Numéro 629, 11 juillet 2002

Portraits d’éducateurs

Yvon Bazin, Francis Alföldi et Didier Lépine. Trois histoires d’éducateurs, trois cheminements différents pour la même passion du métier. Un travail qui ne nécessite peut-être pas la vocation mais demande qu’on l’aime pour être bien fait. Le premier atteint par l’âge de la retraite a fini ; le second est possédé par un enthousiasme communicatif ; le troisième après bien des pérégrinations cherche encore à découvrir


Mémoires d’un éducateur modèle

Yvon Bazin a commencé le métier au début des années soixante comme « préstagiaire » dans les centres plus ou moins fermés d’alors. Même s’il conserve quelques souvenirs nostalgiques de cette époque il ne souhaite pas du tout en voir revenir les excès. Il a terminé une carrière bien remplie comme directeur départemental de la PJJ

« Les établissements qui existaient, au début des années 60, au sein de l’administration qui s’appelait encore à l’époque l’Éducation surveillée, avaient été conçus pour répondre à l’ordonnance de 1945 sur l’enfance délinquante. Ce texte demandait aux magistrats de sanctionner les jeunes délinquants en fonction de la gravité de l’acte commis, mais aussi en fonction de leurs possibilités d’évolution. Il fallait donc déterminer la nature de leur personnalité. D’où le passage par les Centres d’observation publics (COPES) qui devaient, en 6 mois, donner une appréciation sur les capacités d’amendement du jeune et déterminer son orientation soit vers un établissement de formation (IPES), soit vers un internat si le jeune travaillait déjà (appelé aussi foyer de semi-liberté).
Le premier centre où j’ai travaillé en 1961 était celui de Savigny : j’avais répondu à une petite annonce qui demandait des contractuels. Le premier matin où je suis arrivé, j’ai été très surpris : une fois le portail ouvert deux cents jeunes en bleu de travail et grosses chaussures, entourés de leurs éducateurs et instructeurs techniques, tous en rang, et ce claquement de talon quand le surveillant général cria « garde-à-vous ». Je me suis alors demandé où j’étais arrivé. Les jeunes étaient classés par âge et par symptômes. Certains vivaient dans des bâtiments neufs avec des chambres individuelles qu’on fermait la nuit. Mais d’autres étaient hébergés encore dans les antiques chambrettes grillagées qu’on appelait « cages à poules », celles dont les portes, héritage de l’administration pénitentiaire, se fermaient toutes en même temps. Ils étaient donc là pour être « observés ». C’est progressivement qu’on s’est orienté vers l’individualisation des prises en charge. À l’époque la prégnance de la structure collective avait un poids important. C’est le groupe qui primait. Tout le monde était pris dans un rapport de violence. Les relations avec les jeunes étaient basées sur la vision d’un éducateur modèle. L’adulte était la référence absolue : il savait tout, pouvait tout et devait être le plus fort. C’est si on ne se plaçait pas dans cette toute-puissance qu’on se trouvait en difficulté. Certains éducateurs arrivaient à s’imposer du fait de leur seule personnalité. Le rapport de force induit par l’organisation de la structure elle-même, poussait, le cas échéant, à s’imposer physiquement. La violence était aussi un rite incontournable quand les jeunes rentraient de fugue : ils étaient systématiquement passés à tabac, avant d’être mis au mitard.
Ma deuxième affectation a été dans un centre d’observation pour les 8/14 ans à Bures-sur-Yvette, dans la vallée de Chevreuse. Là, changement complet de décors : c’était une toute petite unité de 36 enfants répartis sur trois groupes dans deux pavillons. Je me suis retrouvé avec les 12-14 ans. J’en garde un souvenir très fort. Mais, là aussi, mon absence de formation m’a pesé. Je me souviens de mon désarroi pour adopter la bonne attitude quand, un jour, je me suis retrouvé à essayer de consoler un enfant de 10 ans qui avait fondu en larmes dans mes bras. Mais quelle vitalité ! On les voyait revivre et progresser pendant leur séjour. On en était malade d’avoir à les orienter vers les grands IPES, où l’on savait très bien ce qui les attendait. Ce n’était pas des enfants de chœur. Mais placés dans un cadre différent, plus familial, ils évoluaient bien plus positivement. J’ai ensuite effectué deux ans de formation. Puis, j’ai été affecté à Belle-Île.
L’IPES était divisé en deux centres qui n’étaient pas situés au même endroit : ce qu’on appelait alors Brute qui comportait quatre ateliers (maçonnerie, forge, mécanique générale et la ferme) et Haute Boulogne qui formait au métier de matelot. Il faut se rappeler qu’à l’époque, tout était centralisé : c’était le ministère de la Justice qui affectait les jeunes dans les établissements. Les internats avaient épisodiquement des contacts avec les magistrats du jeune ou ses éducateurs. Les délégués à la liberté surveillée avaient bien leurs filières et pouvaient proposer des préaffectations, mais c’était l’administration centrale qui décidait. Si un jeune disait vouloir faire du cheval, il pouvait être orienté vers Belle-Île… parce qu’il y avait à « la ferme » deux chevaux de trait ! Les personnels étaient de grande qualité et avaient une perception très fine. On pouvait faire du bon travail. On (re) donnait des réflexes élémentaires : se lever et se coucher à des heures précises, se laver, se tenir à des consignes etc. Le problème, c’est que vouloir transformer ces jeunes à l’intérieur du microcosme qu’on formait atteint très vite ses limites. Le jeune était isolé de son milieu familial ou relationnel d’origine et vivait pendant deux ou trois ans, sans beaucoup de contacts avec l’extérieur. Cette mise à l’écart n’était pas toujours très efficace. Tout au long des années, on a pu constater que ceux qui réussissaient le mieux, en sortant de Belle-Ile, n’étaient pas ceux qui avaient réussi à s’y adapter : tant que l’encadrement était assuré, ça marchait. Mais dès que le cadre disparaissait, ils se trouvaient rapidement en difficulté. Ceux qui résistaient le mieux à la confrontation au monde extérieur, étaient ceux qui avaient réussi à se forger un caractère et qui avaient été souvent des opposants au cours de leur séjour. Belle-Île était une petite structure. Il n’y avait pas le poids institutionnel des gros internats. On arrivait à faire beaucoup de choses. On organisait des soirées ciné-club avec les jeunes, des clubs de lecture, beaucoup de sport. J’ai même réussi à faire des veillées basées sur la musique classique. Je m’attendais à me faire jeter. J’ai été finalement très étonné de constater que bien mené, cela passait très bien. Les jeunes que nous avions avaient vécu des souffrances très lourdes. C’était logique qu’ils renvoient de l’agressivité ou de la violence, de l’instabilité ou au contraire du repli sur soi. Mais, si on partait de ces réactions pour ne pas essayer de les stimuler malgré tout, on était sûr de laisser en friche beaucoup de richesses. Les activités que nous proposions étaient je crois assez sophistiquées : l’accent était mis sur le vivre avec. Cela s’est beaucoup perdu aujourd’hui. Le cadre de Belle-Île nous permettait de proposer beaucoup de choses à l’extérieur. Là aussi, demeurait sous-jacent le rapport de force : l’adulte devait faire le poids, c’était lui ou le jeune. Quand un môme rentrait de fugue, il se faisait tabasser en passant successivement dans le bureau du directeur, du sous-directeur et du chef de service. L’IPES de Belle-Île a fermé en 1976, comme beaucoup d’autres établissements de ce type à même époque. Il ne correspondait plus à ce qu’on pensait devoir faire et comportait des défauts qui le condamnaient : concentration toujours problématique, dimension de la réinsertion non prise en compte, violence perçue de plus en plus comme inacceptable… Aux IPES ont succédé les Institut spéciaux d’éducation spécialisée (ISES) qui réunissaient à la fois la fonction observation et la prestation formation. Un élément majeur est intervenu qui a contribué à modifier les pratiques : l’introduction de la mixité. Cela a d’abord été le cas dans les équipes éducatives : les relations entre l’adulte et le jeune ont commencé à changer. La présence des femmes a fait sortir du seul registre de la violence et de la domination physique. Quand le groupe de jeunes s’est trouvé constitué de filles et de garçons, cela a fait diminuer aussi la violence chez les garçons (et les comportements plus hystériques chez les filles !).
C’est aussi dans les années 70, qu’a été ouverte la structure de Juvisy : c’était un centre éducatif entouré de hauts murs avec un terrain de sport au milieu et quelques ateliers. Tout était prévu pour la sécurité dans les chambres. Les jeunes y étaient placés pour de courtes durées par des juges d’instruction. L’expérience n’a pas fonctionné tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le côté soi-disant éducatif a été largement envahi par l’enfermement. Les adolescents y ont très vite développé les réflexes qu’on retrouve en maison d’arrêt. Et puis, ces séjours étaient très stigmatisant : les jeunes étaient marqués d’une étiquette. À leur sortie, aucun établissement n’en voulait : ils ne trouvaient pas de solutions. En plus, le passage par le centre n’étant pas considéré comme du carcéral, cela ne venait pas en décompte des éventuelles peines d’incarcération qu’ils avaient prises : tant qu’à être enfermés, les jeunes préféraient encore aller en prison ! Chalandon a tenté de renouveler ce type de mesure en 1986/1987. Il a renoncé à solliciter la PJJ, alors très hostile, et a engagé des projets avec le secteur associatif. Les mêmes effets pervers se sont reproduits et menacent aujourd’hui ceux qui projettent de créer des centres fermés. En fait, le vrai défi, ce n’est pas ceux des jeunes qui commettent des délits suffisamment graves pour risquer l’incarcération, mais tous ceux qui, caractériels ou petits délinquants, empoisonnent la vie de tous les jours et qu’on n’arrive pas à maîtriser. Il faut trouver des réponses susceptibles de se confronter à eux, de leur apporter les limites qu’ils recherchent. Les expériences des centres éducatifs renforcés ou des centres de placement immédiat sont intéressantes à condition qu’on ne leur demande pas de tout faire et qu’on aménage des solutions de sortie. Un réseau doit pouvoir relayer le travail qui y est entrepris, sinon, ce qui a été gagné sera très vite perdu. Avant de se lancer dans des mesures spectaculaires, mieux vaudrait se rappeler des expériences passées, sinon on risque de rencontrer les mêmes échecs. »

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Parcours d’un éducateur émerveillé

Francis Alföldi s’enthousiasme pour son travail auprès des enfants et des familles. Il s’adonne avec la même exaltation à la formation et à l’écriture puisqu’il vient de publier Les milles et un jour d’un éducateur. « Faire cetravail ça soigne » affirme-t-il

« Le plaisir au travail est une condition indispensable à la réussite de l’action éducative. Pourquoi ? Peut-être justement parce que les familles que nous rencontrons au quotidien sont déplorablement habituées à susciter la consternation, l’horreur, le mépris, le dégoût, et non pas le plaisir. Il est vrai que ces familles en difficulté commettent parfois des choses abominables : quoi de pire en effet qu’un parent faisant violence à son enfant ? Le mythe d’Œdipe rendu plus que célèbre par Freud, en occulte un autre, tout autant significatif des souffrances de ce monde ; c’est le mythe de Cronos : le dieu grec qui dévore ses enfants à mesure qu’ils naissent. Semblables apparaissent les familles maltraitantes qui infligent d’irrémédiables dégâts à leur progéniture. Bien qu’étant professionnels nous sommes vite agressés par la nocivité contaminante de ces familles dévoreuses d’enfants. Pour rester dans la thématique des contes, je dirais que personne n’aime les ogres, justement parce qu’ils mangent les enfants. À de tels parents, il est peu tentant et plutôt dangereux de s’identifier. Alors nous opposons un écran protecteur. Qui souhaite s’identifier à l’ogre, celui-là même qui se livre à ses pulsions innommables au détriment des enfants tombés sous son emprise ? Comment éprouver du plaisir à travailler en permanence avec des personnalités aussi repoussantes et carrément psycho toxiques ? Pourtant si nous, professionnels de l’enfance, renvoyons une image négative à notre interlocuteur maltraitant, nous ne faisons que le conforter dans l’image déplorable qu’il a intériorisée de lui-même. C’est ici qu’intervient notre professionnalité. Ouvrir sans s’y perdre, un espace d’identification positive à ces personnalités dévastatrices relève souvent de l’inauguration thérapeutique, sans parler de l’exploit immunitaire qui est accompli par la même occasion. Toute tentative de différenciation est judicieuse lorsqu’on s’attaque au summum du pire ! Qu’il parvienne un tant soit peu à introduire une réédition moins nocive dans l’irréversible des répétitions traumatiques, l’éducateur accède alors au plaisir professionnel. Ce plaisir-là vient avec le renouveau d’un espoir pour un enfant qui sombrait. En surcroît vient le plaisir du sentiment de compétence. Je place au rang de mes satisfactions jubilatoires, la certitude d’avoir joué parfois un rôle clef dans le revirement favorable d’une famille en pleine déroute. Je collecte soigneusement ce plaisir-là pour alimenter mon sentiment de compétence ; et je réinvestis tout cela au contact d’une nouvelle famille, à laquelle je lance encore mon message d’espoir : « D’accord vous avez fait des conneries, je sais que vous risquez à tout moment de faire des choses épouvantables, mais montrez-moi plutôt ce que vous savez faire de bien, voyons ce qui chez vous est beau, et œuvrons ensemble à faire fructifier vos capacités ; ainsi vous me ferez plaisir et je suis quelqu’un qui raffole du plaisir d’avoir fait du bon travail ». Cette entrée en matière surprend parfois. Pourtant, bien souvent, les familles en difficulté ne demandent qu’à faire plaisir aux travailleurs sociaux. Lire enfin dans nos regards autre chose que la condamnation sans appel d’un jugement dépréciateur. Le plaisir dans l’action, c’est aussi de se sentir bourré d’énergie clinique et d’espoir existentiel. Ce plaisir, pourvu que le signe en soit perceptible, ce plaisir-là représente un réel espoir thérapeutique pour les familles en souffrance. Évidemment le plaisir dont je parle est sublimé : dans la relation d’aide éducative, les câlins existent mais ils sont rigoureusement symboliques. Je ne peux faire l’économie de rappeler cette éthique, au regard des turbulences de l’actualité. La profession est en ce moment montrée du doigt. Il serait cependant non pertinent de s’abstenir de parler du plaisir de l’éducateur au travail sur le prétexte qu’il fleurit en ce moment des affaires de pédophilie impliquant les malades psycho-sexuels qui parasitent notre profession, comme tant d’autres métiers en rapport avec l’enfance.
Je considère qu’en travaillant à soigner les souffrances des autres, l’éducateur œuvre par la même occasion à réduire l’ampleur de ses souffrances propres. La relation d’aide psychologique est une circulation à double sens, et non pas un mouvement descendant. Faire ce travail, ça soigne. Non seulement celui qui est désigné comme souffrant, mais aussi celui qui est légitimé par le corps social pour traiter sa souffrance. À mon sens, s’il était vraiment pertinent, ou simplement honnête, un éducateur ne devrait jamais omettre de répondre à un parent qui salue son action bénéfique dans la famille : « Merci à vous de même ! » Dans ce métier on investit beaucoup d’énergie, et dans certains cas, en pure perte ; on prend aussi parfois des coups douloureux. Mais quand ça marche, quand on réussit notre intervention et ça arrive plus souvent qu’on ne peut le démontrer, quand on réussit on est largement payé de retour. C’est ce que j’ai voulu montrer dans Les mille et un jours. Cette alternance entre les moments de découragement et de démotivation, et l’instant de bonheur où l’enfant nous remercie par un sourire inattendu. Il est devenu un lieu commun de dire que les travailleurs sociaux choisissent leur métier pour réparer les dégâts enregistrés dans leur passé familial. Et alors, soyons psycho-dynamiques ! Utilisons cet état de fait pour impulser dans les familles des transactions innovantes, une dynamique effectivement participative, de l’interaction qui galvanise, quelque chose qui leur restitue de la puissance, de l’empowerment comme disent les Anglo-Saxons. Usons de subtilité pour faire passer le message : « Certes vous êtes passablement atteints, mais je ne suis pas moi-même exempt de symptômes, alors on va se soigner réciproquement, un peu, ou beaucoup selon le besoin de chacun, et vous allez voir, ça va marcher ! »
Je n’aime pas trop le mot « vocation » ; le lexique judéo-chrétien ça n’est pas ma tasse de thé. Je préfère parler de choix, d’engouement, d’attirance pour une profession, pour un métier. Alors je dis que oui on choisit encore d’être travailleur social par choix, par goût, par attrait. Ce métier lorsqu’on l’exerce avec enthousiasme, et en s’impliquant pleinement, contribue fortement à la réalisation existentielle, au professionnel comme au privé.
Certes je sais bien qu’aujourd’hui un nouveau péril menace. Il suffit de voir les annonces d’offre d’emploi pour vérifier que les métiers du social sont en déficit de professionnels. On sait qu’en cette période où les réalités économiques raréfient l’emploi, il n’y a aucun problème de chômage dans nos professions. Cet état de chose risque de drainer vers les métiers du social, des personnes qui recherchent davantage la sécurité de l’emploi qu’un engagement impliquant dans un métier difficile.
Mais fort heureusement, je rencontre aujourd’hui des jeunes gens, tout juste sortis des bancs de l’école, qui font ce choix : devenir éducateur. Ils en parlent avec enthousiasme, ils sont sincères, débordants d’énergie, prêts à s’impliquer, à fond. Précieuses forces mobilisables pour la survie du corps social ! Je suis animé d’un grand espoir quand je communique avec ces jeunes-là. Ils ont la pêche et veulent en découdre avec les souffrances sociales. Je me fais à la fois un plaisir et un devoir de leur dire que le métier d’éducateur est un métier extraordinaire, difficile, mais surtout extraordinaire. »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Francis Alföldi a publié chez Dunod « Mille et un jour d’un éducateur » (lire la critique).


Itinéraire d’un éducateur libre

Didier Lépine a parcouru, durant près de vingt ans, le monde d’ouest en est et du nord au sud, afin de mettre ses compétences de travailleur social au service des enfants sourds et aveugles. Désir de fuite ou besoin de rencontres, sa trajectoire est à l’antipode d’une carrière tranquille

Didier Lépine est né en 1958 à Châtellerault dans la Vienne. De son enfance, il ne retient pas grand-chose sinon que, très tôt, il ne se sent pas à sa place à l’école, que rapidement il est en désaccord familial et que donc, tout aussi précocement, il prend quelques distances. Il vit de façon quasi autonome dès l’âge de 16 ans. À l’époque, dit-il, on quitte plus facilement le domicile familial et, si l’on n’est pas trop regardant, on peut vivre aisément de petits boulots. Il y a aussi la bande de copains pour payer un ticket de cinéma et organiser une virée en bagnole. C’est le temps du « vivre vite » et du « tout, tout de suite » ; c’est le temps de l’insouciance et de la vie au jour le jour. L’université exerce encore une certaine fascination sur toute une jeunesse qui s’accorde le droit de hanter les amphis, de traîner dans les couloirs et de squatter la « cafet » sans pour autant passer les « exams ». N’ayant pas le bac mais seulement un BEP de gestion, il s’inscrit aux cours du soir pour passer une capacité en droit. Il rêve de devenir avocat, non pour le métier dit-il, mais pour faire de la politique. Mais il échoue sur le droit commercial et il abandonne la capacité pour retourner aux petits boulots. Il est surveillant de cantine, animateur de colo ou entraîneur de basket. Le tournant de sa vie a lieu dans le courant de l’été 1978. Un copain lui conseille de faire des remplacements en institution spécialisée durant les vacances d’été. On y embauche pour remplacer le personnel éducatif en congé ou en transfert. Un tout début d’après-midi, à 14 heures, il se présente à Larnay, une institution pour enfants sourds près de Poitiers, pour y rencontrer Jacques Souriau, le directeur. Celui-ci cherche quelqu’un d’immédiatement disponible et Didier embauche sur le champ. Il a vingt ans et découvre pour la première fois des enfants atteints d’un triple handicap sensoriel, des enfants sourds, muets et aveugles. Le choc est rude mais la rencontre avec ce public et avec Jacques Souriau vont guider sa vie pour les quelque quinze ans à venir.
De juin 1978 à août 1979, Didier Lépine reste donc à Larnay où il effectue une série de remplacements au gré des absences des uns ou des autres en qualité de stagiaire avant formation. En septembre 1980, il accepte un poste à La Varenne, un petit foyer pour enfants sourds et aveugles créé par un ancien de Larnay. C’est alors un tout petit foyer qui compte cinq résidants… Aujourd’hui, il en compte plus de 80. À l’époque, c’est le temps béni de la proximité et de l’engagement. Toutefois c’est aussi et déjà celui de la professionnalisation. Alors, et parce que, à tort, on lui dit qu’il faut le bac pour passer les sélections d’éducateur spécialisé, il s’inscrit à celles de moniteur-éducateur. Il est admis simultanément à Tours et à Limoges ; parce qu’il est un garçon, dit-il, et que la profession se féminise déjà trop. Il choisit Tours, est élu délégué des élèves, ouvre trop sa gueule et se voit proposer une validation de sa première année à condition qu’il effectue la seconde ailleurs. Il se présente donc à Limoges, sèche tout autant les cours, se frotte aux formateurs qui le mettent devant ses responsabilités sans pour autant l’exclure, et finit major de promotion avec un dossier dur à défendre à l’oral parce que comportant quelques « trous » au niveau des écrits. Sa monographie est laborieuse dans la forme mais originale sur le fond puisqu’elle traite de la prise en charge des enfants sourds, muets et aveugles. À l’époque le sujet n’est pour ainsi dire pas traité et, en matière d’intervention éducative, tout ou presque reste à faire dans ce domaine. Pour Didier commence alors ce qui lui apparaît être l’une des plus belles périodes de sa vie. Il entre dans le petit monde restreint des handicaps sensoriels associés. Célibataire et sans charge de famille, il s’inscrit dans les colloques internationaux et prend tous les frais de voyage à sa charge. En contrepartie il se constitue un carnet d’adresses qui va lui être grandement profitable.
De 1981 à 1986, Didier Lépine arpente le monde partout où il y a des institutions spécialisées pour enfants sourds et aveugles. Il commence par les pays scandinaves. La Hollande d’abord où la reine Juliana, sensibilisée à ce problème par l’un des membres de sa famille atteint par ce type d’affection, fait beaucoup pour le développement de la prise en charge des handicaps sensoriels. Mais c’est aussi des excursions en Norvège et en Suède. Les contacts noués et les rencontres faites sont autant d’occasions d’enrichir sa pratique. En France et sur son lieu d’exercice professionnel, il alterne les périodes de travail intense, durant lesquelles il accumule les heures supplémentaires, et les périodes de repos cumulés. Il en profite alors à chaque fois pour repartir. Toujours sur ses fonds propres, il effectue plusieurs voyages à Montréal entre 1981 et 1983 pour visiter des structures. Il y retourne en 1986 et en profite aussi pour effectuer un stage de deux mois au Helen Keller training Center à New York. L’institution qui porte le nom de la célèbre jeune femme sourde, muette et aveugle éduquée par Ann Sullivan (voir le film célèbre Miracle en Alabama qui a marqué plusieurs générations) se charge d’éduquer à leur handicap les personnes devenues sourdes et aveugles à la suite d’un accident ou d’une maladie. En 1986 c’est encore une belle époque, celle juste avant le reaganisme et les coupures budgétaires. Paul Getty II, le célèbre milliardaire, est alors le plus grand donateur de l’institut parce que, pour lui aussi, un membre de sa famille est concerné par ce handicap. Après les deux mois passés à New-York, il rentre en France. L’incendie de sa maison aurait pu être une catastrophe et pourtant, avec l’argent de l’assurance, Didier Lépine en profite pour prendre un congé sabbatique et partir explorer l’Asie. Il passe par Bangkok avant d’aboutir à Chang Maï où un couple de médecins autrichiens a monté une léproserie accueillant une quinzaine de personnes à un stade avancé de la maladie. Il aide aux soins et aux pansements, découvre les membres à l’état de moignon et les visages rongés. Le choc est terrible et il revient marqué de son périple en Asie. Ses pas le ramènent naturellement vers les personnes sourdes, muettes et aveugles. Dans un congrès, il rencontre des personnes de l’association Sense qui en Grande Bretagne développent la prise en charge des enfants sourds aveugles. Il fait la connaissance de Paul Ennals, fils du ministre de l’Education nationale avant l’arrivée de Mme Thatcher au pouvoir, et qui, à l’époque, est au poste très important de Found Reiser. C’est-à-dire qu’il est chargé de collecter les fonds en faveur du développement des institutions spécialisées. À l’époque, l’association Sense a une petite structure à Glasgow, une autre à Peter Borough (nord est de Londres) et elle a en projet l’ouverture de cinq appartements spécialisés à Birmingham. On propose à Didier Lépine un poste de Head of House (l’équivalent de chef de service) pour à la fois mettre en route les appartements et former les équipes recrutées. Il accepte le challenge et prend un nouveau congé sabbatique pour une période de huit mois. Il reprend et développe plein de petites astuces pédagogiques ; ce sont des lunettes de natation qu’il bricole, noircit ou teinte de tâches particulières pour que, en les mettant, les collègues éducateurs se sensibilisent au monde particulier des aveugles ou mal voyants. Il exploite la présence des différents matériaux dans la construction des logements afin de différencier les différents lieux et permettre à leurs occupants de mieux se repérer.
En mai 1989, il revient à La Varenne, son lieu professionnel d’origine. Mais après avoir voyagé d’Oslo à Montréal, de Montréal à Bangkok et de Bangkok à Birmingham l’horizon du Poitou-Charentes lui paraît soudain trop restreint. Didier s’y ennuie. Il manque alors l’occasion de partir un an en Nouvelle-Zélande mais ne rate pas celle de découvrir l’Afrique avec une bande de copains qui traversent la mer et le désert pour revendre des voitures aux habitants des pays d’Afrique noire. Ce voyage il le reprend par la suite à son compte mais pour transporter des médicaments vers les écoles d’enfants sourds et aveugles de Niamey, de Maharadi, à la frontière du Nigeria, ou de Zinder au Sud Niger. Son chargement est fait de dons et ses voyages sont financés sur ses fonds propres. Il charge des pièces automobiles qu’il fourgue comme monnaie d’échange au gré de ses étapes chez l’habitant. Là encore il en profite pour enrichir son carnet d’adresses. Le 25 décembre 1991 il est à Mostaganem en Algérie lorsque se répand la nouvelle de la victoire du FIS aux élections. Des amis lui conseillent alors de sortir du pays le plus vite possible. La conscience du danger se fait soudain plus aiguë, même si ce n’est pas la première fois qu’il est confronté au risque. De retour en France, il est formateur à Poitiers auprès d’adultes en grande précarité sociale. En septembre 94, il entre en formation d’éducateur spécialisé et obtient son diplôme en juin… 1996.

Philippe Gaberan


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