
[2] Praxis formation conseil - 38, quai Claude Le Lorrain - 54000 Nancy. Tel. 03 83 37 85 67
[3] Centre régional de la consommation - Service formation - 47 bis, rue Barthélémy Delespaul - 59000 Lille. Tel. 03 32 82 89 00
[4] Kiosque Fami-conseil - 49, rue des Ponts - 54000 Nancy. Tel. 03 83 37 94 95
Lassociation Droit pour tous a réalisé un mémento juridique et pratique sur le surendettement : www.sos-net.eu.org/surendett
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