Situé dans une impasse du XIe arrondissement, le CAT Maurice Pilod [1] accueille 80 adultes âgés de 20 à 60 ans présentant des handicaps mixtes (personnes malvoyantes, aveugles, sourdes, handicapées physiques, mentales
). Il occupe les trois premiers niveaux dun immeuble. Les usagers y font du routage, du conditionnement et de laffranchissement. Son but est daider par le travail protégé, toutes les personnes, qui en raison de leur état physique, psychique ou occasionnellement de leur situation sociale, ne peuvent être occupées régulièrement dans les conditions habituelles de travail des salariés.
Comme chaque année, la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) de Paris, organisme de tutelle, demande un rapport dactivité et un bilan administratif à chaque structure médicosociale. Jusquà présent, il était rédigé de manière assez libre, mais cette année, constatant lhétérogénéité des rapports transmis, la DASS a proposé une trame avec des rubriques (données synthétiques de présentation, points marquants de lannée
) Le rapport doit comporter un bilan général, des projets éventuels et en annexe, des exemples concrets (parcours dun travailleur handicapé, fiche dévaluation type servant de base à lélaboration du projet individuel
) La rédaction du rapport une quinzaine de pages - reste cependant libre et chaque structure doit la personnaliser. « La trame nous aide bien dans la rédaction du rapport dactivité », reconnaît Luc Dahan, même sil regrette que le document ne prenne pas en compte lesprit qualitatif des actions menées. « Il ne donne pas forcément une vision objective de létablissement. On peut toujours dire que tout est impeccable. Comment lorganisme de tutelle peut-il vérifier à partir de ce rapport si un CAT fait trop travailler les usagers, thésaurise sur leur dos et réalise correctement son travail ? ». Christine Laurent, inspecteur des affaires sanitaires et sociales de la DASS de Paris souligne que « les indicateurs de la trame du rapport dactivité proposé depuis un an permettent à la DASS de Paris une évaluation tant quantitative que qualitative de laction des structures médicosociales ». Prenons deux exemples : des réunions de synthèse, examinant la situation individuelle des usagers, irrégulières ou insuffisantes, ne satisferont pas lorganisme de tutelle ; une structure bénéficiant de 60 places et naccueillant que 50 personnes, verra sa politique dadmission interrogée, étant donné quil existe un manque de place dans les CAT.
Luc Dahan apprécie que la DASS se déplace. Cette année, il a invité un de ses médiateurs en raison dun problème avec un usager, « cela [lui] a donné une vision bien plus vivante et concrète de létablissement ». Il y a quelques années, il a également convié les inspecteurs de lorganisme de tutelle, une rencontre intéressante pour tous. Les personnes handicapées ont pu rencontrer celles qui donnent le budget, les inspecteurs vivre un moment avec elles plutôt que dêtre dans le contrôle ». Christine Laurent, précise que la DASS essaie dêtre le plus présente possible sur le terrain, même si cest difficile, les structures étant très nombreuses. « Grâce à la circulaire de 2001 de Ségolène Royal, sur la prévention de la maltraitance dans les établissements médicosociaux, nous sommes obligés détablir un plan annuel denquête dans les établissements. Nous déterminons, selon des critères et des indicateurs que nous nous sommes fixés, un nombre détablissements sur chaque secteur pour lesquels une enquête sera réalisée. De plus, rappelle Christine Laurent, tout signalement provoque une visite systématique de la DASS. »
Le rapport dactivité est une photographie de la structure en fin dannée. Au CAT Maurice Pilod, il est rédigé par le directeur, le service comptable et le responsable pédagogique du centre médicosocial. « Pour être franc, je ne sollicite pas beaucoup léquipe, dans la mesure où elle alimente une base de données (présences/absences), elle contribue déjà à enrichir le contenu des divers bilans de létablissement (bilan dactivités, bilan du travail manuel
) ». Mais tout change, puisquà partir de 2003, la DASS demande au CAT un projet détablissement en plus du bilan dactivité. Cette fois, toute léquipe participe à son élaboration.
Un rapport détablissement rédigé en équipe
« Nous avons déjà commencé à travailler sur le projet détablissement que nous demande la DASS à partir de lannée prochaine, indique Luc Dahan qui ajoute que dans un premier temps [il a] essayé danimer les réunions de rédaction, mais il est difficile dêtre juge et partie. De plus, [sa] présence freinait la parole ». Il a donc choisi de faire appel à des consultants « Formations et développements ». À la demande spontanée de léquipe, ce travail est réalisé sur les jours de RTT. Au cours des séances de travail, les formateurs sont amenés à réfléchir sur le sens donné à leur pratique, à leurs valeurs
à les exprimer par oral et par écrit. Pas facile estime Luc Dahan : « Les moniteurs datelier, en majorité issus du milieu industriel, nont pas un rapport évident à lécriture ».
Le travail avec « Formations et développements », permet aux moniteurs datelier dexprimer ce quils ressentent vis-à-vis de létablissement et des travailleurs. Le travail se fait par groupe : moniteurs, cadres, service comptable
sous la houlette dun animateur qui les aide à clarifier leurs idées, leurs mots. « Tout le monde ne met pas les mêmes mots derrière les mêmes choses, illustre Frédéric Darfeuille, moniteur de latelier routage. Dans les exercices écrits, on sort ce quon a dans les tripes, beaucoup de verbal. Ça permet à tout le monde de sexprimer en tant quemployé. Je trouve ça extraordinaire que la parole soit prise en compte. Jai déjà un esprit de partenariat, mais participer à un projet général, cest vraiment bien, explique-t-il. Tout le monde sest pris au jeu, cest la première fois que léquipe dit ce quelle a sur le cur. Cest motivant, nous sommes cinq moniteurs venant dhorizons différents avec une vision de la vie personnelle, mais nous avons en commun la motivation de travailler intelligemment avec les usagers. On ne se létait jamais dit, ça nous a rapprochés ce même élan ». Éric Wilnet, moniteur principal, précise que ce travail les aide beaucoup au niveau personnel : « Nous aussi on doit se sentir bien pour que les usagers soient bien ». « De plus, ajoute Frédéric Darfeuille, ce type de fonctionnement permet de faire remonter aux services administratifs une vie dont ils sont souvent déconnectés, ce qui est dailleurs normal ».
Dans le bureau de Luc Dahan, Henri, un usager, rentre furibard. Il vient se plaindre parce quune collègue datelier lui a manqué de respect. Elle sest adressée à lui avec un vocabulaire et des gestes vulgaires. Luc Dahan lui propose den discuter avec son responsable datelier. Henri insiste : « Elle ne vous aurait jamais parlé comme ça à vous ». « Non », reconnaît Luc Dahan « Quoi que ! », samuse-t-il. « Si elle vous respecte, il ny a aucune raison quelle ne me respecte pas », clame Henri en partant toujours aussi irrité. « Les usagers ont bien intégré que dans notre structure toutes les personnes sont égales » conclut Luc Dahan.
Katia Rouff
[1] CAT Maurice Pilod - 17, Impasse Truillot - 75011 Paris. Tel. 01 43 14 85 60
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