Au terme de cette première année scolaire, quel bilan dressez-vous de lexpérience que vous avez menée ?
Nous avions conçu ce projet dans une logique tout public. En fait, beaucoup des enfants que nous avons reçus étaient signalés comme violents : bagarreurs (12), refus du système scolaire (14). Mais ce quon retrouvait le plus cétait la démotivation, la passivité, le stress, un profond sentiment de dévalorisation personnelle aboutissant à la recherche de valorisation sur dautres terrains (violence, vêtements ). Sans oublier les conduites à risque (tentatives de suicide, fugues, consommation de produits psychoactifs ). Au final, nous avons réussi à remettre au travail des enfants qui avaient cessé, parfois depuis des années, de prendre plaisir à apprendre. Par contre, dans la fabrication des dispositifs adaptés à ce public, nous avons eu lillusion quil suffisait de laisser les élèves prendre des initiatives et décider. Nous avons sous-estimé leur manque dautonomie, létat de délabrement psychologique, les logiques déchec dans lesquels ils se trouvaient. Le respect des enfants, le refus de leur imposer des choses est respectable. Mais, il faut faire en sorte que ces mêmes enfants soient en capacité dassumer cette responsabilité. Nous avons une quinzaine délèves très matures aptes à le faire. Les autres ont encore besoin dappui et nont pas la confiance suffisante en eux et la capacité à sorganiser de façon autonome. Mais cela saccompagne et se travaille. Cest ce que nous allons faire dans les mois à venir.
Léquipe pédagogique a dû bousculer ses habitudes de travail
Nous avons effectivement introduit dautres méthodes de travail. Ainsi, avons-nous tenté de faire intervenir deux enseignants sur le même cours. Cela se fait maintenant plus facilement dans lÉducation nationale (itinéraire de découverte, atelier pluridisciplinaire ). Mais cest, le plus souvent, des interventions denseignants qui se succèdent. Toute autre est la démarche qui consiste à préparer et à assurer ensemble le cours. Travailler sous le regard dun autre adulte nest pas facile, pas plus dailleurs que dêtre mis en difficulté par des élèves face à un collègue. Jai vu ici le projet de « co-intervention » glisser vers une division en deux groupes délèves dans deux salles avec chacun son prof, au prétexte que le dédoublement facilitait lintervention. Comme quoi, la démarche nest pas évidente. Alors que le fait dêtre à deux permet, par exemple, que lun puisse se détacher auprès dun élève un peu plus en difficulté. Autre bouleversement dans les pratiques, la remise en cause du statut de spécialiste qua traditionnellement lenseignant. À lÉducation nationale, cest une évidence que seul le prof peut transmettre un savoir. Ici, nous navons pas de prof de biologie. Et pourtant, les élèves font de la biologie en contact avec linfirmière qui assure une intervention sur le tabac ou le mal de dos, avec le prof de sport qui explique comment fonctionnent les muscles, avec le prof qui fait du jardinage et qui apporte plein dinformations sur les plantes et leur croissance. Il faut casser cette représentation quon ne peut apprendre quauprès de spécialistes patentés.
Quelles réactions avez-vous du côté de linstitution ?
Jai été récemment invitée à intervenir dans des réunions de bassin (regroupant tous les chefs détablissement dun même secteur). Certains des participants avaient fait savoir quils quitteraient la salle quand je commencerai à intervenir. Finalement, il nen a rien été. Il y a eu de vraies questions de gens qui étaient intéressés. Du côté de ladministration, il y a validation de lexpérience. Linspecteur dacadémie nous défend. Je pense que cest aussi lié aux retours très positifs quil reçoit des parents. Nous avons décidé de baptiser le collège expérimental du nom dAnne Frank. La rectrice dacadémie a souhaité participer à la cérémonie. Du côté des syndicats, après une franche hostilité déclarée, nous sommes passés à une période dindifférence plus tranquille. Nous avons quand même reçus trois représentants du SGEN qui ont souhaité nous rencontrer. Avec nos collègues du collège classique avec lesquels nous partageons les locaux, les relations se sont pacifiées, après, là aussi, une première période plus difficile. Nous bénéficions dune neutralité bienveillante.
Comment voyez-vous lavenir ?
Nous sommes actuellement submergés de demandes pour lannée prochaine. Nous avons plus de 100 candidats pour 25 places environ (cela correspond aux 3ème qui vont partir). Beaucoup de familles de garçons de 5ème, 4ème et 3ème en grande difficulté nous sollicitent. Nous avons fixé des priorités : dabord des CM2, ensuite des bons dossiers. Mais nous ne nous faisons pas beaucoup dillusions, les bons élèves nont guère de raisons de venir chez nous, sauf à ce que leurs familles soient militantes. Enfin des filles, pour essayer de rééquilibrer la répartition qui est actuellement à 80 % de garçons. Nous souhaiterions être sectorisés (ce qui nest pas le cas actuellement), afin déviter de devenir établissement ghetto qui récupérerait tous les élèves en échec. Cela permettrait au système de ne rien changer, en se débarrassant, à peu de frais, de tous ceux dont il ne sait quoi faire. Cest, je crois, le risque de dérive quon aura du mal à éviter. Cest finalement, peut-être, pour cette raison quon est toléré.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
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