Numéro 637, 10 octobre 2002

Cafézoïde, un vrai café pour les enfants

Un projet utopique — rêvé par sa responsable lorsqu’elle avait douze ans — vient d’éclore dans l’arrondissement parisien qui compte le plus grand nombre d’enfants. Les moins de seize ans trouvent au Cafézoïde un lieu d’expérimentation à leur échelle, un ailleurs pour grandir. Ils peuvent y consommer une boisson ou une pâtisserie, mais également s’initier à la peinture, à la musique, aux échecs, au droit. Une bonne partie de la semaine, des « adultes passionnés » avec la participation des parents et la collaboration de travailleurs sociaux y animent des ateliers ; dans cet espace de socialisation et de brassage social, on invente quelque chose tous les jours. Beau projet de dynamisation sociale


Sortir du métro à Jaurès et prendre le Quai de la Loire, de préférence sous le soleil, en direction de la Villette ; de l’autre côté du miroir du canal, en face du Bateau école et de Canauxrama, jeter un œil sur les élégants graffitis du MK2 Quai de Seine et ses terrasses de cinéphiles. Quelques péniches sont nonchalamment amarrées. Passer devant la patache eautobus ; sur un arbre, une affichette appelle à la vigilance contre le « trafic de crack dans nos quartiers » ; des mémères à chien papotent sur des bancs. Longer maintenant Canalbio, supermarché biologique. Des gamins hilares glissent en canoë sur le canal, ce qui n’empêche pas deux pêcheurs placides de surveiller leurs quatre cannes. Un square de jeux, joyeux et fréquenté (la population scolaire du XIXème arrondissement a augmenté de 4,5 % entre 1990 et 1999 ; les enfants de moins de 15 ans représentent 18 % de la population contre 14 % dans l’ensemble de la capitale). Au loin, une tour d’au moins 25 étages. Passer devant l’ANPE, puis devant Chez Areski, couscous, tagines, méchouis. Nous y voilà.
Surmonté d’une fresque colorée framboise citron orange, voici donc l’étonnant, le bizarroïde Cafézoïde [1]. Devant, sur le quai, Mathieu, plasticien et Fabienne, artiste, supervisent sur une esplanade une dizaine de gamins du quartier — âgés de 4 à 11 ans — occupés à confectionner une fresque évolutive, expo en vue. Le thème, séducteur en diable, en est À nos premiers amours les doudous : il est proposé aux enfants qui le veulent de se peindre avec leur (s) doudou (s), essentiels objets de tendresse et de transfert comme l’on sait. Nous sommes jeudi, et c’est aujourd’hui le premier jour de l’activité, mais l’atelier aura lieu dorénavant toutes les semaines.
Le lieu n’est en effet ouvert que depuis quelques jours. Fin juin, avait bien eu lieu une « inauguration fin de chantier de Cafézoïde », avec au programme des jeux « d’ici et d’ailleurs », des lectures en musique et la rencontre des partenaires institutionnels : une quinzaine, de la délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité jusqu’à la mairie du XIXème arrondissement, en passant par France active ou Radiojunior… Mais l’ouverture au public ne s’est faite que tout début août.
Traversons la rue. La vitrine est submergée d’affichettes colorées. C’est ouvert, peut-on apprendre, du jeudi au dimanche de 10 heures à 19 heures. Pour le moment, car les horaires seront bientôt étendus jusqu’à atteindre une ouverture de toute la semaine (sauf le lundi), y compris pendant toutes les vacances scolaires, sinon quel intérêt ? En grignotage et pour 1,50 €, sont proposés la gaufre zoïde bio, le gâteau aux noix spécialité aveyronnaise ou le tourteau fromage blanc. Les boissons (pareil, 1,50 €) : diabolos avec sirop (bio), café Max Havelaar, thé ou chocolat. Des papiers proposent qui un sèche-linge, qui un fauteuil et six chaises, ou encore recherchent un architecte « à prix très étudié pour revoir ma cuisine et ma salle de bains et, pour suivre, un gentil plombier pour faire le travail ». Sur le trottoir, un grand chimpanzé cartonné, avec trois trous pour y mettre des têtes et rigoler…

Entrons. En bas, un bar, un vrai bar (non fumeur et sans alcool), avec quelqu’un pour servir, des meubles et des sièges à hauteur d’enfants mais aussi de la presse enfantine et des jeux. À l’étage, un coin bébé — avec son petit hamac rouge —, un espace d’eau, un autre pour la peinture et la patouille, une malle de déguisements, des chapeaux (beaucoup de succès), un atelier terre animé par un « adulte passionné » — Roger — qui gère l’activité une fois par semaine. Dans un autre « coin » le matériel pour les intervenants est rangé. Un jeu de palet, des poufs, des djembés, une salle en demi-lune, assez intime, pour les 13-16 ans. Une petite scène, aussi : dans le cadre d’une scène ouverte, le samedi précédent notre visite, des adolescents avaient pu y jouer des percussions, de la flûte traversière et du violoncelle, mais aussi y faire de la magie. Car des spectacles sont et seront montés, des textes édités, des expositions présentées. Des goûters sont organisés une fois par semaine en espagnol, en chinois ou en anglais. Cafézoïde se veut également porteur de solidarité entre les différentes générations. Mixité sociale et brassage à tous les étages.

Cafézoïde se définit de mille manières et foisonne de sens : lieu d’expression et d’expérimentation sociale — concepteur et promoteur de réalisations artistiques —, lieu d’animation de quartier, d’échanges d’idées, de savoirs et de services, c’est aussi un centre de documentation et de ressources. Lieu de loisirs pour les moins de seize ans, lieu parent/enfant mais aussi parent/parent, lieu d’entraide et de solidarité… L’endroit est par exemple susceptible d’accueillir des enfants étrangers, qu’ils soient nouveaux arrivants dans le quartier ou… simples touristes. Son objectif est de « créer un environnement favorable à l’expression, l’épanouissement de l’enfant, le respect de sa personne, de son histoire, de ses droits, de sa liberté ». Le principe en est simple : si l’on favorise la mixité sociale et l’exercice de l’autonomie (« reconnaître l’enfant compétent socialement par une écoute réelle de ses propositions le concernant dans un apprentissage valorisé de citoyenneté »), on aide à grandir.
Le conseil d’administration est composé d’une douzaine de personnes actives, dont une légère majorité de travailleurs sociaux, les autres (40 %) étant des artistes professionnels (moyenne d’âge 40/50 ans), proportion significative des orientations choisies, dans le cadre de cette belle rencontre activités artistiques/travail social ; quelques enfants — trois ou quatre, âgés de 12 à 17 ans — font également partie du conseil. Le président de l’association, Bernard Canillac, éducateur dans un club de prévention de la banlieue parisienne, nous explique que l’engagement du CA est important en termes de volontariat, militantisme ou bénévolat, comme l’on voudra : il est ainsi prévu qu’à tour de rôle et jusqu’à nouvelles embauches, les administrateurs soient physiquement présents au Cafézoïde pendant le week-end.
Outre une femme de ménage, l’équipe salariée est actuellement composée de quatre personnes : la responsable du lieu, Anne-Marie Rodenas [lire interview] ; une éducatrice de jeunes enfants à mi-temps, Sophie ; deux emplois-jeunes à plein temps en contrat à durée indéterminée, Mathieu et Anita, pourraient s’étoffer très prochainement d’un troisième. Les « adultes passionnés » sont, eux, plasticiens, musicien, chanteuse, comédienne ou danseuse…
Par ailleurs, au 92/96 Quai de Loire, on trouve une centaine de logements HLM, dans lesquels 80 % des familles vivent avec des enfants de moins de 16 ans : deux cents enfants environ sont donc directement concernés par le café, là, juste en bas de chez eux. Mais, si leurs enfants peuvent venir y jouer, les parents y trouvent aussi un lieu pour se réunir : le lieu est aussi vecteur d’un réseau d’échanges de services et de savoirs entre tous les habitants du quartier, et un lieu d’information et de ressource. Alternative au fast-food (l’endroit se définit entre autres formules comme un « slow-food où le temps des rencontres est privilégié »), on peut donc venir aussi consommer une boisson ou une pâtisserie.
Les parents ne peuvent être absents d’une telle affaire : non seulement ils viennent quand ils le veulent avec leur (s) enfant (s), mais une fois par mois, les portes sont ouvertes à l’ensemble des parents afin de présenter et discuter le projet du café, mais aussi de les associer aux démarches en cours.
Le travail social n’est pas davantage tenu à l’écart d’une telle entreprise et les liens avec les éducateurs — au sens large, semble-t-il — du quartier sont importants. En outre, une permanence mensuelle est assurée par un avocat spécialiste du droit des enfants ; des débats ont lieu sur la séparation parentale, la violence ou la drogue, mais aussi sur des sujets moins lourds ; et on y favorise la création d’associations.

Prenons quelques journées du mois de septembre 2002 : mercredi 18, « journée en couleur », modelage à tous les âges et à tous les étages, peinture, déjeuner chilien avec Anita, mosaïque avec Anne-Marie, initiation au jonglage avec Nana, goûter chilien avec Anita et, à 17h 30, initiation aux échecs avec Christian. Samedi 28, « journée en musique » : écrire sa chanson, peinture, débat avec un avocat des droits de l’enfant sur « des prisons pour les enfants ? », scène ouverte, et en fin d’après-midi, expo trottoir improvisée. Quotidiennement, les activités les plus diverses se succèdent : initiation au tarot avec un papazoïde, préparation avec des parents des thèmes de causeries futures, discussion sur le budget participatif de Porto Alegre « version baby-foot », chant familial, goûters musicaux, mime, modelage, patouille peinture, atelier d’écriture autour du zoobar, etc. La créativité se rencontre pratiquement dans chaque visage que l’on croise.
En mai 2003, à raison d’un dimanche matin par mois, un marché réalisé par les enfants du quartier et de l’arrondissement se tiendra le long du bassin. Des stands/expos trottoirs seront fabriqués avec des objets jetés, oubliés, négligés et redécouverts. Il s’agit là de rendre attractif le quartier (certains habitants disent qu’il ne l’est pas), mais aussi de rendre la rue aux enfants — ne plus avoir peur d’y descendre pour certains —, de créer de nouveaux objets à partir du recyclage, et de favoriser la rencontre entre artistes et enfants… Les arts de la rue seront sollicités, « car ils savent réveiller la rue ». Après le marché, une tontine sera constituée pour le marché suivant.
Pourquoi les poux ? Mais parce qu’aujourd’hui les enfants connaissent davantage les poux que les puces, indiquent en souriant les responsables de l’activité ! Et il s’agit aussi de bien le distinguer du côté brocante du marché aux puces… Cent enfants devraient participer au premier marché, avec une vingtaine de structures impliquées accueillant les enfants : écoles, collèges, centres de loisirs, foyers d’hébergement, centres sociaux, bibliothèques, centres d’animation, école de musique, théâtre, école d’arts plastiques… et club de prévention, associations — communautaires ou de parents d’élèves —, amicales de locataires.

Au bout de plus de deux mois de fonctionnement, le pari semble réussi : c’est véritablement un lieu qui rassemble des publics différents, et le brassage social y est certain, visible. Mais comment éviter que le Cafézoïde, victime de son succès, ne déborde, ne soit envahi, ne croule sous les inscriptions ? Comment l’équipe va-t-elle réussir à gérer les éventuels incidents, tentatives d’intrusion ou tensions entre jeunes ? Le conseil d’administration et l’équipe restent vigilants, les réponses étant, à les écouter, dans les procédures, dans le règlement intérieur, dans ce que le président qualifie de « pédagogie institutionnelle ». Les conflits sont, autant que faire se peut, toujours discutés ; la règle établie étant que ce sont les parents qui inscrivent pour la première fois leur (s) enfant (s), il arrive que de petits groupes de jeunes soient refoulés (aucune intervention de la police jusqu’à présent, hypothèse qui semble difficilement imaginable pour l’équipe). L’important est de faire jouer les liens familiaux, de se servir des grands frères, d’inviter les parents.
Le nombre d’inscriptions, lorsqu’il deviendra trop important, se résoudra par le roulement des activités. Une formation interne — assurée par la partie travailleurs sociaux du CA — est d’ores et déjà mise en place en direction de l’équipe, pour évoquer certaines difficultés, sensibiliser au partenariat. Ce qui, nous indique-t-on, n’exclura pas d’autres formations, externes celles-ci.

Depuis quelques années, une dimension a été largement valorisée (espérons qu’elle continuera de l’être), celle de l’aide à la parentalité. Par ailleurs, la politique des grandes agglomérations doit, de l’avis des habitants, mieux prendre en compte les aspirations d’amélioration du cadre de vie. Enfin, la création de lieux de socialisation spécifique aux adolescents, d’espaces de convivialité, d’expression et de réelle citoyenneté pour les enfants et leurs parents n’a rien de superflu en termes de cohésion sociale.
Alors, s’il s’agit certes de concrétiser des rêves d’enfant, de favoriser des échanges et l’esprit de partage, il est de même essentiel de savoir interpeller les élus pour que la ville prenne en compte la qualité du cadre de vie nécessaire pour grandir dans de bonnes conditions. D’après l’Insee, rappelle volontiers la fondatrice de Cafézoïde, quatre millions de ménages expriment un besoin non satisfait d’une aide de proximité pour la vie quotidienne : la demande émane principalement des familles monoparentales, mais aussi des foyers où les deux parents sont actifs. Une étude du Crédoc sur l’organisation du temps libre des enfants de 6 à 12 ans avait récemment indiqué que 67 % des parents de la région Ile-de-France jugeaient très important de créer davantage d’équipements de proximité.
Autre dimension non négligeable : prenant acte de l’isolement des professionnels de la petite enfance, le lieu permettra aux assistantes maternelles, aux auxiliaires parentales, aux baby-sitters de se rencontrer dans un espace favorable à l’enfant : « la fonction square d’hiver aura tout son sens », précise ainsi le projet pédagogique.
Dimension internationale, aussi : le site Internet devrait vivre de plus en plus activement avec l’aide d’un réseau de correspondants internationaux (dix-huit actuellement).
En adéquation avec le besoin de nouveaux lieux de rencontre, favorisant mixité et brassage sociaux, Cafézoïde est absolument dans l’air du temps : avec un souci de partenariat et de démocratie participative, il fait en sorte que les enfants trouvent dans le café un lieu d’expérimentation sociale à leur échelle, cet « ailleurs pour grandir » évoqué par Dolto. Son travail en réseau favorise les échanges de pratiques solidaires et les idées fourmillent dans l’équipe d’animation. Une vraiment belle entreprisoïde.

Joël Plantet

[1] Cafézoïde - 92 bis, Quai de la Loire - 75019 Paris. Tél. 01 42 38 26 37. mail : cafezoide@aol.com


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