Numéro 635, 26 septembre 2002

Les rapports d’activités ne suffisent plus

Chaque année, le CAT Maurice Pilod remet à son organisme de tutelle, un rapport d’activité « plus quantitatif que qualitatif ». À partir de 2003, l’équipe devra fournir un projet d’établissement bien plus complet. Tâche du directeur dans un cas, travail de tout le monde dans un autre.


Situé dans une impasse du XIe arrondissement, le CAT Maurice Pilod [1] accueille 80 adultes âgés de 20 à 60 ans présentant des handicaps mixtes (personnes malvoyantes, aveugles, sourdes, handicapées physiques, mentales…). Il occupe les trois premiers niveaux d’un immeuble. Les usagers y font du routage, du conditionnement et de l’affranchissement. Son but est d’aider par le travail protégé, toutes les personnes, qui en raison de leur état physique, psychique ou occasionnellement de leur situation sociale, ne peuvent être occupées régulièrement dans les conditions habituelles de travail des salariés.
Comme chaque année, la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) de Paris, organisme de tutelle, demande un rapport d’activité et un bilan administratif à chaque structure médicosociale. Jusqu’à présent, il était rédigé de manière assez libre, mais cette année, constatant l’hétérogénéité des rapports transmis, la DASS a proposé une trame avec des rubriques (données synthétiques de présentation, points marquants de l’année…) Le rapport doit comporter un bilan général, des projets éventuels et en annexe, des exemples concrets (parcours d’un travailleur handicapé, fiche d’évaluation type servant de base à l’élaboration du projet individuel…) La rédaction du rapport – une quinzaine de pages - reste cependant libre et chaque structure doit la personnaliser. « La trame nous aide bien dans la rédaction du rapport d’activité », reconnaît Luc Dahan, même s’il regrette que le document ne prenne pas en compte l’esprit qualitatif des actions menées. « Il ne donne pas forcément une vision objective de l’établissement. On peut toujours dire que tout est impeccable. Comment l’organisme de tutelle peut-il vérifier à partir de ce rapport si un CAT fait trop travailler les usagers, thésaurise sur leur dos et réalise correctement son travail ? ». Christine Laurent, inspecteur des affaires sanitaires et sociales de la DASS de Paris souligne que « les indicateurs de la trame du rapport d’activité proposé depuis un an permettent à la DASS de Paris une évaluation tant quantitative que qualitative de l’action des structures médicosociales ». Prenons deux exemples : des réunions de synthèse, examinant la situation individuelle des usagers, irrégulières ou insuffisantes, ne satisferont pas l’organisme de tutelle ; une structure bénéficiant de 60 places et n’accueillant que 50 personnes, verra sa politique d’admission interrogée, étant donné qu’il existe un manque de place dans les CAT.
Luc Dahan apprécie que la DASS se déplace. Cette année, il a invité un de ses médiateurs en raison d’un problème avec un usager, « cela [lui] a donné une vision bien plus vivante et concrète de l’établissement ». Il y a quelques années, il a également convié les inspecteurs de l’organisme de tutelle, une rencontre intéressante pour tous. Les personnes handicapées ont pu rencontrer celles qui donnent le budget, les inspecteurs vivre un moment avec elles plutôt que d’être dans le contrôle ». Christine Laurent, précise que la DASS essaie d’être le plus présente possible sur le terrain, même si c’est difficile, les structures étant très nombreuses. « Grâce à la circulaire de 2001 de Ségolène Royal, sur la prévention de la maltraitance dans les établissements médicosociaux, nous sommes obligés d’établir un plan annuel d’enquête dans les établissements. Nous déterminons, selon des critères et des indicateurs que nous nous sommes fixés, un nombre d’établissements sur chaque secteur pour lesquels une enquête sera réalisée. De plus, rappelle Christine Laurent, tout signalement provoque une visite systématique de la DASS. »
Le rapport d’activité est une photographie de la structure en fin d’année. Au CAT Maurice Pilod, il est rédigé par le directeur, le service comptable et le responsable pédagogique du centre médicosocial. « Pour être franc, je ne sollicite pas beaucoup l’équipe, dans la mesure où elle alimente une base de données (présences/absences), elle contribue déjà à enrichir le contenu des divers bilans de l’établissement (bilan d’activités, bilan du travail manuel…) ». Mais tout change, puisqu’à partir de 2003, la DASS demande au CAT un projet d’établissement en plus du bilan d’activité. Cette fois, toute l’équipe participe à son élaboration.

Un rapport d’établissement rédigé en équipe

« Nous avons déjà commencé à travailler sur le projet d’établissement que nous demande la DASS à partir de l’année prochaine, indique Luc Dahan qui ajoute que dans un premier temps [il a] essayé d’animer les réunions de rédaction, mais il est difficile d’être juge et partie. De plus, [sa] présence freinait la parole ». Il a donc choisi de faire appel à des consultants « Formations et développements ». À la demande spontanée de l’équipe, ce travail est réalisé sur les jours de RTT. Au cours des séances de travail, les formateurs sont amenés à réfléchir sur le sens donné à leur pratique, à leurs valeurs… à les exprimer par oral et par écrit. Pas facile estime Luc Dahan : « Les moniteurs d’atelier, en majorité issus du milieu industriel, n’ont pas un rapport évident à l’écriture ».
Le travail avec « Formations et développements », permet aux moniteurs d’atelier d’exprimer ce qu’ils ressentent vis-à-vis de l’établissement et des travailleurs. Le travail se fait par groupe : moniteurs, cadres, service comptable… sous la houlette d’un animateur qui les aide à clarifier leurs idées, leurs mots. « Tout le monde ne met pas les mêmes mots derrière les mêmes choses, illustre Frédéric Darfeuille, moniteur de l’atelier routage. Dans les exercices écrits, on sort ce qu’on a dans les tripes, beaucoup de verbal. Ça permet à tout le monde de s’exprimer en tant qu’employé. Je trouve ça extraordinaire que la parole soit prise en compte. J’ai déjà un esprit de partenariat, mais participer à un projet général, c’est vraiment bien, explique-t-il. Tout le monde s’est pris au jeu, c’est la première fois que l’équipe dit ce qu’elle a sur le cœur. C’est motivant, nous sommes cinq moniteurs venant d’horizons différents avec une vision de la vie personnelle, mais nous avons en commun la motivation de travailler intelligemment avec les usagers. On ne se l’était jamais dit, ça nous a rapprochés ce même élan ». Éric Wilnet, moniteur principal, précise que ce travail les aide beaucoup au niveau personnel : « Nous aussi on doit se sentir bien pour que les usagers soient bien ». « De plus, ajoute Frédéric Darfeuille, ce type de fonctionnement permet de faire remonter aux services administratifs une vie dont ils sont souvent déconnectés, ce qui est d’ailleurs normal ».
Dans le bureau de Luc Dahan, Henri, un usager, rentre furibard. Il vient se plaindre parce qu’une collègue d’atelier lui a manqué de respect. Elle s’est adressée à lui avec un vocabulaire et des gestes vulgaires. Luc Dahan lui propose d’en discuter avec son responsable d’atelier. Henri insiste : « Elle ne vous aurait jamais parlé comme ça à vous ». « Non », reconnaît Luc Dahan « Quoi que ! », s’amuse-t-il. « Si elle vous respecte, il n’y a aucune raison qu’elle ne me respecte pas », clame Henri en partant toujours aussi irrité. « Les usagers ont bien intégré que dans notre structure toutes les personnes sont égales » conclut Luc Dahan.

Katia Rouff

[1] CAT Maurice Pilod - 17, Impasse Truillot - 75011 Paris. Tel. 01 43 14 85 60


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