Numéro 635, 26 septembre 2002

Le rapport d’activité

Un document rédigé par les professionnels

Chaque année des travailleurs sociaux rédigent un bilan de l’année écoulée. Le directeur seul ou tous les acteurs planchent sur cet écrit. Celui-ci est souvent important pour la poursuite de l’action éducative mais également déterminant pour les finances à venir. Une démarche d’écriture donc, qui ne laisse indifférents ni les professionnels ni les autorités de tutelle. Débat entre Gaby Thollet, syndicaliste à la CFDT et membre du Conseil supérieur du travail social et Bernard Heckel, délégué général du Comité national de liaisons des associations de prévention spécialisée (CNLAPS)


Comment percevez-vous ces écrits que sont les rapports d’activité ?

Gaby Thollet : Je pense au regard des documents que nos délégués CFDT font remonter à la fédération santé sociaux, que depuis six ans, ces rapports d’activité sont de plus en plus qualitatifs. On sent que peu à peu le travail social, qui avait subi les effets d’une longue tradition orale, commence à devenir plus familier des déclinaisons des savoir-faire, et moins des discours faciles sur le savoir-être. Pour un certain nombre de salariés des établissements régis par des associations, à tout le moins pour ceux qui siègent dans les instances représentatives, communiquer du qualitatif fait partie du métier. Il s’agit bien de s’inscrire dans une démarche interrogative sur notre réelle utilité sociale et sur une exigence de lisibilité de cette utilité. Une démarche qui est tout à fait compatible avec le redoutable défi de la question lancinante du sens du travail social.

Bernard Heckel : Dans le domaine de la prévention spécialisée, le rapport d’activité relève d’une obligation réglementaire, car il représente la contrepartie du mode de financement en dotation globale. C’est le seul écrit annuel et incontournable, au titre du rendu compte par rapport à un mandat global (en langage administratif, la prévention spécialisée fait partie des « actions collectives »). D’une façon globale, je suis d’accord avec Gaby Thollet, les rapports d’activité dont le CNLAPS est destinataire s’améliorent sur la forme — une attention particulière est accordée à la présentation et au fond — volonté d’une communication lisible, accessible.
Le rapport d’activité permet de partager un moment de débat avec les adhérents et les partenaires d’une association de prévention spécialisée. Très souvent, il est adressé aux uns et aux autres avant l’assemblée générale. Il engage, en effet, toute association qui a passé une convention avec le conseil général dans le cadre de son habilitation. En ce sens, c’est un acte politique majeur. Dans bon nombre d’associations, avant d’être soumis à l’assemblée générale, le rapport d’activités rédigé par l’équipe (ou les équipes) est discuté une ou plusieurs fois au niveau des conseils d’administration. Trait d’union entre les professionnels et les administrateurs, il est à la fois possibilité de dialogue et objet de débat pour donner un sens collectif à l’action de prévention spécialisée engagée. Il accompagne le compte de résultats et le bilan adressés aux instances de contrôle. C’est aussi, très souvent, un moyen d’information comme par exemple quand il est remis aux nouveaux éducateurs embauchés…

Ces rapports d’activité décrivent-ils effectivement la réalité d’une pratique d’action éducative ?

Bernard Heckel : La grande majorité des associations et des équipes consacrent pas mal de temps et de moyens à l’élaboration de leur rapport d’activité. Sa rédaction est l’occasion de faire un « arrêt sur image » quant à l’objet de l’action : comment la dire, son sens, ce qu’elle produit. Le rapport permet de transcrire les pratiques en écrits, en les construisant sous des formes discutées et élaborées en commun autour de l’état des lieux (problématiques), des réponses (actions), des évaluations (perspectives). Des outils diversifiés sont utilisés par les équipes pour écrire le rapport d’activité comme les fiches-action, fiches de suivis individuels et collectifs, descriptifs du partenariat établi, statistiques, tableaux, témoignages d’actions et d’événements… Son élaboration est construite sur la base de supports descriptifs et évaluatifs utilisés diachroniquement, c’est-à-dire que le rapport n’est pas uniquement un moment d’écriture (genre corvée annuelle), mais qu’il est construit sur des indicateurs utilisés de façon permanente avec des supports comme l’agenda hebdomadaire (temps par action, temps de réunion,…) des grilles de données codifiées et informatisées, des cahiers de bord, des canevas de recueil d’observation à partir du travail de rue, etc.

Gaby Thollet : Pour aller au-delà du champ de la prévention spécialisée, et compléter ce que dit Bernard Heckel, prenons l’exemple d’une association qui gère plusieurs établissements ; en général les documents produits vont contenir à la fois un rapport général d’activité et des rapports écrits par les différents établissements et services. Avant d’évoquer la réalité des pratiques éducatives, il faut bien qu’ils présentent d’abord les données générales sur les bénéficiaires, si possible avec une description de l’évolution sur 3 à 5 ans et cela par secteur d’activité. Il est évident qu’on ne pourra pas se passer d’une connaissance fine des caractéristiques des bénéficiaires (âge, sexe, origine géographique) et c’est là que va intervenir plus finement la réalité des pratiques éducatives, des qualifications et du nombre des accompagnants, la présentation des données de l’activité et de ses évolutions. Enfin le plus souvent le rapport évoque la vie de l’association, le fonctionnement des instances associatives et l’écho des principaux aspects marquants de l’année.
Franchement peut-on évoquer sérieusement des pratiques éducatives sans ces tableaux de bord ? La réalité des pratiques éducatives dans les rapports d’activité dépend en tout premier lieu de la manière dont on a sollicité les équipes éducatives pour contribuer à leur écriture. Là, les pratiques sont diverses : domaine réservé du directeur général ou du psychologue ou des chefs de service, ou sollicitations réelles des équipes.

Généralement rédigés dans l’urgence, quel peut-être l’impact de ces rapports sur le plan professionnel pour les travailleurs sociaux ?

Gaby Thollet : C’est vrai que la vie quotidienne bouffe tout et que dans le meilleur des cas, c’est trois semaines avant l’assemblée générale qu’on sollicite les équipes pour un rapide écrit – et il faut faire court et pas trop de vagues ! Néanmoins, j’ai lu certains rapports d’activité qui livraient le témoignage d’éducateurs : d’un nouvel arrivé qui fait part de ses réactions, d’une éducatrice en train de préparer un DESS qui évoque en deux pages sa problématique. J’ai lu aussi des diagrammes de synthèse qui font mieux comprendre à quoi aujourd’hui une équipe est attentive, ses marqueurs. De toute manière ce retour sur pratique, ne peut être bénéfique que lorsqu’il s’inscrit dans un mouvement plus large d’évaluation, de projet, encore faut-il disposer d’outils de diagnostic qui permettent de sortir de l’incantatoire et de la formule magique.

Bernard Heckel : Étant le plus souvent une écriture collective, son élaboration et sa rédaction permettent de poser l’action, de l’évaluer, de la réajuster, de l’orienter… C’est un temps d’échanges en interne et de reconnaissance partagée du travail, d’émergence de questionnements, une manière de faire le point pour les équipes et pour un service, un outil de validation du travail effectué. De façon explicite ou non, le rapport d’activité est ainsi un outil de management des ressources humaines. Il nécessite la mise au point d’un plan commun, la rédaction d’écrits de différents membres des équipes (par exemple à partir des thèmes dégagés ensemble) la mise en cohérence entre des tableaux statistiques et les commentaires qualitatifs, la confrontation des analyses et des valeurs de chacun. Il constitue aussi un outil d’évaluation, car d’une année à l’autre, il permet de mesurer les écarts entre les perspectives que tout rendu compte d’activité dégage et les réalisations. Enfin le dernier impact qu’il a sur le plan professionnel, c’est la place de maillon qu’il occupe dans un projet éducatif d’une équipe ou d’un service. Il donne du sens à la démarche de prévention spécialisée : en mettant en lien les problématiques des jeunes avec les objectifs et les actions.

Mais ces rapports destinés aux autorités de tutelle ou à des politiques ne peuvent-ils pas générer des dérives ?

Gaby Thollet : Effectivement il pourrait y avoir dérive, et il est certain que pour les organismes de contrôle le rapport d’activité ne peut et de doit pas être le seul instrument de communication. D’ailleurs les établissements qui ont été pris en flagrant délit de maltraitance n’étaient pas forcément les moins brillants dans leur rapport d’activité ! Dans la mesure où les départements sont de mieux en mieux équipés en schémas de toutes sortes, personne ne peut se dérober au débat sur la qualité « du service rendu au regard du service attendu ». Avant de se réfugier dans la dénonciation paresseuse sur des dérives possibles, les établissements du social et du médicosocial ont, dans la dynamique de la réforme de la loi de 1975, à se demander précisément quels sont ou quels devraient être les services attendus ? Quelles orientations sont à privilégier ? Quels soutiens sont ou devraient être offerts à l’entourage, à la famille de l’usager ?

Bernard Heckel : Si le rapport d’activité était le seul support de rendu compte, il pourrait devenir l’arbre qui cache la forêt comme le dit Gaby Thollet car somme toute, une belle écriture, des tableaux rutilants, une présentation impeccable pourraient n’être qu’une vitrine… Mais les possibilités de recoupement de l’information donnée et véhiculée sont nombreuses pour contenir cette dérive. Une équipe de prévention spécialisée qui travaille, cela finit par se voir et se savoir,… Ce qui ne veut pas dire que l’action conduite soit pour autant reconnue par tous les partenaires et les “décideurs” politiques… Je crois qu’il faut vraiment considérer le rapport d’activités comme une pièce dans un ensemble… aux côtés d’autres outils : les contrats d’objectifs (qui ont des appellations diverses : « contrats d’intervention territorialisés », « contrats de programme sectoriels » par exemple), des rapports thématiques (une recherche-action sur la toxicomanie par exemple), un journal mensuel, une émission à la radio ou à la télévision…

Que manque-t-il le plus dans ces rapports d’activité ?

Bernard Heckel : La forme rédactionnelle des rapports d’activité a beaucoup évolué au cours de ces dernières années : une rédaction en termes beaucoup plus simples, accessibles à une typologie de destinataires plus ouverte, plus large (conseillers généraux, municipaux, instances de contrôle, services sociaux, partenaires, amis, stagiaires, écoles, etc.) ; une formalisation des contenus plus synthétique ; davantage de données chiffrées, expliquées et commentées (nombre de jeunes suivis, contactés, garçons ou filles, âges par exemple) ; une présentation du même rapport sous des formes différentes selon les destinataires ; un plan commun à toutes les associations d’un même département, en concertation avec les services ad hoc du conseil général.
La description des actions réalisées ne suffit plus. Les associations l’ont bien compris, car un rapport d’activité « millefeuilles » en 3 ou 5 volumes est vite rangé sur une étagère. La nécessité d’énoncer la causalité de l’action éducative mise en œuvre est devenue essentielle : il ne suffit pas de décrire une pratique, mais il faut aussi indiquer pourquoi elle a été réalisée. C’est là toute l’importance de la lecture du territoire et des problématiques, donc du diagnostic posé et des choix effectués… Cette donne est la plupart du temps encore trop absente pour donner sens et cohérence à l’action décrite… Mais pour finir, je tiens à souligner, par-delà les « peut encore mieux faire », que l’effort de lisibilité et de transparence est à l’œuvre partout. Je dis souvent que l’ensemble des rapports d’activité des 350 associations de prévention spécialisée, permettent de se forger une représentation consistante et riche de la dimension éducative que l’action des acteurs de la prévention spécialisée revêt au quotidien et de l’inventivité des pratiques mises en œuvre.

Gaby Thollet : Peut-être, mais ce qui me semble manquer dans ces rapports c’est qu’ils semblent destinés à être lus uniquement par les décideurs, les contrôleurs, les membres des CA et à la limite un peu par les professionnels, mais que les grands oubliés sont les familles et les bénéficiaires. Pour la CFDT, cet effort de transparence et d’authenticité est en tout cas le plus sûr moyen de faire reconnaître la question des moyens et des qualifications : nous ne sommes plus au temps des marchands de tapis et du « moins disant », nous pouvons être des « gagnant gagnant ».

Propos recueillis par Guy Benloulou


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