Comment percevez-vous ces écrits que sont les rapports dactivité ?
Gaby Thollet : Je pense au regard des documents que nos délégués CFDT font remonter à la fédération santé sociaux, que depuis six ans, ces rapports dactivité sont de plus en plus qualitatifs. On sent que peu à peu le travail social, qui avait subi les effets dune longue tradition orale, commence à devenir plus familier des déclinaisons des savoir-faire, et moins des discours faciles sur le savoir-être. Pour un certain nombre de salariés des établissements régis par des associations, à tout le moins pour ceux qui siègent dans les instances représentatives, communiquer du qualitatif fait partie du métier. Il sagit bien de sinscrire dans une démarche interrogative sur notre réelle utilité sociale et sur une exigence de lisibilité de cette utilité. Une démarche qui est tout à fait compatible avec le redoutable défi de la question lancinante du sens du travail social.
Bernard Heckel : Dans le domaine de la prévention spécialisée, le rapport dactivité relève dune obligation réglementaire, car il représente la contrepartie du mode de financement en dotation globale. Cest le seul écrit annuel et incontournable, au titre du rendu compte par rapport à un mandat global (en langage administratif, la prévention spécialisée fait partie des « actions collectives »). Dune façon globale, je suis daccord avec Gaby Thollet, les rapports dactivité dont le CNLAPS est destinataire saméliorent sur la forme une attention particulière est accordée à la présentation et au fond volonté dune communication lisible, accessible.
Le rapport dactivité permet de partager un moment de débat avec les adhérents et les partenaires dune association de prévention spécialisée. Très souvent, il est adressé aux uns et aux autres avant lassemblée générale. Il engage, en effet, toute association qui a passé une convention avec le conseil général dans le cadre de son habilitation. En ce sens, cest un acte politique majeur. Dans bon nombre dassociations, avant dêtre soumis à lassemblée générale, le rapport dactivités rédigé par léquipe (ou les équipes) est discuté une ou plusieurs fois au niveau des conseils dadministration. Trait dunion entre les professionnels et les administrateurs, il est à la fois possibilité de dialogue et objet de débat pour donner un sens collectif à laction de prévention spécialisée engagée. Il accompagne le compte de résultats et le bilan adressés aux instances de contrôle. Cest aussi, très souvent, un moyen dinformation comme par exemple quand il est remis aux nouveaux éducateurs embauchés
Ces rapports dactivité décrivent-ils effectivement la réalité dune pratique daction éducative ?
Bernard Heckel : La grande majorité des associations et des équipes consacrent pas mal de temps et de moyens à lélaboration de leur rapport dactivité. Sa rédaction est loccasion de faire un « arrêt sur image » quant à lobjet de laction : comment la dire, son sens, ce quelle produit. Le rapport permet de transcrire les pratiques en écrits, en les construisant sous des formes discutées et élaborées en commun autour de létat des lieux (problématiques), des réponses (actions), des évaluations (perspectives). Des outils diversifiés sont utilisés par les équipes pour écrire le rapport dactivité comme les fiches-action, fiches de suivis individuels et collectifs, descriptifs du partenariat établi, statistiques, tableaux, témoignages dactions et dévénements Son élaboration est construite sur la base de supports descriptifs et évaluatifs utilisés diachroniquement, cest-à-dire que le rapport nest pas uniquement un moment décriture (genre corvée annuelle), mais quil est construit sur des indicateurs utilisés de façon permanente avec des supports comme lagenda hebdomadaire (temps par action, temps de réunion, ) des grilles de données codifiées et informatisées, des cahiers de bord, des canevas de recueil dobservation à partir du travail de rue, etc.
Gaby Thollet : Pour aller au-delà du champ de la prévention spécialisée, et compléter ce que dit Bernard Heckel, prenons lexemple dune association qui gère plusieurs établissements ; en général les documents produits vont contenir à la fois un rapport général dactivité et des rapports écrits par les différents établissements et services. Avant dévoquer la réalité des pratiques éducatives, il faut bien quils présentent dabord les données générales sur les bénéficiaires, si possible avec une description de lévolution sur 3 à 5 ans et cela par secteur dactivité. Il est évident quon ne pourra pas se passer dune connaissance fine des caractéristiques des bénéficiaires (âge, sexe, origine géographique) et cest là que va intervenir plus finement la réalité des pratiques éducatives, des qualifications et du nombre des accompagnants, la présentation des données de lactivité et de ses évolutions. Enfin le plus souvent le rapport évoque la vie de lassociation, le fonctionnement des instances associatives et lécho des principaux aspects marquants de lannée.
Franchement peut-on évoquer sérieusement des pratiques éducatives sans ces tableaux de bord ? La réalité des pratiques éducatives dans les rapports dactivité dépend en tout premier lieu de la manière dont on a sollicité les équipes éducatives pour contribuer à leur écriture. Là, les pratiques sont diverses : domaine réservé du directeur général ou du psychologue ou des chefs de service, ou sollicitations réelles des équipes.
Généralement rédigés dans lurgence, quel peut-être limpact de ces rapports sur le plan professionnel pour les travailleurs sociaux ?
Gaby Thollet : Cest vrai que la vie quotidienne bouffe tout et que dans le meilleur des cas, cest trois semaines avant lassemblée générale quon sollicite les équipes pour un rapide écrit et il faut faire court et pas trop de vagues ! Néanmoins, jai lu certains rapports dactivité qui livraient le témoignage déducateurs : dun nouvel arrivé qui fait part de ses réactions, dune éducatrice en train de préparer un DESS qui évoque en deux pages sa problématique. Jai lu aussi des diagrammes de synthèse qui font mieux comprendre à quoi aujourdhui une équipe est attentive, ses marqueurs. De toute manière ce retour sur pratique, ne peut être bénéfique que lorsquil sinscrit dans un mouvement plus large dévaluation, de projet, encore faut-il disposer doutils de diagnostic qui permettent de sortir de lincantatoire et de la formule magique.
Bernard Heckel : Étant le plus souvent une écriture collective, son élaboration et sa rédaction permettent de poser laction, de lévaluer, de la réajuster, de lorienter Cest un temps déchanges en interne et de reconnaissance partagée du travail, démergence de questionnements, une manière de faire le point pour les équipes et pour un service, un outil de validation du travail effectué. De façon explicite ou non, le rapport dactivité est ainsi un outil de management des ressources humaines. Il nécessite la mise au point dun plan commun, la rédaction décrits de différents membres des équipes (par exemple à partir des thèmes dégagés ensemble) la mise en cohérence entre des tableaux statistiques et les commentaires qualitatifs, la confrontation des analyses et des valeurs de chacun. Il constitue aussi un outil dévaluation, car dune année à lautre, il permet de mesurer les écarts entre les perspectives que tout rendu compte dactivité dégage et les réalisations. Enfin le dernier impact quil a sur le plan professionnel, cest la place de maillon quil occupe dans un projet éducatif dune équipe ou dun service. Il donne du sens à la démarche de prévention spécialisée : en mettant en lien les problématiques des jeunes avec les objectifs et les actions.
Mais ces rapports destinés aux autorités de tutelle ou à des politiques ne peuvent-ils pas générer des dérives ?
Gaby Thollet : Effectivement il pourrait y avoir dérive, et il est certain que pour les organismes de contrôle le rapport dactivité ne peut et de doit pas être le seul instrument de communication. Dailleurs les établissements qui ont été pris en flagrant délit de maltraitance nétaient pas forcément les moins brillants dans leur rapport dactivité ! Dans la mesure où les départements sont de mieux en mieux équipés en schémas de toutes sortes, personne ne peut se dérober au débat sur la qualité « du service rendu au regard du service attendu ». Avant de se réfugier dans la dénonciation paresseuse sur des dérives possibles, les établissements du social et du médicosocial ont, dans la dynamique de la réforme de la loi de 1975, à se demander précisément quels sont ou quels devraient être les services attendus ? Quelles orientations sont à privilégier ? Quels soutiens sont ou devraient être offerts à lentourage, à la famille de lusager ?
Bernard Heckel : Si le rapport dactivité était le seul support de rendu compte, il pourrait devenir larbre qui cache la forêt comme le dit Gaby Thollet car somme toute, une belle écriture, des tableaux rutilants, une présentation impeccable pourraient nêtre quune vitrine Mais les possibilités de recoupement de linformation donnée et véhiculée sont nombreuses pour contenir cette dérive. Une équipe de prévention spécialisée qui travaille, cela finit par se voir et se savoir, Ce qui ne veut pas dire que laction conduite soit pour autant reconnue par tous les partenaires et les décideurs politiques Je crois quil faut vraiment considérer le rapport dactivités comme une pièce dans un ensemble aux côtés dautres outils : les contrats dobjectifs (qui ont des appellations diverses : « contrats dintervention territorialisés », « contrats de programme sectoriels » par exemple), des rapports thématiques (une recherche-action sur la toxicomanie par exemple), un journal mensuel, une émission à la radio ou à la télévision
Que manque-t-il le plus dans ces rapports dactivité ?
Bernard Heckel : La forme rédactionnelle des rapports dactivité a beaucoup évolué au cours de ces dernières années : une rédaction en termes beaucoup plus simples, accessibles à une typologie de destinataires plus ouverte, plus large (conseillers généraux, municipaux, instances de contrôle, services sociaux, partenaires, amis, stagiaires, écoles, etc.) ; une formalisation des contenus plus synthétique ; davantage de données chiffrées, expliquées et commentées (nombre de jeunes suivis, contactés, garçons ou filles, âges par exemple) ; une présentation du même rapport sous des formes différentes selon les destinataires ; un plan commun à toutes les associations dun même département, en concertation avec les services ad hoc du conseil général.
La description des actions réalisées ne suffit plus. Les associations lont bien compris, car un rapport dactivité « millefeuilles » en 3 ou 5 volumes est vite rangé sur une étagère. La nécessité dénoncer la causalité de laction éducative mise en uvre est devenue essentielle : il ne suffit pas de décrire une pratique, mais il faut aussi indiquer pourquoi elle a été réalisée. Cest là toute limportance de la lecture du territoire et des problématiques, donc du diagnostic posé et des choix effectués
Cette donne est la plupart du temps encore trop absente pour donner sens et cohérence à laction décrite
Mais pour finir, je tiens à souligner, par-delà les « peut encore mieux faire », que leffort de lisibilité et de transparence est à luvre partout. Je dis souvent que lensemble des rapports dactivité des 350 associations de prévention spécialisée, permettent de se forger une représentation consistante et riche de la dimension éducative que laction des acteurs de la prévention spécialisée revêt au quotidien et de linventivité des pratiques mises en uvre.
Gaby Thollet : Peut-être, mais ce qui me semble manquer dans ces rapports cest quils semblent destinés à être lus uniquement par les décideurs, les contrôleurs, les membres des CA et à la limite un peu par les professionnels, mais que les grands oubliés sont les familles et les bénéficiaires. Pour la CFDT, cet effort de transparence et dauthenticité est en tout cas le plus sûr moyen de faire reconnaître la question des moyens et des qualifications : nous ne sommes plus au temps des marchands de tapis et du « moins disant », nous pouvons être des « gagnant gagnant ».
Propos recueillis par Guy Benloulou
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