Le social et le médico-social sont gérés très majoritairement par des associations. Ce qui en fait des secteurs de service public assurés par des opérateurs privés. Leur importance est évidente, quil sagisse du nombre de services et détablissements quelles gèrent, du nombre de bénéficiaires auxquels elles assurent des prestations, des professionnels qui travaillent pour elles. Pourtant, ces associations présentent toutes les caractéristiques de colosses aux pieds dargile. En effet, des enquêtes sur létat des associations à caractère social et médico-social font ressortir des questionnements alarmants (au-delà de la bonne santé financière de certaines dentre elles qui constitue fréquemment un trompe-lil).
De nombreuses associations connaissent des difficultés pour renouveler leurs conseils dadministration, dont la moyenne dâge est parfois proche de celle
du parti communiste chinois. Ce fait entraîne un cumul imposant de mandats, certains membres pouvant appartenir à une vingtaine de conseils dadministration différents ! Les assemblées générales savèrent également souvent maigres et atones, ou bien encore le nombre dadhérents se confond avec celui des membres du
CA. Il sagit dune crise typique de laction sociale et médicosociale (le nombre et la vitalité des associations demeurent très élevés dans les autres secteurs), crise qui interpelle le positionnement, le rôle et le fonctionnement de ces associations. Celles-ci sont sommées de revoir leur existence et de mener un sérieux travail de refondation, sous peine de tomber en désuétude, dès que cessera lassistance respiratoire dont elles bénéficient encore grâce à la gestion détablissement. De nombreuses associations puisent, en effet, largent de leur fonctionnement propre (notamment les frais de siège) sur les fonds destinés à leurs établissements.
Différences dune association à lautre
Certaines associations sont constituées au départ dun noyau de notables (médecins, juges, prêtres, assistantes sociales, hauts fonctionnaires, banquiers, etc.) regroupés autour dune vision philosophique et sociale (ou plus prosaïquement mus par des ambitions personnelles, politiques, carriéristes). Dautres associations savèrent plus récentes et sont constituées de parents ou damis de bénéficiaires, directement concernés par les finalités et les objectifs associatifs.
Aujourdhui, ces associations ne se situent plus dans les mêmes contextes :
Celles de laction sociale ont pu compter sur lattrait en terme de notoriété ou dévolution professionnelle que pouvait représenter une responsabilité associative, mais en revanche, elles ont peu à attendre de leurs bénéficiaires. Le nombre de leurs adhérents savère généralement très faible ; elles remplissent davantage une fonction sociétale plutôt quelles ne représentent des groupes de pression. Dailleurs, leurs établissements ont beaucoup de peine à constituer les fameux conseils de la vie sociale. Nombre de ces associations sont devenues actuellement quelque peu fantoches et dépassées en matière de gestion, de projet, danticipation et de management. Les plus importantes acceptent de se confronter à de puissantes interrogations dont lissue décidera de leur avenir.
Celles de laction médicosociale représentent des lobbies importants et pèsent lourd au niveau politique. Elles ont pu généralement mobiliser des adhérents aux compétences gestionnaires afin dassurer leur fonction demployeur. Cependant, à lheure où la plupart des réponses essentielles sont assurées, il savère plus difficile pour elles de continuer à mobiliser leurs adhérents fortement engagés par le passé : ceux-ci sont devenus bien souvent des utilisateurs de services parapublics.
Elles ne représentent pas les adhérents
Le système associatif paraît se trouver en position potentiellement critique dans les secteurs social et médico-social, non pas du fait de son statut initial, mais du fait quil sest trouvé historiquement pris dans de multiples paradoxes qui ont participé à détériorer progressivement sa vocation première. Ces paradoxes se trouvent dans le contexte culturel, doctrinaire, ainsi que dans lorganisation propre à laction sociale et médicosociale en France. En effet, le système associatif est en général avant tout lexpression dun mouvement social et politique, cest-à-dire dun ensemble de personnes prêtes à sengager dans la cité sur la base dune intention ou dun projet commun. Or, le système associatif sest trouvé bien souvent détourné de sa vocation citoyenne initiale, dès lors quil a pénétré les secteurs de laction sociale et médicosociale.
Les associations daction sociale et médicosociale ne représentent pas les intérêts de leurs adhérents, mais des intérêts supérieurs ou des réseaux limités. Les bénéficiaires de ces associations ne sont pas représentés dans les instances dirigeantes. Ces associations souffrent cruellement dun manque de démocratie. Cest que la plupart du temps elles ne sont pas nées dun groupement spontané dintéressés à langlo-saxonne mais dune uvre déjà constituée, cherchant à conserver sa place et son patrimoine. Celles qui ont le mieux réussi à préserver leur objet social sont les associations qui ont réuni des parents autour dune cause les concernant directement.
Les associations daction sociale et médicosociale ayant ainsi fréquemment perdu leur portée sociopolitique initiale, et avec elle le flot de leurs adhérents, se sont réfugié dans un rôle de gestionnaires sans marge de manuvre. Elles risquent fort de devenir des coquilles vides, sans mouvement, ni entreprise, faisant encore illusion de par la confusion entretenue entre elles et leurs établissements. Il peut paraître curieux que ces associations ne comprenant souvent que quelques membres actifs qui brassent des millions deuros, gèrent des centaines de personnels, et apparaissent à tort comme dimportants entrepreneurs mais il faut cependant rappeler que ces sommes dargent ne sont que transitoires, quelles sont dorigine publique, à destination des services gérés par les associations, et quelles ne reflètent en rien lactivité et la surface réelles de celles-ci.
Lun des principaux paradoxes de la gestion associative de services et détablissements daction sociale et médicosociale, tient au fait que nombre dassociations ne survivent que par leur fonction de gestionnaires de services, tandis que cette gestion devient de plus en plus complexe et quelle nécessite des projets forts, des capacités stratégiques danticipation, de négociation, de communication et dingénierie, ce qui constitue précisément le point faible de ces très nombreuses petites associations, ne possédant ni les moyens, ni les compétences en ces domaines.
Le CA manipule de largent public
Si au départ, les établissements gérés ont constitué le bras armé du projet sociopolitique des associations du secteur social et médico-social, ils en sont parfois rapidement devenus la raison dêtre, la source de survie, ou encore le parfait écran. Non seulement cette fonction gestionnaire a souvent pris objectivement le pas sur la fonction initiale de ces associations (leur fonction politique), mais elle les a placées dans une position insoutenable de double contrainte. Une entreprise militante ne se transforme pas spontanément en entreprise économique au sens orthodoxe. Ainsi, le conseil dadministration dune association loi 1901 ne constitue pas un véritable entrepreneur, il nest pas actionnaire, il ninvestit pas son patrimoine propre, ne perçoit pas de dividendes, mieux, il ne peut être rémunéré pour sa fonction ; et qui plus est, dans les secteurs sociaux et médicosociaux, il manipule de largent public. Une association fonctionne selon une logique politique ascendante, à savoir quune assemblée générale élit ses dirigeants, tandis quune entreprise économique fonctionne selon une logique opérationnelle descendante, à savoir que lentrepreneur embauche ses collaborateurs. Autrement dit, être un mouvement politique privé qui fonctionne avec de largent public, alloué à ses structures opératoires pour un service public défini par la puissance publique, nest pas chose simple ! Dans de nombreux cas, le président dune association se trouve être tout à la fois employeur des professionnels des établissements et représentant des adhérents, qui peuvent se trouver eux-mêmes en position de dirigeants (via lassemblée générale) et consommateurs (bénéficiaires). La contradiction ne choque pourtant pas outre mesure
Quen serait-il si le PDG dAir France était également le président de lassociation des consommateurs dAir France ?
Mobiliser autour dun projet
Compte tenu de toutes ces contradictions, on peut sinterroger sur la pérennité du rôle demployeur de certaines associations, qui dores et déjà sont en difficulté (la puissance publique retire en effet la gestion détablissement à un certain nombre dentre elles). Se pose ainsi véritablement la question de savoir qui va piloter laction sociale et médico-sociale de demain ? La concentration déjà amorcée va-t-elle se poursuivre et va-t-on assister dans les années à venir à labsorption progressive des petites associations par les plus importantes, celles qui possèdent les moyens en matière de gestion financière, de management, de marketing, de relations publiques et de communication ? Le pari engagé repose bel et bien sur la capacité des associations à se repositionner sur la scène publique et à semparer des questions de société, à redevenir de véritables entreprises citoyennes.
Parce quelle connaît la fragilité des engagements personnels et militants, lassociation daction sociale et médico-sociale est essentiellement confrontée à un problème de pérennité : comment renouveler les instances dirigeantes tout en maintenant lélan originel et les valeurs fondamentales qui ont présidé à lémergence du mouvement ? En effet, le propre dune cause politique est son caractère dactualité : rien nindique que le problème, la cause, le mot dordre ou la réponse du moment savéreront toujours pertinents le lendemain. Les conséquences managériales sont immenses : quelle est la capacité de telle ou telle association daction sociale et médico-sociale à assurer une cohérence entre ses établissements, à manager ses personnels, et surtout à mobiliser les hommes autour dun projet associatif, susceptible danticiper et de poser des orientations stratégiques claires ? [lire encadré] Il sagit dadapter en permanence le dispositif associatif à un contexte social en perpétuel mouvement.
De véritables services publics déguisés
Les questions qui se posent aujourdhui à ces associations, et qui conditionnent directement ou indirectement leurs crises institutionnelles, sont à la fois dordre technique et politique :
Technique, parce que les structures professionnelles des associations daction sociale et médico-sociale ont répondu à des besoins historiques qui ont progressivement émergé : ainsi furent érigés les IME, les CAT, puis les foyers, les MAS, et aujourdhui les maisons de retraite, tout comme les MECS, les IR, les IPP, les CHRS, les SAS, les CAVA, etc. Lenchaînement empirique des réponses et des dispositifs a produit un ensemble hétérogène de structures et un éclatement de sites géographiques.
La question de la cohérence de semblables configurations est donc bien réelle : comment retrouver, dans cet ensemble dispersé, la communauté desprit et le projet initial de lassociation ? En effet, en phase de maturité, plus le nombre de services grandit et plus lécart saccroît entre ce que lon peut appeler la technostructure professionnelle et lassociation militante. Le risque est alors maximal de voir lassociation disparaître derrière ses structures professionnalisées, et que soient ainsi entérinés de véritables services publics déguisés. On en connaît généralement le prix à payer : une motivation ralentie, un faible esprit dentreprise, un sentiment dappartenance médiocre, une routinisation et une fonctionnarisation du travail, des aspects statutaires qui priment les aspects fonctionnels, un vieillissement des personnels dû à la faible mobilité ;
Politique, parce que le tournant évoqué renvoie conséquemment à des options managériales et des modèles. Ainsi, existe-t-il des associations daction sociale et médico-sociale très pyramidales dans lesquelles la centralisation est quasi totale ; les relations hiérarchiques sont alors très verticales et très cloisonnées. À linverse, il existe dautres associations très atomisées, dont le conseil dadministration nest quun parlement croupion, dépassé par des établissements qui sautogèrent parfois dans la plus grande confusion. Enfin, il existe des associations de troisième type qui cherchent une voie médiane certes plus difficile mais prometteuse conciliant décentralisation et cohérence associative. Cette dernière option a lassentiment des dirigeants qui veulent à la fois faire preuve de réalisme et pratiquer un management participatif, reposant sur une certaine confiance et un sens des responsabilités.
Les associations daction sociale et médico-sociale sont actuellement traversées par un courant de profond changement concernant à la fois des préoccupations éthiques et sociales (le recentrage sur la personne bénéficiaire, la prise en compte de ses conditions daccueil, de vie et de travail) et tout un ensemble dexigences de lenvironnement politique et administratif (exigences de lisibilité, de traçabilité, dinscription dans des schémas départementaux et régionaux).
Reconquête des publics et des adhérents
Par conséquent, la question du changement dans la pérennité se joue au travers de la passation réussie dune génération à lautre de celle des fondateurs, qui impulsèrent lélan originel et le projet fondamental, à celle des managers chargée de poursuivre laction entreprise. En effet, après avoir su créer et mobiliser, il sagit de conforter, daméliorer ce qui peut lêtre, tout en conservant une cohérence. Cependant, les fondateurs ont parfois quelques difficultés à passer la main et à imaginer leur association selon un autre modèle que celui dorigine ; or, il est peu probable de retrouver la même conjonction de personnalités, le même contexte et les mêmes préoccupations que lors de la fondation.
Le second souffle des associations daction sociale et médico-sociale nest-il pas à chercher précisément dans leur fonction fondamentale, dordre culturel, éthique et social, cest-à-dire politique ? Ces associations doivent souvrir davantage sur la vie de la cité, faire sortir la question du handicap dun secteur spécialisé et de leurs établissements pour en faire une véritable question de société. Les luttes permanentes engagées par certaines de ces associations pour laccessibilité, tant au plan environnemental quinstitutionnel, constituent typiquement un exemple dobjet social de seconde génération. Autrement dit, ces associations ne doivent plus être accaparées par la seule fonction demployeur et de gestionnaire même si elles doivent pleinement en prendre possession en affichant des options de management mais également remplir leur fonction politique au sens premier. Noublions pas que ces associations tirent la légitimité de leur position demployeur de leur fonction politique, et non pas linverse.
Il semble que ces associations daction sociale et médico-sociale doivent partir à la reconquête de leurs publics et de leurs adhérents. Afin de parvenir à cette nouvelle mobilisation, il paraît indispensable de faire émerger des centres dintérêt et des motifs de mobilisation plus larges. Cela nécessite de constituer un message clair, fort et mobilisateur : un projet associatif digne de ce nom. Combien de ces associations possèdent-elles aujourdhui un véritable projet associatif, ne se contentant pas dédicter quelques valeurs lénifiantes, mais traçant des perspectives ?
Ce message doit être adressé à tous les bénéficiaires des services de ces associations, leurs familles et leurs proches, mais aussi à leurs divers partenaires ainsi quà dautres acteurs, potentiellement mobilisables. Cela sous-entend un effort tout particulier concernant la communication et ses outils. Or si lon excepte quelques grandes associations, beaucoup ont totalement négligé ce domaine. Reste à savoir si ces associations veulent vraiment attirer et mobiliser ou bien demeurer des clubs fermés, lieu dépanchement pour quelques élus ?
Jean-René Loubat
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