Numéro 634, 19 septembre 2002

Ces jeunes en grande difficulté dont personne ne veut

La psychiatrie et le secteur social se renvoient ces adolescents très violents et très déstructurés, chacun considérant que c’est à l’autre de s’en occuper. En attendant, personne ne les prend réellement en charge. Une collaboration entre le soin et l’éducatif s’impose donc. Des professionnels de tous horizons y réfléchissent et mettent en œuvre des réponses. Anthéa consacrait fin mai 2002 deux journées de réflexion sur ces ados dont personne ne veut.


Comment répondre aux situations des adolescents « en grande difficulté » qui, sans pour autant relever de la pathologie mentale, démontrent néanmoins la présence d’une authentique souffrance psychique ? Nombreux sont les psychiatres qui se refusent à prendre en charge ces jeunes, considérant que leur compétence se limite aux soins et que gérer leur orientation sociale n’est pas de leur ressort. Ils les renvoient donc vers le secteur social. Les foyers d’hébergement, confrontés quant à eux à des adolescents très destructeurs et très violents, assurent leur rôle éducatif, mais n’ont d’autre ressource que de les orienter vers la psychiatrie. On tourne en rond !
De ces jeunes, on ne peut dire ni qu’ils sont vraiment fous ni qu’ils sont seulement délinquants. Une certitude : ils mettent en échec quantité d’adultes. L’impuissance de ces derniers ne peut être comprise sans réfléchir au profond trouble psychique de ces adolescents. Yvon Dubois [1], responsable d’un intersecteur de pédopsychiatrie à Marseille, en dresse le tableau : agressivité répétitive, instabilité tant du comportement que de l’humeur ou des activités sociales, besoin de satisfaction immédiate, faible degré de tolérance aux frustrations, le tout associé à une grande quête affective. Les conséquences en sont très déstabilisantes : incapacité de se projeter dans le temps, effondrement dépressif débouchant sur de fortes attirances pour les sensations fortes (conduites à risque, addictions…), absence de contrôle des pulsions et faible sublimation. Mais cette présentation ne rentre pas à proprement parler, dans la nosographie officielle de la déviance psychique. Et comme cette pathologie a la particularité de ne pas être forcément chronique et d’évoluer favorablement, on a là toutes les bonnes raisons qui amènent certains psychiatres à rejeter des patients, qui, selon eux, ne relèvent pas de leur compétence. Pourtant, ils sont en demande, ces jeunes, exclus de partout, qui finissent par n’être retenus que par deux contenants extrêmes : la prison et l’internement psychiatrique. Mais, cette demande, encore faut-il savoir la décoder. Entre 13 et 16 ans, les urgences psychiatriques ont tendance à se remplir dans le même temps où les consultations se vident fait remarquer Michel Botbol, psychiatre. Car, pour exprimer un désir d’aide, le sujet doit percevoir sa souffrance, être capable de l’exprimer d’une manière qui soit entendable et accepter ce que l’autre va pouvoir en dire. Toutes choses que le remaniement psychique qui s’opère à l’adolescence rend extrêmement difficile à accepter. Alors qu’il est à la fois déjà hors de sa famille et encore dedans, qu’il a d’énormes difficultés à investir son monde intérieur et qu’il se débat entre le rejet et la captation (dont il est à la fois l’objet et l’acteur), l’adolescent ne peut répondre à la demande : « Veux-tu être aidé ? ». Attendre qu’il apporte une réponse à une telle sollicitation, c’est bousculer brutalement un déni qui constitue avant tout son principal mécanisme de protection et le plonger dans la scène angoissante qu’il met, pourtant, tant d’énergie à fuir en attaquant le lien qui le relie à celles et à ceux dont il est si proche ! L’adulte ne doit-il pas souffrir à la place de l’adolescent en exprimant, pour eux deux, la douleur dans laquelle le place le jeune ? Des témoignages valident cette hypothèse, comme ce directeur de foyer contraignant un jeune d’une grande violence à consulter le psychiatre de l’établissement… « parce que son attitude l’inquiète énormément, et qu’il a besoin d’être rassuré ». Ou ce jeune refusant de se joindre aux rencontres de ses parents avec un psychiatre : « Nous travaillerons donc sans toi, mais toutes les trois séances, tu viendras quand même nous dire comment se déroulent les relations avec ta famille » décide le praticien. Non pas pour parler de lui, mais de ses rapports avec ses parents.
Si ce public tellement particulier bouscule le monde des adultes et lui pose tant de problèmes, il faut peut-être commencer par interroger notre société. Car, s’il y a bien des difficultés, c’est d’abord en matière de mythes fondateurs, explique Christian Laval, sociologue. L’effondrement auquel on a assisté, au cours des dernières décennies, concernant l’avenir plus qu’incertain promis aux jeunes générations, a transformé l’idéal de l’ascension sociale en un parcours circulaire rendant les acteurs prisonniers de l’univers où ils se trouvent. Le progressisme a subi une cure de désublimation, donnant raison à un Bernanos qui affirmait en son temps « le progrès, c’est une escroquerie à l’espérance ». Difficultés, ensuite, en terme de discours éducatif. Les jeunes sont interpellés sur les registres de l’autonomie, de l’individualisation et de la responsabilisation à l’égard de leurs actes. Mais, on oublie un peu trop souvent, la démarche réflexive qui permet de donner du sens à leurs comportements : le vol des portables, qui est en passe de devenir l’un des délits les plus importants, ne peut se comprendre si on perd de vue la mise au ban de la société qu’implique l’impossibilité pour un jeune, de communiquer avec ses pairs dans l’immédiateté. Difficultés, encore, de l’éducateur, dont l’idéal se situe dans la conviction de l’éducabilité du sujet et dont la démarche est à ce point mise en échec par certains jeunes, qu’il en appelle aux soins psychiques avec le risque de psychiatriser la souffrance. Cette perte de sens, explique Antoine Alaméda, pédopsychiatre, on la retrouve effectivement dans la convocation du psychiatre qu’on allait voir autrefois, en tant que spécialiste de l’interprétation, alors qu’aujourd’hui, on attend de lui qu’il trouve la solution, un peu comme le ferait le plombier pour un problème de tuyauterie. S’il est un point commun à tous ces jeunes, c’est qu’ils mettent à mal tous les adultes qui s’en occupent, insiste Laëtitia Violet-Chartier, psychiatre et directrice d’un institut de rééducation. Pour répondre de façon cohérente au défi qu’ils lancent, il faut pouvoir respecter l’espace-temps. Pour bien travailler, il faut pouvoir disposer de délais suffisants. Or, notre époque tourne le dos à cette exigence, elle qui soumet de plus en plus l’action socio-éducative à l’injonction de l’ordre social, de l’efficacité immédiate et du traitement court. Ainsi, de ces trois mois qui sont laissés aux centres éducatifs renforcés pour accompagner l’amendement des jeunes délinquants ! Mais l’un des moyens essentiels à mettre en œuvre, c’est rentrer dans une authentique interdisciplinarité (plutôt que « multidisciplinarité » explique-t-elle, car il faut favoriser l’interpénétration et non la juxtaposition). Mais, trop souvent, cette dynamique est submergée par la pulsion d’emprise qui cherche à instrumentaliser l’autre pour le soumettre à ses propres projets, en n’hésitant pas à le désubjectiver au passage. Le travail de coopération n’est alors pas là pour travailler autour de la même situation, mais pour tenter d’imposer sa prédominance.
S’il est un acteur qui s’est affiché hors-jeu en matière de partenariat, c’est bien le juge affirme Jean Pierre Deschamps, président du tribunal pour enfant de Marseille. Au tout début de sa carrière, confie-t-il, il lui est arrivé d’être présent lors de réunions de synthèse. Aujourd’hui, il regarde cette pratique d’une manière catégoriquement négative. Il revient au magistrat d’avoir à comprendre (c’est l’instruction), à décider (c’est le jugement) et à suivre l’exécution des décisions (c’est l’application des peines). Contrairement à ce qui se passe pour les adultes (où chacune de ces fonctions est remplie par un juge différent), le juge des enfants cumule ces trois attributions. Pour les deux premières (instruction et jugement), tout partenariat irait à l’encontre de l’exigence d’équité et d’impartialité, ne respecterait pas le contradictoire et induirait, tout au contraire, la connivence et l’instrumentalisation. Le partenariat peut commencer à se concevoir dans le suivi des mesures prises et, par contre, s’affirme pleinement dans les politiques publiques auxquelles sont associés les juges et le parquet.
Un sanitaire qui ne veut pas psychiatriser la souffrance : les ados difficiles ne seraient pas de son ressort. Un judiciaire qui s’en tient strictement à sa mission : traiter les transgressions légales et les situations de danger avérées dans lesquelles sont impliqués des mineurs, hors de toute connivence avec quelque acteur que ce soit. Un partenariat qui ressemble trop souvent à un marché de dupe : qui va pouvoir le plus facilement se débarrasser de la patate chaude ? Et des éducateurs qui se retrouvent seuls face à ces jeunes qui cassent tout et dont ils ne savent que faire… Le tableau est plutôt catastrophique !
Heureusement, des expériences innovantes et passionnantes sont venues apporter un peu d’espoir et d’optimisme. Le premier souffle d’air est venu de Nice où fonctionne depuis septembre 2000, une structure intersectorielle de prise en charge pour adolescents difficiles (SIPAD). Qui eût pu croire qu’un service regroupant psychiatres, psychologues, infirmiers, aides-soignants, assistante sociale, enseignants et éducateurs, allait pouvoir fonctionner dans le respect de l’identité de chacun et au plus grand bénéfice de mineurs en grande difficulté psychique ? Nous sommes nombreux à en rêver, le docteur Roure et son équipe l’ont réalisé ! [lire reportage].

Autre bouffée d’espoir, l’initiative de Christian Di Maria, directeur de l’École d’application de la PJJ à Marseille [2]. A l’origine de cette création, le constat d’un nombre non négligeable de jeunes déscolarisés depuis deux ou trois ans, et pour qui rien n’était jusqu’alors proposé. Un projet de dispositif-bilan est alors négocié avec l’éducation nationale, la direction de la formation professionnelle et de l’emploi et la PJJ. C’est ainsi qu’a pu être montée cette structure qui ne possède ni de chambre d’isolement, ni de possibilité de contention, ni de solution pharmaceutique. Seul le cadre, fait de rigueur et de cohérence, répond aux déstructurations des jeunes qui la fréquentent. Les deux premières années de fonctionnement, le public concerné était à 80 % âgé de 16 à 18 ans. Mais très vite, ce sont les moins de 16 ans qui ont afflué, avec la difficulté que présente la prise en charge de cette classe d’âge (qui n’est pas encore directement concernée par un projet de vie ou un portefeuille de compétences). Proposer toujours les mêmes horaires, les mêmes cadres spatio-temporels et les mêmes adultes (ce qu’offre l’école primaire mais plus le collège) est devenu très vite l’élément de sécurisation essentiel requis. L’École d’application s’est mise à jouer un rôle de refuge où les gamins accueillis à la journée viennent y prendre leur vrai premier repas de la semaine le lundi midi et… font des réserves de pain en quittant la table le vendredi midi, et angoissent à la perspective de devoir quitter le centre à l’approche du week-end ou des vacances scolaires. Sans compter l’inquiétude face à la réorientation vers la scolarisation ordinaire complètement inapte à la prise en charge de ces jeunes en grande souffrance.
Autre raison de ne pas désespérer, ces expériences de prise en charge de ces publics particulièrement compliqués. Ainsi, le Service d’accueil familial pour adolescents (SAFA) de Merville, près de Lille que décrit Claude Bynau, psychologue [3]. Accompagner un jeune en grande difficulté, c’est intégrer ses conduites d’échec, accepter qu’il attaque les liens et supporter sa stratégie de « fuir le bonheur avant qu’il ne se sauve » (Serge Gainsbourg). C’est aussi accepter que ce soit aux adultes de fournir les preuves qu’on peut leur faire confiance. Proposer un accueil familial à ces adolescents constitue un vrai défi qui ne peut être gagné qu’à condition que soient conduites des méthodes contenantes tant pour les jeunes que pour les adultes qui s’en occupent. Cela est passé, pour le SAFA, par la constitution d’une communauté éducative qui accumule les avantages de l’internat (mise à disposition d’un large plateau technique) et du placement familial (proximité de la prise en charge), en excluant les inconvénients du premier (discontinuité) et du second (solitude du quotidien). Douze assistantes maternelles (dont deux assistants maternels) ont donc été recrutées pour recevoir 18 adolescents. Face au jeune qui accepte d’intégrer le service, l’engagement est pris de ne pas demander une réorientation quels que soient les problèmes qu’il peut être amené à poser. Face aux familles d’accueil qui interviennent dans le quotidien, plusieurs engagements sont pris : l’encadrement est disponible 24 heures sur 24, 365 jours sur 365 (si une crise intervient à 2 heures du matin, on peut contacter quelqu’un par téléphone qui pourra, éventuellement, se déplacer). L’assistante maternelle peut être soulagée à tout moment, au cas où le jeune accueilli poserait trop de problèmes. Une place d’agrément supplémentaire est systématiquement prévue dans chaque famille d’accueil, lui permettant de l’accueillir ponctuellement ou définitivement. Enfin, chaque semaine une réunion regroupe les assistant (e) s maternel (le) s, les éducateurs et le psychologue pour aborder les difficultés rencontrées au quotidien. La démarche adoptée par le SAFA ne consiste pas à s’attaquer aux symptômes que le jeune exprime, mais de faire en sorte qu’il n’ait plus besoin de les manifester. « Quand on ne rêve pas assez pour nos jeunes, ils deviennent nos pires cauchemars » explique Claude Bynau.
Cette sollicitude inconditionnelle, on la retrouve tout autant chez Nadia Faure, directrice du service hébergement individualisé [4], structure de la PJJ créée en 1983 pour les jeunes refusant l’accueil collectif. Une vingtaine de studios en immersion totale dans le voisinage reçoivent des jeunes qui, après en avoir tant rêvé, font l’apprentissage de la solitude. Les jeunes ont souvent une problématique très lourde : ils fréquentent les centres de jour de la PJJ et l’objectif qui leur est le plus souvent fixé est d’arriver à ce qu’ils se couchent et se lèvent à des horaires convenables, qu’ils se plient à un minimum d’hygiène corporelle et qu’ils réussissent à se mettre autour d’une table pour partager un repas. C’est là le préalable avant de réussir un projet d’insertion. Initialement rétifs à toute activité collective, les jeunes du service ont finalement et progressivement reconstruit une vie communautaire qui leur a permis de renouer avec la dynamique de la socialisation. Le siège du service qui était, au début, avant tout le lieu de rencontre avec les éducateurs est ainsi devenu un endroit où se prennent des repas en commun et où tout le monde se retrouve dans une ambiance conviviale et quasi familiale.
Tous ces services qui proposent des solutions originales sont trop souvent dépendants des personnalités qui les animent. Le risque est grand de les voir perdre leur âme et même disparaître après le départ des professionnels qui les ont créés et fait vivre. Se pose dès lors, la nécessité de pérenniser ces dispositifs : le relais doit être pris au niveau institutionnel, préconise Patrick Alecian, psychiatre et chargé de mission auprès de la PJJ. Parmi les propositions qu’il formule, il se trouve ce socle commun de formation à l’ensemble des professions concernées par la protection de l’enfance. Il y a aussi la généralisation d’une guidance parentale, quand leurs enfants ont entre 5 et 15 ans, intervenant notamment à chaque effet de seuil (avant le passage en CP, en 6ème etc.). Il serait, en outre, pertinent que les adultes confrontés à ces situations, puissent revenir sur ce que cela provoque sur leur propre fonctionnement.
Il est temps que celles et ceux qui déploient tous ces efforts pour répondre à la détresse des jeunes les plus en difficulté, cessent de rester isolés et trouvent enfin le soutien et l’encouragement qu’ils méritent pour qu’une réponse globale soit apportée.

Jacques Trémintin

[1] Lors du colloque « Jeunes en grande difficulté : aux limites de la psychiatrie, de la justice, de l’éducatif et du social » 27 et 28 mai 2002 à Marseille. Actes disponibles à Anthéa : 7, place aux Herbes - 83006 Draguignan Cedex. Tél. 04 94 68 98 48 (17,5 € port inclus)

[2] École d’application de la PJJ - 7 impasse Sylvestre - BP 90 - 13381 Marseille cedex 13

[3] SPRN - 12 rue Ferdinand Capelle - 59660 Merville.

[4] Service hébergement individualisé des Hauts de Seine - 15, rue Médéric - 92251 La Garenne Colombe cedex


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