Numéro 637, 10 octobre 2002

« Notre café donne une place à l’enfant dans l’espace urbain »

Après les cafés philo, socio, et autres structures pour adultes, voici venu le temps du café pour enfants… On y sert ni alcool, ni cigarettes, et il n’y a pas de flipper, mais les enfants peuvent se rencontrer et discuter autrement que dans un fast-food… Place aux rêves ! Les explications d’Anne-Marie Rodenas directrice du Cafézoïde


Quels sont les concepts ou l’idée qui ont présidé à la naissance d’un café pour enfants ?

Le café des enfants est un projet qui est en partie la réalisation d’un rêve d’enfant qui s’est enrichi de la réflexion, de l’expérience et du désir d’aventure de professionnels de l’enfance et d’artistes. Le Cafézoïde est un vrai café et a l’ambition d’offrir aux enfants et aux jeunes de 0 à 16 ans ce que les cafés musique, théâtre, littéraire, philo et compagnie offrent actuellement à Paris et ailleurs.
Les enfants fréquentent exclusivement les fast-foods. Notre structure souhaite leur offrir une alternative de qualité, un lieu chaleureux, inventif, généreux, fantaisiste qui les accueille en tant que personne, un lieu où les rencontres sont possibles entre les grands et les petits, un lieu aussi de mixité sociale. L’idée est à l’origine le rêve d’une fillette de 11 ans qui aurait aimé trouver un lieu comme les cafés où il est possible de rencontrer des amis sans avoir à s’inscrire, un lieu de liberté en dehors de la famille et de l’école, un lieu d’autonomie.
Nous ne connaissons pas d’autres lieux similaires. Il y a des cafés musique sans alcool qui sont pour les adolescents à partir de 13 ans. Il existe des goûters à l’intérieur de structures telles que les maisons pour tous, les MJC, certains commerces pour enfants ont un bar mais aucun n’est un véritable café des enfants dans la tradition des cafés à thèmes.
Nos inspirateurs sont plutôt un méli-mélo de Freinet, Korsjak, Montessori, Dolto, les communautés théâtrales et des lieux d’aventure culturelle comme le cabaret sauvage, la maison des métallos, la flèche d’or, la maroquinerie, les terrains d’aventure etc. Nous militons surtout pour un éducatif poétique, ouvert sur le rêve qui se débarrasse de son carcan institutionnel, un éducatif inventif, résistant, joyeux.

Situé dans un quartier difficile de Paris, à quel type d’enfants votre café s’adresse-t-il ?

Le café a l’esprit de quartier. Il veut prendre racine. Il est comme les enfants, dans l’instant présent. Les adultes sont parfois de là-bas. Les enfants sont d’ici et d’aujourd’hui. Le XIXe arrondissement est l’arrondissement qui compte le plus grand nombre d’enfants de moins de 15 ans et le plus grand nombre de fratries nombreuses. Le café s’adresse en priorité et naturellement aux enfants du quartier, aussi bien aux enfants qui jouent dans la rue qu’aux enfants plus encadrés.
Parallèlement, un deuxième réseau va se mettre en place petit à petit dans notre bar avec des artistes de théâtre habitués des « scènes ouvertes », mais nous aurons également des expositions, des réalisations audio-visuelles, des reportages, des causeries, des permanences d’avocat, le marché aux poux, et des expos trottoirs.

Quels sont les réactions ou les soutiens politiques qu’une telle initiative rencontre ?

Les associations telles que Projet 19, APCE, Paris initiative entreprise, et la mairie d’arrondissement pour la mise à disposition du local nous ont soutenus ainsi que la Fondation « agir pour l’emploi » mais également le conseil régional, la politique de la ville, la Fondation Vivendi, la Fondation SNCF, et des subventions de fonctionnement DASES. Lors des célébrations de l’anniversaire de la loi 1901, de nombreuses voix ont regretté le peu d’investissement des jeunes au sein des associations.
Par ailleurs, des avancées ont eu lieu dans le domaine des droits des enfants grâce à la CIDE (Convention internationale des droits de l’enfant), la mise en place de conseils de jeunesse, de conseils d’enfants. L’apprentissage de la citoyenneté est un processus, il est souhaitable que les enfants puissent être informés de leurs droits et qu’ils expérimentent la participation à la vie publique… C’est pourquoi le Cafézoïde se propose d’être un espace citoyen. Les enfants et les jeunes posent question. Au tout sécuritaire il est souhaitable de proposer des alternatives.
La coéducation ne se pratique pas à l’école et nous sommes dans une période charnière où la participation au sens « Porto Alegre » se pose de plus en plus… Ainsi, moins déléguer et plus participer est pour nous un enjeu majeur de notre militance… Certains élus sont par ailleurs aujourd’hui, plus sensibles à ce souhait. Paris change.

En quoi les éducateurs peuvent-ils avoir un rôle à jouer dans la réussite d’une telle aventure ?

Au café, l’équipe est pluridisciplinaire ce qui évite l’enfermement, le jargon, certains clichés. Un éducateur n’est pas par hasard éducateur. Son histoire personnelle fait qu’il a quelque chose qui l’interpelle et qui le ramène à la relation parents/enfants.
Il a le souci de cette relation et a développé une sensibilité, une écoute pour comprendre ce qui se passe là. C’est aussi un acteur, et il souhaite intervenir.
Les éducateurs s’ils ne sont pas trop rigides et bien pensant, s’ils ont eux-mêmes interrogé le pourquoi de leur implication ont un rôle à jouer au café. Mais les artistes doivent être présents pour donner de l’air à ce souci de l’enfance. Pour la rencontre singulière au-delà du poids que peut représenter pour l’enfant la réduction à une catégorie sociale, délinquant, handicapé, troisième génération, primo arrivant, famille mono parentale, enfant de parents divorcés, etc.

Comment les parents accueillent-ils ce café pour leurs enfants ?

Comme un lieu très différent de ce qu’ils connaissent par ailleurs, comme un endroit beau, bon et chaleureux. Un locataire qui au départ du projet avait été contre et à l’initiative d’une pétition a complètement changé d’attitude et fait visiter le café à ses amis et à sa famille. Il faudra un peu de temps mais nous souhaitons que les parents utilisent Cafézoïde pour échanger se rencontrer avoir des projets en commun. Mais l’utopie ne s’arrête pas là car Cafézoïde va proposer la mise en place d’un SEL (Système d’échange local) pour les enfants.

En quoi votre initiative est-elle innovante pour des enfants ?

Le projet est innovant car il donne une place à l’enfant dans l’espace urbain en libre service sans le réduire à être un simple consommateur. Il n’existe pas à notre connaissance un café culturel pour les enfants où ils peuvent jouer à leur guise avec le frère, la grande cousine et le bébé du voisin dans un espace qui respecte les uns et les autres, leurs besoins et leurs rythmes, dans un lieu sans alcool et sans cigarette. Il est nouveau et il offre une alternative de qualité aux fast-foods que 80 % des moins de 16 ans fréquentent. Il innove aussi par le souhait de la mise en réseau des pratiques des moins de 16 ans (artistiques, journaux, autres productions).

Propos recueillis par Guy Benloulou


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2002