« Les établissements qui existaient, au début des années 60, au sein de ladministration qui sappelait encore à lépoque lÉducation surveillée, avaient été conçus pour répondre à lordonnance de 1945 sur lenfance délinquante. Ce texte demandait aux magistrats de sanctionner les jeunes délinquants en fonction de la gravité de lacte commis, mais aussi en fonction de leurs possibilités dévolution. Il fallait donc déterminer la nature de leur personnalité. Doù le passage par les Centres dobservation publics (COPES) qui devaient, en 6 mois, donner une appréciation sur les capacités damendement du jeune et déterminer son orientation soit vers un établissement de formation (IPES), soit vers un internat si le jeune travaillait déjà (appelé aussi foyer de semi-liberté).
Le premier centre où jai travaillé en 1961 était celui de Savigny : javais répondu à une petite annonce qui demandait des contractuels. Le premier matin où je suis arrivé, jai été très surpris : une fois le portail ouvert deux cents jeunes en bleu de travail et grosses chaussures, entourés de leurs éducateurs et instructeurs techniques, tous en rang, et ce claquement de talon quand le surveillant général cria « garde-à-vous ». Je me suis alors demandé où jétais arrivé. Les jeunes étaient classés par âge et par symptômes. Certains vivaient dans des bâtiments neufs avec des chambres individuelles quon fermait la nuit. Mais dautres étaient hébergés encore dans les antiques chambrettes grillagées quon appelait « cages à poules », celles dont les portes, héritage de ladministration pénitentiaire, se fermaient toutes en même temps. Ils étaient donc là pour être « observés ». Cest progressivement quon sest orienté vers lindividualisation des prises en charge. À lépoque la prégnance de la structure collective avait un poids important. Cest le groupe qui primait. Tout le monde était pris dans un rapport de violence. Les relations avec les jeunes étaient basées sur la vision dun éducateur modèle. Ladulte était la référence absolue : il savait tout, pouvait tout et devait être le plus fort. Cest si on ne se plaçait pas dans cette toute-puissance quon se trouvait en difficulté. Certains éducateurs arrivaient à simposer du fait de leur seule personnalité. Le rapport de force induit par lorganisation de la structure elle-même, poussait, le cas échéant, à simposer physiquement. La violence était aussi un rite incontournable quand les jeunes rentraient de fugue : ils étaient systématiquement passés à tabac, avant dêtre mis au mitard.
Ma deuxième affectation a été dans un centre dobservation pour les 8/14 ans à Bures-sur-Yvette, dans la vallée de Chevreuse. Là, changement complet de décors : cétait une toute petite unité de 36 enfants répartis sur trois groupes dans deux pavillons. Je me suis retrouvé avec les 12-14 ans. Jen garde un souvenir très fort. Mais, là aussi, mon absence de formation ma pesé. Je me souviens de mon désarroi pour adopter la bonne attitude quand, un jour, je me suis retrouvé à essayer de consoler un enfant de 10 ans qui avait fondu en larmes dans mes bras. Mais quelle vitalité ! On les voyait revivre et progresser pendant leur séjour. On en était malade davoir à les orienter vers les grands IPES, où lon savait très bien ce qui les attendait. Ce nétait pas des enfants de chur. Mais placés dans un cadre différent, plus familial, ils évoluaient bien plus positivement. Jai ensuite effectué deux ans de formation. Puis, jai été affecté à Belle-Île.
LIPES était divisé en deux centres qui nétaient pas situés au même endroit : ce quon appelait alors Brute qui comportait quatre ateliers (maçonnerie, forge, mécanique générale et la ferme) et Haute Boulogne qui formait au métier de matelot. Il faut se rappeler quà lépoque, tout était centralisé : cétait le ministère de la Justice qui affectait les jeunes dans les établissements. Les internats avaient épisodiquement des contacts avec les magistrats du jeune ou ses éducateurs. Les délégués à la liberté surveillée avaient bien leurs filières et pouvaient proposer des préaffectations, mais cétait ladministration centrale qui décidait. Si un jeune disait vouloir faire du cheval, il pouvait être orienté vers Belle-Île
parce quil y avait à « la ferme » deux chevaux de trait ! Les personnels étaient de grande qualité et avaient une perception très fine. On pouvait faire du bon travail. On (re) donnait des réflexes élémentaires : se lever et se coucher à des heures précises, se laver, se tenir à des consignes etc. Le problème, cest que vouloir transformer ces jeunes à lintérieur du microcosme quon formait atteint très vite ses limites. Le jeune était isolé de son milieu familial ou relationnel dorigine et vivait pendant deux ou trois ans, sans beaucoup de contacts avec lextérieur. Cette mise à lécart nétait pas toujours très efficace. Tout au long des années, on a pu constater que ceux qui réussissaient le mieux, en sortant de Belle-Ile, nétaient pas ceux qui avaient réussi à sy adapter : tant que lencadrement était assuré, ça marchait. Mais dès que le cadre disparaissait, ils se trouvaient rapidement en difficulté. Ceux qui résistaient le mieux à la confrontation au monde extérieur, étaient ceux qui avaient réussi à se forger un caractère et qui avaient été souvent des opposants au cours de leur séjour. Belle-Île était une petite structure. Il ny avait pas le poids institutionnel des gros internats. On arrivait à faire beaucoup de choses. On organisait des soirées ciné-club avec les jeunes, des clubs de lecture, beaucoup de sport. Jai même réussi à faire des veillées basées sur la musique classique. Je mattendais à me faire jeter. Jai été finalement très étonné de constater que bien mené, cela passait très bien. Les jeunes que nous avions avaient vécu des souffrances très lourdes. Cétait logique quils renvoient de lagressivité ou de la violence, de linstabilité ou au contraire du repli sur soi. Mais, si on partait de ces réactions pour ne pas essayer de les stimuler malgré tout, on était sûr de laisser en friche beaucoup de richesses. Les activités que nous proposions étaient je crois assez sophistiquées : laccent était mis sur le vivre avec. Cela sest beaucoup perdu aujourdhui. Le cadre de Belle-Île nous permettait de proposer beaucoup de choses à lextérieur. Là aussi, demeurait sous-jacent le rapport de force : ladulte devait faire le poids, cétait lui ou le jeune. Quand un môme rentrait de fugue, il se faisait tabasser en passant successivement dans le bureau du directeur, du sous-directeur et du chef de service. LIPES de Belle-Île a fermé en 1976, comme beaucoup dautres établissements de ce type à même époque. Il ne correspondait plus à ce quon pensait devoir faire et comportait des défauts qui le condamnaient : concentration toujours problématique, dimension de la réinsertion non prise en compte, violence perçue de plus en plus comme inacceptable
Aux IPES ont succédé les Institut spéciaux déducation spécialisée (ISES) qui réunissaient à la fois la fonction observation et la prestation formation. Un élément majeur est intervenu qui a contribué à modifier les pratiques : lintroduction de la mixité. Cela a dabord été le cas dans les équipes éducatives : les relations entre ladulte et le jeune ont commencé à changer. La présence des femmes a fait sortir du seul registre de la violence et de la domination physique. Quand le groupe de jeunes sest trouvé constitué de filles et de garçons, cela a fait diminuer aussi la violence chez les garçons (et les comportements plus hystériques chez les filles !).
Cest aussi dans les années 70, qua été ouverte la structure de Juvisy : cétait un centre éducatif entouré de hauts murs avec un terrain de sport au milieu et quelques ateliers. Tout était prévu pour la sécurité dans les chambres. Les jeunes y étaient placés pour de courtes durées par des juges dinstruction. Lexpérience na pas fonctionné tant à lintérieur quà lextérieur. Le côté soi-disant éducatif a été largement envahi par lenfermement. Les adolescents y ont très vite développé les réflexes quon retrouve en maison darrêt. Et puis, ces séjours étaient très stigmatisant : les jeunes étaient marqués dune étiquette. À leur sortie, aucun établissement nen voulait : ils ne trouvaient pas de solutions. En plus, le passage par le centre nétant pas considéré comme du carcéral, cela ne venait pas en décompte des éventuelles peines dincarcération quils avaient prises : tant quà être enfermés, les jeunes préféraient encore aller en prison ! Chalandon a tenté de renouveler ce type de mesure en 1986/1987. Il a renoncé à solliciter la PJJ, alors très hostile, et a engagé des projets avec le secteur associatif. Les mêmes effets pervers se sont reproduits et menacent aujourdhui ceux qui projettent de créer des centres fermés. En fait, le vrai défi, ce nest pas ceux des jeunes qui commettent des délits suffisamment graves pour risquer lincarcération, mais tous ceux qui, caractériels ou petits délinquants, empoisonnent la vie de tous les jours et quon narrive pas à maîtriser. Il faut trouver des réponses susceptibles de se confronter à eux, de leur apporter les limites quils recherchent. Les expériences des centres éducatifs renforcés ou des centres de placement immédiat sont intéressantes à condition quon ne leur demande pas de tout faire et quon aménage des solutions de sortie. Un réseau doit pouvoir relayer le travail qui y est entrepris, sinon, ce qui a été gagné sera très vite perdu. Avant de se lancer dans des mesures spectaculaires, mieux vaudrait se rappeler des expériences passées, sinon on risque de rencontrer les mêmes échecs. »
Propos recueillis par Jacques Trémintin
« Le plaisir au travail est une condition indispensable à la réussite de laction éducative. Pourquoi ? Peut-être justement parce que les familles que nous rencontrons au quotidien sont déplorablement habituées à susciter la consternation, lhorreur, le mépris, le dégoût, et non pas le plaisir. Il est vrai que ces familles en difficulté commettent parfois des choses abominables : quoi de pire en effet quun parent faisant violence à son enfant ? Le mythe ddipe rendu plus que célèbre par Freud, en occulte un autre, tout autant significatif des souffrances de ce monde ; cest le mythe de Cronos : le dieu grec qui dévore ses enfants à mesure quils naissent. Semblables apparaissent les familles maltraitantes qui infligent dirrémédiables dégâts à leur progéniture. Bien quétant professionnels nous sommes vite agressés par la nocivité contaminante de ces familles dévoreuses denfants. Pour rester dans la thématique des contes, je dirais que personne naime les ogres, justement parce quils mangent les enfants. À de tels parents, il est peu tentant et plutôt dangereux de sidentifier. Alors nous opposons un écran protecteur. Qui souhaite sidentifier à logre, celui-là même qui se livre à ses pulsions innommables au détriment des enfants tombés sous son emprise ? Comment éprouver du plaisir à travailler en permanence avec des personnalités aussi repoussantes et carrément psycho toxiques ? Pourtant si nous, professionnels de lenfance, renvoyons une image négative à notre interlocuteur maltraitant, nous ne faisons que le conforter dans limage déplorable quil a intériorisée de lui-même. Cest ici quintervient notre professionnalité. Ouvrir sans sy perdre, un espace didentification positive à ces personnalités dévastatrices relève souvent de linauguration thérapeutique, sans parler de lexploit immunitaire qui est accompli par la même occasion. Toute tentative de différenciation est judicieuse lorsquon sattaque au summum du pire ! Quil parvienne un tant soit peu à introduire une réédition moins nocive dans lirréversible des répétitions traumatiques, léducateur accède alors au plaisir professionnel. Ce plaisir-là vient avec le renouveau dun espoir pour un enfant qui sombrait. En surcroît vient le plaisir du sentiment de compétence. Je place au rang de mes satisfactions jubilatoires, la certitude davoir joué parfois un rôle clef dans le revirement favorable dune famille en pleine déroute. Je collecte soigneusement ce plaisir-là pour alimenter mon sentiment de compétence ; et je réinvestis tout cela au contact dune nouvelle famille, à laquelle je lance encore mon message despoir : « Daccord vous avez fait des conneries, je sais que vous risquez à tout moment de faire des choses épouvantables, mais montrez-moi plutôt ce que vous savez faire de bien, voyons ce qui chez vous est beau, et uvrons ensemble à faire fructifier vos capacités ; ainsi vous me ferez plaisir et je suis quelquun qui raffole du plaisir davoir fait du bon travail ». Cette entrée en matière surprend parfois. Pourtant, bien souvent, les familles en difficulté ne demandent quà faire plaisir aux travailleurs sociaux. Lire enfin dans nos regards autre chose que la condamnation sans appel dun jugement dépréciateur. Le plaisir dans laction, cest aussi de se sentir bourré dénergie clinique et despoir existentiel. Ce plaisir, pourvu que le signe en soit perceptible, ce plaisir-là représente un réel espoir thérapeutique pour les familles en souffrance. Évidemment le plaisir dont je parle est sublimé : dans la relation daide éducative, les câlins existent mais ils sont rigoureusement symboliques. Je ne peux faire léconomie de rappeler cette éthique, au regard des turbulences de lactualité. La profession est en ce moment montrée du doigt. Il serait cependant non pertinent de sabstenir de parler du plaisir de léducateur au travail sur le prétexte quil fleurit en ce moment des affaires de pédophilie impliquant les malades psycho-sexuels qui parasitent notre profession, comme tant dautres métiers en rapport avec lenfance.
Je considère quen travaillant à soigner les souffrances des autres, léducateur uvre par la même occasion à réduire lampleur de ses souffrances propres. La relation daide psychologique est une circulation à double sens, et non pas un mouvement descendant. Faire ce travail, ça soigne. Non seulement celui qui est désigné comme souffrant, mais aussi celui qui est légitimé par le corps social pour traiter sa souffrance. À mon sens, sil était vraiment pertinent, ou simplement honnête, un éducateur ne devrait jamais omettre de répondre à un parent qui salue son action bénéfique dans la famille : « Merci à vous de même ! » Dans ce métier on investit beaucoup dénergie, et dans certains cas, en pure perte ; on prend aussi parfois des coups douloureux. Mais quand ça marche, quand on réussit notre intervention et ça arrive plus souvent quon ne peut le démontrer, quand on réussit on est largement payé de retour. Cest ce que jai voulu montrer dans Les mille et un jours. Cette alternance entre les moments de découragement et de démotivation, et linstant de bonheur où lenfant nous remercie par un sourire inattendu. Il est devenu un lieu commun de dire que les travailleurs sociaux choisissent leur métier pour réparer les dégâts enregistrés dans leur passé familial. Et alors, soyons psycho-dynamiques ! Utilisons cet état de fait pour impulser dans les familles des transactions innovantes, une dynamique effectivement participative, de linteraction qui galvanise, quelque chose qui leur restitue de la puissance, de lempowerment comme disent les Anglo-Saxons. Usons de subtilité pour faire passer le message : « Certes vous êtes passablement atteints, mais je ne suis pas moi-même exempt de symptômes, alors on va se soigner réciproquement, un peu, ou beaucoup selon le besoin de chacun, et vous allez voir, ça va marcher ! »
Je naime pas trop le mot « vocation » ; le lexique judéo-chrétien ça nest pas ma tasse de thé. Je préfère parler de choix, dengouement, dattirance pour une profession, pour un métier. Alors je dis que oui on choisit encore dêtre travailleur social par choix, par goût, par attrait. Ce métier lorsquon lexerce avec enthousiasme, et en simpliquant pleinement, contribue fortement à la réalisation existentielle, au professionnel comme au privé.
Certes je sais bien quaujourdhui un nouveau péril menace. Il suffit de voir les annonces doffre demploi pour vérifier que les métiers du social sont en déficit de professionnels. On sait quen cette période où les réalités économiques raréfient lemploi, il ny a aucun problème de chômage dans nos professions. Cet état de chose risque de drainer vers les métiers du social, des personnes qui recherchent davantage la sécurité de lemploi quun engagement impliquant dans un métier difficile.
Mais fort heureusement, je rencontre aujourdhui des jeunes gens, tout juste sortis des bancs de lécole, qui font ce choix : devenir éducateur. Ils en parlent avec enthousiasme, ils sont sincères, débordants dénergie, prêts à simpliquer, à fond. Précieuses forces mobilisables pour la survie du corps social ! Je suis animé dun grand espoir quand je communique avec ces jeunes-là. Ils ont la pêche et veulent en découdre avec les souffrances sociales. Je me fais à la fois un plaisir et un devoir de leur dire que le métier déducateur est un métier extraordinaire, difficile, mais surtout extraordinaire. »
Propos recueillis par Guy Benloulou
Francis Alföldi a publié chez Dunod « Mille et un jour dun éducateur » (lire la critique).
Didier Lépine est né en 1958 à Châtellerault dans la Vienne. De son enfance, il ne retient pas grand-chose sinon que, très tôt, il ne se sent pas à sa place à lécole, que rapidement il est en désaccord familial et que donc, tout aussi précocement, il prend quelques distances. Il vit de façon quasi autonome dès lâge de 16 ans. À lépoque, dit-il, on quitte plus facilement le domicile familial et, si lon nest pas trop regardant, on peut vivre aisément de petits boulots. Il y a aussi la bande de copains pour payer un ticket de cinéma et organiser une virée en bagnole. Cest le temps du « vivre vite » et du « tout, tout de suite » ; cest le temps de linsouciance et de la vie au jour le jour. Luniversité exerce encore une certaine fascination sur toute une jeunesse qui saccorde le droit de hanter les amphis, de traîner dans les couloirs et de squatter la « cafet » sans pour autant passer les « exams ». Nayant pas le bac mais seulement un BEP de gestion, il sinscrit aux cours du soir pour passer une capacité en droit. Il rêve de devenir avocat, non pour le métier dit-il, mais pour faire de la politique. Mais il échoue sur le droit commercial et il abandonne la capacité pour retourner aux petits boulots. Il est surveillant de cantine, animateur de colo ou entraîneur de basket. Le tournant de sa vie a lieu dans le courant de lété 1978. Un copain lui conseille de faire des remplacements en institution spécialisée durant les vacances dété. On y embauche pour remplacer le personnel éducatif en congé ou en transfert. Un tout début daprès-midi, à 14 heures, il se présente à Larnay, une institution pour enfants sourds près de Poitiers, pour y rencontrer Jacques Souriau, le directeur. Celui-ci cherche quelquun dimmédiatement disponible et Didier embauche sur le champ. Il a vingt ans et découvre pour la première fois des enfants atteints dun triple handicap sensoriel, des enfants sourds, muets et aveugles. Le choc est rude mais la rencontre avec ce public et avec Jacques Souriau vont guider sa vie pour les quelque quinze ans à venir.
De juin 1978 à août 1979, Didier Lépine reste donc à Larnay où il effectue une série de remplacements au gré des absences des uns ou des autres en qualité de stagiaire avant formation. En septembre 1980, il accepte un poste à La Varenne, un petit foyer pour enfants sourds et aveugles créé par un ancien de Larnay. Cest alors un tout petit foyer qui compte cinq résidants
Aujourdhui, il en compte plus de 80. À lépoque, cest le temps béni de la proximité et de lengagement. Toutefois cest aussi et déjà celui de la professionnalisation. Alors, et parce que, à tort, on lui dit quil faut le bac pour passer les sélections déducateur spécialisé, il sinscrit à celles de moniteur-éducateur. Il est admis simultanément à Tours et à Limoges ; parce quil est un garçon, dit-il, et que la profession se féminise déjà trop. Il choisit Tours, est élu délégué des élèves, ouvre trop sa gueule et se voit proposer une validation de sa première année à condition quil effectue la seconde ailleurs. Il se présente donc à Limoges, sèche tout autant les cours, se frotte aux formateurs qui le mettent devant ses responsabilités sans pour autant lexclure, et finit major de promotion avec un dossier dur à défendre à loral parce que comportant quelques « trous » au niveau des écrits. Sa monographie est laborieuse dans la forme mais originale sur le fond puisquelle traite de la prise en charge des enfants sourds, muets et aveugles. À lépoque le sujet nest pour ainsi dire pas traité et, en matière dintervention éducative, tout ou presque reste à faire dans ce domaine. Pour Didier commence alors ce qui lui apparaît être lune des plus belles périodes de sa vie. Il entre dans le petit monde restreint des handicaps sensoriels associés. Célibataire et sans charge de famille, il sinscrit dans les colloques internationaux et prend tous les frais de voyage à sa charge. En contrepartie il se constitue un carnet dadresses qui va lui être grandement profitable.
De 1981 à 1986, Didier Lépine arpente le monde partout où il y a des institutions spécialisées pour enfants sourds et aveugles. Il commence par les pays scandinaves. La Hollande dabord où la reine Juliana, sensibilisée à ce problème par lun des membres de sa famille atteint par ce type daffection, fait beaucoup pour le développement de la prise en charge des handicaps sensoriels. Mais cest aussi des excursions en Norvège et en Suède. Les contacts noués et les rencontres faites sont autant doccasions denrichir sa pratique. En France et sur son lieu dexercice professionnel, il alterne les périodes de travail intense, durant lesquelles il accumule les heures supplémentaires, et les périodes de repos cumulés. Il en profite alors à chaque fois pour repartir. Toujours sur ses fonds propres, il effectue plusieurs voyages à Montréal entre 1981 et 1983 pour visiter des structures. Il y retourne en 1986 et en profite aussi pour effectuer un stage de deux mois au Helen Keller training Center à New York. Linstitution qui porte le nom de la célèbre jeune femme sourde, muette et aveugle éduquée par Ann Sullivan (voir le film célèbre Miracle en Alabama qui a marqué plusieurs générations) se charge déduquer à leur handicap les personnes devenues sourdes et aveugles à la suite dun accident ou dune maladie. En 1986 cest encore une belle époque, celle juste avant le reaganisme et les coupures budgétaires. Paul Getty II, le célèbre milliardaire, est alors le plus grand donateur de linstitut parce que, pour lui aussi, un membre de sa famille est concerné par ce handicap. Après les deux mois passés à New-York, il rentre en France. Lincendie de sa maison aurait pu être une catastrophe et pourtant, avec largent de lassurance, Didier Lépine en profite pour prendre un congé sabbatique et partir explorer lAsie. Il passe par Bangkok avant daboutir à Chang Maï où un couple de médecins autrichiens a monté une léproserie accueillant une quinzaine de personnes à un stade avancé de la maladie. Il aide aux soins et aux pansements, découvre les membres à létat de moignon et les visages rongés. Le choc est terrible et il revient marqué de son périple en Asie. Ses pas le ramènent naturellement vers les personnes sourdes, muettes et aveugles. Dans un congrès, il rencontre des personnes de lassociation Sense qui en Grande Bretagne développent la prise en charge des enfants sourds aveugles. Il fait la connaissance de Paul Ennals, fils du ministre de lEducation nationale avant larrivée de Mme Thatcher au pouvoir, et qui, à lépoque, est au poste très important de Found Reiser. Cest-à-dire quil est chargé de collecter les fonds en faveur du développement des institutions spécialisées. À lépoque, lassociation Sense a une petite structure à Glasgow, une autre à Peter Borough (nord est de Londres) et elle a en projet louverture de cinq appartements spécialisés à Birmingham. On propose à Didier Lépine un poste de Head of House (léquivalent de chef de service) pour à la fois mettre en route les appartements et former les équipes recrutées. Il accepte le challenge et prend un nouveau congé sabbatique pour une période de huit mois. Il reprend et développe plein de petites astuces pédagogiques ; ce sont des lunettes de natation quil bricole, noircit ou teinte de tâches particulières pour que, en les mettant, les collègues éducateurs se sensibilisent au monde particulier des aveugles ou mal voyants. Il exploite la présence des différents matériaux dans la construction des logements afin de différencier les différents lieux et permettre à leurs occupants de mieux se repérer.
En mai 1989, il revient à La Varenne, son lieu professionnel dorigine. Mais après avoir voyagé dOslo à Montréal, de Montréal à Bangkok et de Bangkok à Birmingham lhorizon du Poitou-Charentes lui paraît soudain trop restreint. Didier sy ennuie. Il manque alors loccasion de partir un an en Nouvelle-Zélande mais ne rate pas celle de découvrir lAfrique avec une bande de copains qui traversent la mer et le désert pour revendre des voitures aux habitants des pays dAfrique noire. Ce voyage il le reprend par la suite à son compte mais pour transporter des médicaments vers les écoles denfants sourds et aveugles de Niamey, de Maharadi, à la frontière du Nigeria, ou de Zinder au Sud Niger. Son chargement est fait de dons et ses voyages sont financés sur ses fonds propres. Il charge des pièces automobiles quil fourgue comme monnaie déchange au gré de ses étapes chez lhabitant. Là encore il en profite pour enrichir son carnet dadresses. Le 25 décembre 1991 il est à Mostaganem en Algérie lorsque se répand la nouvelle de la victoire du FIS aux élections. Des amis lui conseillent alors de sortir du pays le plus vite possible. La conscience du danger se fait soudain plus aiguë, même si ce nest pas la première fois quil est confronté au risque. De retour en France, il est formateur à Poitiers auprès dadultes en grande précarité sociale. En septembre 94, il entre en formation déducateur spécialisé et obtient son diplôme en juin
1996.
Philippe Gaberan
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