Lintervention des professionnels fait une place toujours plus importante à lusager en tant que sujet et acteur de sa propre transformation. De plus en plus, décideurs et intervenants en sont convaincus, linstitution devra sadapter en répondant au projet individualisé. La réforme de la loi de 1975, intervenue en janvier 2002, en a fait un principe cardinal. Le plus difficile est de passer des intentions aux applications. Ainsi, trop souvent, les personnes en difficulté doivent coller aux cadres existants et venir remplir une case préétablie. Par exemple, traditionnellement, un enfant est lobjet soit dun placement en famille daccueil ou en foyer soit bénéficiaire dune mesure dite dAEMO. Cela a toujours été soit lun soit lautre. Dans de nombreux cas, cette alternative convient bien à la problématique et au degré de difficulté de la situation familiale. Pourtant il arrive parfois quune prise de distance soit nécessaire sur quelques jours seulement ou encore quune alternance entre une partie de la semaine à la maison et telle fin daprès-midi ou telle soirée dans une petite structure collective soit pertinente. Mais le dispositif de protection de lenfance ne possède pratiquement pas doutils permettant de répondre à une telle démarche. Pas tout à fait, heureusement ! Nous avons ainsi trouvé deux services qui répondent à cet entre-deux qui sont ni complètement linternat ni tout à fait lAEMO : le SEMO (service déducation en milieu ouvert) à Lisieux dans le Calvados [1] qui est parti de sa situation de service en milieu ouvert et le SAPMN (service dadaptation progressive en milieu naturel) de lassociation Samuel Vincent [2] à Nîmes et de la maison denfants Lumière et joie [3] dans le Gard parties, elles, de leur statut dinternat.
Dans le Calvados, dans les années 70, luvre intitulée La Charité qui prenait en charge des jeunes filles, transmet le flambeau à la Sauvegarde départementale : lACSEA. Ce changement institutionnel est loccasion dun réaménagement des structures dans lequel survient la prise de conscience dun maillon manquant. Les jeunes filles, qui accèdent à lautonomie après plusieurs années dinstitution, ne sont pas toutes prêtes à réussir à sintégrer dans leur famille ou leur milieu naturel. Certaines y arrivent très vite. Dautres réussissent grâce à laccompagnement du service de suite. Mais pour quelques-unes, cest léchec et le retour en foyer, vécu par elles et par leurs éducateurs comme une régression. Une nouvelle structure daccueil paraît donc nécessaire. On vise un dispositif qui répondrait à lentre-deux dont les jeunes filles auraient besoin : pas tout à fait un foyer, mais pas non plus un retour complet en famille. Un groupe de jeunes professionnels frais émoulus de lécole déducateurs sempare du projet. Son action sera soutenue par lACSEA et le CREAI.
Linternat classique est le plus souvent le lieu dune division du travail entre léducateur de vie, le service qui soccupe plus du soin ou de la formation, et celui qui travaille en relation avec la famille. Il existe même des établissements où léducateur se voit interdire non seulement le moindre contact avec les familles, mais na même pas accès au dossier de lenfant. Le concept de base du SEMO est, au contraire, de confier au même professionnel la globalité du suivi du jeune. La continuité sapplique à lintervention au sein de la famille qui peut être combinée à un moment ou à un autre, avec un hébergement. Cet hébergement est rendu possible soit au sein même du service soit au travers de tout un réseau qui a été construit au cours des années (foyer de jeunes travailleurs, chambres en ville, internat scolaire
) voire en demandant laide de la famille élargie du jeune. Lorsque la nécessité apparaît dune prise de distance entre le (la) jeune et sa famille, un accord est passé entre le mineur, ses parents et le service. Elle est appliquée dune manière adaptée : ce qui est avant tout recherché, cest le maintien du cadre de vie (proximité), la réversibilité de loption (souplesse) et lutilisation de la fonction hébergement comme un outil à côté de bien dautres (transformation de lobjectif en moyen).
Cinq postes et demi déducateurs pour trente prises en charge : on est bien là dans du milieu ouvert intensif à la limite du milieu ouvert classique et de linternat. La durée moyenne de prise en charge est de 18 mois. Sur cinquante jeunes filles accueillies à Lisieux en 2001, deux seulement ont dû être réorientées en internat. Pour les autres, il na quasiment pas été nécessaire de prévoir un relais. Lorientation vers ce service correspond à des situations dont lindication est particulière et très bien identifiée. Elle ne soppose ni à une mesure de placement, ni à une mesure dAEMO, mais vient compléter le dispositif proposé aux professionnels. Même sil est toujours tentant pour les partenaires dutiliser la structure comme un internat classique, léquipe éducative tient beaucoup à préserver le cadre de leur action. Les SEMO fonctionnent dans des maisons banalisées. Salon daccueil, cuisine, chambres et bureaux des éducateurs se répartissent les lieux. Un soin tout particulier est apporté aux meubles, à la décoration, à laménagement, aux papiers peints. On constate très peu de dégradations : les jeunes qui viennent ici sont volontaires. Ils ont là un endroit où ils peuvent trouver une aide et une écoute. Ils savent quen cas de trop grosse tension, un hébergement y est possible. Ils peuvent passer pour prendre un café ou négocier pour être accueillis sur plusieurs nuits (avec toutefois, laccord des parents). Lurgence est rare. Mais, il peut arriver quun jeune débarque à 23h 00 : il sera accepté. Dès le lendemain, la situation sera régularisée avec ses parents. Environ, cent nuits sont assurées ainsi, chaque année. Ce nest pas là un taux doccupation important. Lhébergement nest quune possibilité et non lobjectif premier et lhébergement en interne quune possibilité à côté dautres.
Se trouvent ainsi mêlés le travail de milieu ouvert et le travail dinternat. Mais attention, lhabilitation de départ ne prévoit pas cette possibilité de placement. Cest bien une ordonnance de milieu ouvert qui est accordée par le magistrat (90 % des situations) ou un contrat daide éducative administrative qui est signé (les 10 % des cas restant). On est là très clairement dans un dispositif pas tout à fait reconnu par la loi, qui na aucune existence vraiment légale et qui est néanmoins adoubé par le juge des enfants et le conseil général ! Et cela dure depuis plus de 30 ans ! Les SEMO se sont étendus progressivement sur lensemble du département : pour les filles à Caen (1970) et à Lisieux (1975), pour les garçons à Lisieux (1994) et une unité mixte en prévision à Bayeux (2002). Le choix a été fait plutôt dessaimer que de grossir. Chaque unité ne dépasse pas trente prises en charge. Chaque jeune est plus particulièrement suivi par un ou deux référents éducatifs. Mais tous les dossiers sont systématiquement revus une fois par semaine. Cela permet à tous les intervenants de connaître toutes les situations, ce qui facilite pour celui qui est de permanence daccueil la possibilité de dialoguer avec celle (celui) des jeunes qui se présente. Laccessibilité permanente au service demande de la part de léquipe une organisation et une disponibilité qui favorisent la souplesse et ladaptabilité. Lintérêt de lenfant passe ici avant un certain confort des personnels. Les emplois du temps peuvent parfois être modifiés en cas de nécessité. Mais ces modifications se font en équipe : elles ne sont pas imposées par la direction qui laisse une grande latitude dans lorganisation. Léquipe de Lisieux évoque lintérêt que constitue pour elle la possibilité dintervenir sur la globalité des jeunes. En même temps, elle a bien conscience des risques totalisants quinduit cette approche : à force dêtre omniprésent, on peut se sentir tout-puissant. Les garanties prises contre une telle dérive relèvent dun partenariat tant à lintérieur (travail déquipe) quextérieur (relais assuré tant au niveau scolaire, professionnel quen matière de santé, de loisirs
)
Laction socio-éducative ne peut sappuyer sur un seul modèle. Elle a besoin de disposer de structures qui répondent à différents niveaux de problématiques. Toutes les situations familiales ne conviennent pas à ce qui est proposé par les SEMO. Il ne sagit donc pas de faire de ce service un archétype transférable en létat. Il peut surtout inspirer dautres expérimentations. Pour autant, si ce type de fonctionnement est aussi profitable aux jeunes pris en charge quaux professionnels qui y travaillent, on peut sétonner que depuis 30 ans, cette expérience soit restée confinée dans le seul Calvados.
Le passage brutal dun enfant de son placement en internat éducatif à sa famille naturelle pose parfois problème. Les équipes éducatives ont souvent exprimé leur souhait dun retour progressif qui permettrait que les uns et les autres se préparent et sajustent à cette nouvelle situation. Certaines maisons denfants ont, dès le début des années 80, expérimenté des dispositifs individualisés. Mais cela se faisait au coup par coup, dune manière un peu bricolée. Cest que la loi est relativement rigide. Rien nautorise le juge à prendre une mesure à lentre-deux : lenfant est soit sous la responsabilité de ses parents (et est donc chez eux) soit du service ou de la personne désignée à cet effet (et il nest pas dans sa famille). Le Service dadaptation progressive en milieu naturel (SAPMN) propose une solution médiane qui, pour avoir une grande pertinence éducative, nen est pas moins illégale : autoriser quun enfant soit en permanence avec ses parents, alors même quil est placé sous la responsabilité dune maison denfant ! Comment cela se passe-t-il concrètement ? Cest le magistrat qui indique à la famille, dans son cabinet, quil confie lenfant à une maison denfants mais que celui-ci vivra au domicile familial. Il précise que cette mesure donne le pouvoir à la maison denfants de suspendre lhébergement soit à la demande de la famille, soit en cas de danger dune manière autoritaire. Au départ, lidée était bien daménager une phase de transition entre la période dhébergement en internat et le retour définitif. Lenfant restait officiellement placé, mais faisait un séjour test prolongé dans sa famille, accompagné par un intervenant qui sinscrivait dans le « faire avec » ou « le faire faire » et non plus dans le faire à la place des parents. Cette aide durait jusquau moment où la cohabitation de lenfant avec ses parents savérant concluante, on pouvait entériner le retour en famille (avec mainlevée de la mesure de placement). Mais, très vite, les magistrats ont utilisé ce dispositif en amont, pour tenter déviter la mesure de placement en internat. Seul département à officialiser cette nouvelle procédure, le Gard a aujourdhui banalisé le SAPMN comme lune des mesures du dispositif éducatif aux côtés de laide éducative auprès des parents (judiciaire ou administrative), du placement familial, de linternat éducatif ou du simple accueil de jour (aide aux devoirs, activités du mercredi
).
Roselyne Bécue, directrice du service famille enfance [4], confirme que ce dispositif a quitté le champ de lexpérience pour devenir une réponse à part entière qui sarticule avec les autres outils disponibles. La démarche est déjà ancienne. Les expérimentations qui sétaient déroulées tout au long des années 80, ont abouti à une conceptualisation qui a trouvé sa légitimité dans lélaboration du schéma départemental réalisé en 1990. Progressivement, des lits dinternat (ils sont passés de 422 en 1988 à 323 en 2000) ont été transformés en places de SAPMN (100 en 1988 à 213 en 2000). Début 2000, une charte a été conçue dans le cadre de la révision du schéma départemental. Elle précise les grands axes de cette procédure. Le SAPMN ne se confond pas avec une AEMO renforcée qui, quoi quintensive, nautorise pas léducateur qui se déplace à domicile à faire autre chose que du soutien et de lassistance, lexercice de lautorité parentale restant intact. Alors que dans le cadre du SAPMN, lintervenant peut, à tout moment, être amené à procéder à un retrait autoritaire de lenfant, sil constate un danger. Léducateur dAEMO confronté à la même situation devra passer par un signalement (y compris en urgence auprès du procureur). La charte fixe des détails pratiques comme par exemple le quota de prise en charge (un équivalent temps plein pour 5 ou 6 mineurs suivis), le temps moyen disponible pour lenfant de 10 heures hebdomadaires (toutes interventions confondues auprès des parents, du jeune ou des partenaires mais aussi des démarches, réunions, écrits professionnels). Cest du ressort de chaque MECS. Le succès qua remporté le SAPMN dans le Gard, a souvent été lié à la présence de personnalités de magistrats ou de directeurs. Et, cest vrai que la stabilité dun certain nombre dacteurs tant au niveau du conseil général que des associations ou du tribunal pour enfant (ainsi que leur envie commune de disposer dun outil adapté) a permis une évolution sereine qui a pu se dérouler dans le temps : cela fait quand même plus de 20 ans que le mouvement a été amorcé. Roselyne Bécue nimagine pas comment serait possible un retour en arrière, tant la pratique du SAPMN sest banalisée et est vraiment entrée dans les habitudes.
Pour lassociation Samuel Vincent le choix a été fait de ne pas spécialiser une équipe qui ne se consacrerait quau SAPMN. Ce sont aussi bien les équipes dinternat que celles daccueil de jour qui gèrent ces mesures. Les interventions au sein de la famille font lobjet dun projet écrit qui définit les objectifs fixés : action de soutien à la parentalité, action en direction de lenfant, participation de celui-ci à des moments collectifs
Loutil qui est proposé est adaptable dans la totalité de ses modalités aux besoins de la famille. Si une situation de tension survient et quune prise de distance apparaît nécessaire, un cadre éducatif est contacté (une astreinte permet une disponibilité 24 heures sur 24) qui évalue le danger et apprécie la nécessité du retrait. Un courrier est alors aussitôt rédigé, constatant la dégradation de la situation et informant de la décision dhébergement et lendroit où sera accueilli lenfant. Ce document est apporté immédiatement à la famille. La non-spécialisation permet que ce soit le même référent qui soit présent aux côtés de lenfant ou du jeune, au cours de certaines soirées de son séjour en internat.
La maison denfants Lumière et Joie, quant à elle, a préféré spécialiser une équipe de professionnels qui ne se consacre quau SAPMN. Quatre éducateurs (pour 3,25 ETP), une psychologue à mi-temps, un médecin psychiatre à 1/8ème de temps, sous lautorité du directeur adjoint ont en charge 17 situations. Deux réunions de régulation ont lieu chaque semaine. Ce faible nombre de suivis permet une disponibilité des intervenants qui, toutefois, sont attentifs à éviter lintrusion dans lintimité des familles. Même sil arrive que lenfant ou le jeune soit accueilli sur des temps collectifs de repas, de soutien scolaire ou de sortie (le mercredi ou pendant les vacances), le travail essentiel est tourné vers le soutien à la parentalité. Il sagit déviter de se rendre indispensable et surtout de ne pas entrer en rivalité avec les parents. Là aussi, un contact est toujours possible 24 heures sur 24 par lintermédiaire des astreintes de cadres assurés dans la maison denfant adjacente. En cas de nécessité, lenfant ou ladolescent (e) peut toujours y être admis (e). Cet accueil est assuré par léquipe dinternat, léducateur du SAPMN restant présent, que ce soit dans la relation avec la famille ou, par exemple, pour effectuer les trajets pour préserver la scolarisation dans le quartier dorigine. La moyenne de prise en charge dune telle mesure est de 2 ans. Mais elle peut aller jusquà 5 voire 6 ans. La vocation du SAPMN est bien de cheminer vers un retour en famille, sans quil y ait besoin dun relais dAEMO (même si cela arrive quand même parfois). Les difficultés familiales auxquelles léquipe fait face sont le plus souvent liées à des problématiques de maladie mentale, de toxicomanie ou dalcoolisme. Lhabilitation permet de suivre des enfants âgés de 3 à 21 ans. Lun des critères de réussite (ou déchec) de la mesure de SAPMN est ladhésion de la famille. Perçues parfois avec défiance au départ, il nest pas rare que les parents investissent la procédure au point de faire eux-mêmes la demande de prise de distance pendant quelques jours, voire de souhaiter que les enfants plus jeunes bénéficient à leur tour du dispositif.
Jacques Trémintin
[1] SEMO - 30, rue du général Leclerc - 14100 Lisieux. Tel. 02 31 31 17 15 Fax 02 31 31 62 36
[2] Association Samuel Vincent - 27, rue Saint Gilles - 30000 Nîmes. Tél. 04 66 38 84 00
[3] Lumière et Joie - 66 impasse du Château Silhol - BP 1457 - 30017 Nîmes cedex. Tél. 04 66 02 12 20
[4] Roselyne Bécue, directrice du service famille enfance - 10 rue Vielle Perdix - 30000 Nîmes. Tél. 04 66 76 75 85
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