Numéro 631, 29 août 2002

Les associations sont-elles encore dans le coup ?

On peut se demander comment des adhérents de moins en moins nombreux et de plus en plus vieux vont mobiliser des forces vives alors que l’essentiel de ce qui les motivait au départ est acquis. En effet, à peu de choses près, les structures d’accueil, d’éducation et d’insertion sont réalisées, leur statut est conquis, les droits pour les personnes en situation de handicap divers sont reconnus. Alors, si les pionniers ne sont pas remplacés et si les projets ne sont pas adaptés, se pose la question de qui va piloter l’action sociale et médico-sociale demain.


Le social et le médico-social sont gérés très majoritairement par des associations. Ce qui en fait des secteurs de service public assurés par des opérateurs privés. Leur importance est évidente, qu’il s’agisse du nombre de services et d’établissements qu’elles gèrent, du nombre de bénéficiaires auxquels elles assurent des prestations, des professionnels qui travaillent pour elles. Pourtant, ces associations présentent toutes les caractéristiques de colosses aux pieds d’argile. En effet, des enquêtes sur l’état des associations à caractère social et médico-social font ressortir des questionnements alarmants (au-delà de la bonne santé financière de certaines d’entre elles qui constitue fréquemment un trompe-l’œil).

De nombreuses associations connaissent des difficultés pour renouveler leurs conseils d’administration, dont la moyenne d’âge est parfois proche de celle… du parti communiste chinois. Ce fait entraîne un cumul imposant de mandats, certains membres pouvant appartenir à une vingtaine de conseils d’administration différents ! Les assemblées générales s’avèrent également souvent maigres et atones, ou bien encore le nombre d’adhérents se confond avec celui des membres du… CA. Il s’agit d’une crise typique de l’action sociale et médicosociale (le nombre et la vitalité des associations demeurent très élevés dans les autres secteurs), crise qui interpelle le positionnement, le rôle et le fonctionnement de ces associations. Celles-ci sont sommées de revoir leur existence et de mener un sérieux travail de refondation, sous peine de tomber en désuétude, dès que cessera l’assistance respiratoire dont elles bénéficient encore grâce à la gestion d’établissement. De nombreuses associations puisent, en effet, l’argent de leur fonctionnement propre (notamment les frais de siège) sur les fonds destinés à leurs établissements.

Différences d’une association à l’autre
Certaines associations sont constituées au départ d’un noyau de notables (médecins, juges, prêtres, assistantes sociales, hauts fonctionnaires, banquiers, etc.) regroupés autour d’une vision philosophique et sociale (ou plus prosaïquement mus par des ambitions personnelles, politiques, carriéristes). D’autres associations s’avèrent plus récentes et sont constituées de parents ou d’amis de bénéficiaires, directement concernés par les finalités et les objectifs associatifs.
Aujourd’hui, ces associations ne se situent plus dans les mêmes contextes :

• Celles de l’action sociale ont pu compter sur l’attrait en terme de notoriété ou d’évolution professionnelle que pouvait représenter une responsabilité associative, mais en revanche, elles ont peu à attendre de leurs bénéficiaires. Le nombre de leurs adhérents s’avère généralement très faible ; elles remplissent davantage une fonction sociétale plutôt qu’elles ne représentent des groupes de pression. D’ailleurs, leurs établissements ont beaucoup de peine à constituer les fameux conseils de la vie sociale. Nombre de ces associations sont devenues actuellement quelque peu fantoches et dépassées en matière de gestion, de projet, d’anticipation et de management. Les plus importantes acceptent de se confronter à de puissantes interrogations dont l’issue décidera de leur avenir.

• Celles de l’action médicosociale représentent des lobbies importants et pèsent lourd au niveau politique. Elles ont pu généralement mobiliser des adhérents aux compétences gestionnaires afin d’assurer leur fonction d’employeur. Cependant, à l’heure où la plupart des réponses essentielles sont assurées, il s’avère plus difficile pour elles de continuer à mobiliser leurs adhérents fortement engagés par le passé : ceux-ci sont devenus bien souvent des utilisateurs de services parapublics.

Elles ne représentent pas les adhérents
Le système associatif paraît se trouver en position potentiellement critique dans les secteurs social et médico-social, non pas du fait de son statut initial, mais du fait qu’il s’est trouvé historiquement pris dans de multiples paradoxes qui ont participé à détériorer progressivement sa vocation première. Ces paradoxes se trouvent dans le contexte culturel, doctrinaire, ainsi que dans l’organisation propre à l’action sociale et médicosociale en France. En effet, le système associatif est en général avant tout l’expression d’un mouvement social et politique, c’est-à-dire d’un ensemble de personnes prêtes à s’engager dans la cité sur la base d’une intention ou d’un projet commun. Or, le système associatif s’est trouvé bien souvent détourné de sa vocation citoyenne initiale, dès lors qu’il a pénétré les secteurs de l’action sociale et médicosociale.
Les associations d’action sociale et médicosociale ne représentent pas les intérêts de leurs adhérents, mais des intérêts supérieurs ou des réseaux limités. Les bénéficiaires de ces associations ne sont pas représentés dans les instances dirigeantes. Ces associations souffrent cruellement d’un manque de démocratie. C’est que la plupart du temps elles ne sont pas nées d’un groupement spontané d’intéressés – à l’anglo-saxonne – mais d’une œuvre déjà constituée, cherchant à conserver sa place et son patrimoine. Celles qui ont le mieux réussi à préserver leur objet social sont les associations qui ont réuni des parents autour d’une cause les concernant directement.
Les associations d’action sociale et médicosociale ayant ainsi fréquemment perdu leur portée sociopolitique initiale, et avec elle le flot de leurs adhérents, se sont réfugié dans un rôle de gestionnaires sans marge de manœuvre. Elles risquent fort de devenir des coquilles vides, sans mouvement, ni entreprise, faisant encore illusion de par la confusion entretenue entre elles et leurs établissements. Il peut paraître curieux que ces associations ne comprenant souvent que quelques membres actifs qui brassent des millions d’euros, gèrent des centaines de personnels, et apparaissent à tort comme d’importants entrepreneurs mais il faut cependant rappeler que ces sommes d’argent ne sont que transitoires, qu’elles sont d’origine publique, à destination des services gérés par les associations, et qu’elles ne reflètent en rien l’activité et la surface réelles de celles-ci.
L’un des principaux paradoxes de la gestion associative de services et d’établissements d’action sociale et médicosociale, tient au fait que nombre d’associations ne survivent que par leur fonction de gestionnaires de services, tandis que cette gestion devient de plus en plus complexe et qu’elle nécessite des projets forts, des capacités stratégiques d’anticipation, de négociation, de communication et d’ingénierie, ce qui constitue précisément le point faible de ces très nombreuses petites associations, ne possédant ni les moyens, ni les compétences en ces domaines.

Le CA manipule de l’argent public
Si au départ, les établissements gérés ont constitué le bras armé du projet sociopolitique des associations du secteur social et médico-social, ils en sont parfois rapidement devenus la raison d’être, la source de survie, ou encore le parfait écran. Non seulement cette fonction gestionnaire a souvent pris objectivement le pas sur la fonction initiale de ces associations (leur fonction politique), mais elle les a placées dans une position insoutenable de double contrainte. Une entreprise militante ne se transforme pas spontanément en entreprise économique au sens orthodoxe. Ainsi, le conseil d’administration d’une association loi 1901 ne constitue pas un véritable entrepreneur, il n’est pas actionnaire, il n’investit pas son patrimoine propre, ne perçoit pas de dividendes, mieux, il ne peut être rémunéré pour sa fonction ; et qui plus est, dans les secteurs sociaux et médicosociaux, il manipule de l’argent public. Une association fonctionne selon une logique politique ascendante, à savoir qu’une assemblée générale élit ses dirigeants, tandis qu’une entreprise économique fonctionne selon une logique opérationnelle descendante, à savoir que l’entrepreneur embauche ses collaborateurs. Autrement dit, être un mouvement politique privé qui fonctionne avec de l’argent public, alloué à ses structures opératoires pour un service public défini par la puissance publique, n’est pas chose simple ! Dans de nombreux cas, le président d’une association se trouve être tout à la fois employeur des professionnels des établissements et représentant des adhérents, qui peuvent se trouver eux-mêmes en position de dirigeants (via l’assemblée générale) et consommateurs (bénéficiaires). La contradiction ne choque pourtant pas outre mesure… Qu’en serait-il si le PDG d’Air France était également le président de l’association des consommateurs d’Air France ?

Mobiliser autour d’un projet
Compte tenu de toutes ces contradictions, on peut s’interroger sur la pérennité du rôle d’employeur de certaines associations, qui d’ores et déjà sont en difficulté (la puissance publique retire en effet la gestion d’établissement à un certain nombre d’entre elles). Se pose ainsi véritablement la question de savoir qui va piloter l’action sociale et médico-sociale de demain ? La concentration déjà amorcée va-t-elle se poursuivre et va-t-on assister dans les années à venir à l’absorption progressive des petites associations par les plus importantes, celles qui possèdent les moyens en matière de gestion financière, de management, de marketing, de relations publiques et de communication ? Le pari engagé repose bel et bien sur la capacité des associations à se repositionner sur la scène publique et à s’emparer des questions de société, à redevenir de véritables entreprises citoyennes.
Parce qu’elle connaît la fragilité des engagements personnels et militants, l’association d’action sociale et médico-sociale est essentiellement confrontée à un problème de pérennité : comment renouveler les instances dirigeantes tout en maintenant l’élan originel et les valeurs fondamentales qui ont présidé à l’émergence du mouvement ? En effet, le propre d’une cause politique est son caractère d’actualité : rien n’indique que le problème, la cause, le mot d’ordre ou la réponse du moment s’avéreront toujours pertinents le lendemain. Les conséquences managériales sont immenses : quelle est la capacité de telle ou telle association d’action sociale et médico-sociale à assurer une cohérence entre ses établissements, à manager ses personnels, et surtout à mobiliser les hommes autour d’un projet associatif, susceptible d’anticiper et de poser des orientations stratégiques claires ? [lire encadré] Il s’agit d’adapter en permanence le dispositif associatif à un contexte social en perpétuel mouvement.

De véritables services publics déguisés
Les questions qui se posent aujourd’hui à ces associations, et qui conditionnent directement ou indirectement leurs crises institutionnelles, sont à la fois d’ordre technique et politique :

• Technique, parce que les structures professionnelles des associations d’action sociale et médico-sociale ont répondu à des besoins historiques qui ont progressivement émergé : ainsi furent érigés les IME, les CAT, puis les foyers, les MAS, et aujourd’hui les maisons de retraite, tout comme les MECS, les IR, les IPP, les CHRS, les SAS, les CAVA, etc. L’enchaînement empirique des réponses et des dispositifs a produit un ensemble hétérogène de structures et un éclatement de sites géographiques.
La question de la cohérence de semblables configurations est donc bien réelle : comment retrouver, dans cet ensemble dispersé, la communauté d’esprit et le projet initial de l’association ? En effet, en phase de maturité, plus le nombre de services grandit et plus l’écart s’accroît entre ce que l’on peut appeler la technostructure professionnelle et l’association militante. Le risque est alors maximal de voir l’association disparaître derrière ses structures professionnalisées, et que soient ainsi entérinés de véritables services publics déguisés. On en connaît généralement le prix à payer : une motivation ralentie, un faible esprit d’entreprise, un sentiment d’appartenance médiocre, une routinisation et une fonctionnarisation du travail, des aspects statutaires qui priment les aspects fonctionnels, un vieillissement des personnels dû à la faible mobilité ;

• Politique, parce que le tournant évoqué renvoie conséquemment à des options managériales et des modèles. Ainsi, existe-t-il des associations d’action sociale et médico-sociale très pyramidales dans lesquelles la centralisation est quasi totale ; les relations hiérarchiques sont alors très verticales et très cloisonnées. À l’inverse, il existe d’autres associations très atomisées, dont le conseil d’administration n’est qu’un parlement croupion, dépassé par des établissements qui s’autogèrent parfois dans la plus grande confusion. Enfin, il existe des associations de troisième type qui cherchent une voie médiane – certes plus difficile mais prometteuse – conciliant décentralisation et cohérence associative. Cette dernière option a l’assentiment des dirigeants qui veulent à la fois faire preuve de réalisme et pratiquer un management participatif, reposant sur une certaine confiance et un sens des responsabilités.
Les associations d’action sociale et médico-sociale sont actuellement traversées par un courant de profond changement concernant à la fois des préoccupations éthiques et sociales (le recentrage sur la personne bénéficiaire, la prise en compte de ses conditions d’accueil, de vie et de travail) et tout un ensemble d’exigences de l’environnement politique et administratif (exigences de lisibilité, de traçabilité, d’inscription dans des schémas départementaux et régionaux).

Reconquête des publics et des adhérents
Par conséquent, la question du changement dans la pérennité se joue au travers de la passation réussie d’une génération à l’autre – de celle des fondateurs, qui impulsèrent l’élan originel et le projet fondamental, à celle des managers – chargée de poursuivre l’action entreprise. En effet, après avoir su créer et mobiliser, il s’agit de conforter, d’améliorer ce qui peut l’être, tout en conservant une cohérence. Cependant, les fondateurs ont parfois quelques difficultés à passer la main et à imaginer leur association selon un autre modèle que celui d’origine ; or, il est peu probable de retrouver la même conjonction de personnalités, le même contexte et les mêmes préoccupations que lors de la fondation.
Le second souffle des associations d’action sociale et médico-sociale n’est-il pas à chercher précisément dans leur fonction fondamentale, d’ordre culturel, éthique et social, c’est-à-dire politique ? Ces associations doivent s’ouvrir davantage sur la vie de la cité, faire sortir la question du handicap d’un secteur spécialisé et de leurs établissements pour en faire une véritable question de société. Les luttes permanentes engagées par certaines de ces associations pour l’accessibilité, tant au plan environnemental qu’institutionnel, constituent typiquement un exemple d’objet social de seconde génération. Autrement dit, ces associations ne doivent plus être accaparées par la seule fonction d’employeur et de gestionnaire – même si elles doivent pleinement en prendre possession en affichant des options de management – mais également remplir leur fonction politique au sens premier. N’oublions pas que ces associations tirent la légitimité de leur position d’employeur de leur fonction politique, et non pas l’inverse.
Il semble que ces associations d’action sociale et médico-sociale doivent partir à la reconquête de leurs publics et de leurs adhérents. Afin de parvenir à cette nouvelle mobilisation, il paraît indispensable de faire émerger des centres d’intérêt et des motifs de mobilisation plus larges. Cela nécessite de constituer un message clair, fort et mobilisateur : un projet associatif digne de ce nom. Combien de ces associations possèdent-elles aujourd’hui un véritable projet associatif, ne se contentant pas d’édicter quelques valeurs lénifiantes, mais traçant des perspectives ?
Ce message doit être adressé à tous les bénéficiaires des services de ces associations, leurs familles et leurs proches, mais aussi à leurs divers partenaires ainsi qu’à d’autres acteurs, potentiellement mobilisables. Cela sous-entend un effort tout particulier concernant la communication et ses outils. Or si l’on excepte quelques grandes associations, beaucoup ont totalement négligé ce domaine. Reste à savoir si ces associations veulent vraiment attirer et mobiliser ou bien demeurer des clubs fermés, lieu d’épanchement pour quelques élus ?

Jean-René Loubat


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