Numéro 628, 4 juillet 2002

Les conseils d’enfants et de jeunes, des outils citoyens

En France, plus de mille conseils d’enfants et de jeunes permettent aux 9-18 ans de donner leur avis sur les programmes des élus, de faire part de leurs idées sur la vie locale mais aussi de bâtir des projets. L’idée est séduisante et a donné, ça et là, de bons résultats. N’y a-t-il pas toutefois des risques de jeunisme, de démagogie, voire d’instrumentalisation politique ?


En fin d’année dernière, l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANACEJ) [1] a fêté ses dix ans d’existence [lire encadré]. Pour l’occasion, des rencontres intitulées Notre avis, notre vie… C’est quoi votre avis ? avaient été organisées à destination des « conseillers » de plus de 14 ans. En fait cet anniversaire ne marque pas vraiment la naissance des conseils de jeunes. En effet, les premières expérimentations en la matière virent le jour à partir de… 1963. Cette année-là, ce sont quelques lycéens de Sedan qui, les premiers, ont revendiqué d’assister aux séances du conseil municipal et d’avoir un point de vue sur les projets du maire. Entre 1965 et 68, plusieurs villes suivront, telles Cholet, Saint-Lô ou Laval. Puis, entre 1971 et 76, à l’initiative d’un maire instituteur (tendance éducation nouvelle), un conseil de jeunes va fonctionner dans la région de Montbéliard : il s’agit là clairement d’installer un lieu d’instruction civique appliquée. En 1979, un conseil d’enfants se crée à Schiltigheim, se médiatise… et perdure. À partir de 1982, « boostés » par la victoire de la gauche l’année précédente, les conseils se multiplient.
En 1985, l’encore jeune Conseil national de prévention de la délinquance (CNPD) va financer un film consacré aux conseils d’enfants de Schiltigheim et d’Épinal. Quelque temps plus tard, une circulaire relative à l’éducation civique à l’école va contribuer à leur insuffler une nouvelle dynamique. Des premières rencontres de conseils municipaux d’enfants — soixante villes représentées, tout de même — avaient d’ailleurs été initiées en 1987 par le défunt Institut de l’enfance et de la famille (IDEF). Le 3 août 1990, la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) est ratifiée par la France. Et à cette période, les conseils d’enfants et de jeunes vont véritablement passer du stade de l’expérimentation à celui de la généralisation : 160 en 1989, 740 en 1994, puis 940 en 1997. Marie-Georges Buffet mettra en place dans chaque département, à partir de 1997, des conseils consultatifs de la jeunesse ; aux dernières élections municipales de 2001, nombreux ont été les candidats à proposer la création de tels conseils…

Un conseil de jeunes, comment ça fonctionne ?

Après avoir défini objectifs et grandes lignes de fonctionnement, un conseil de jeunes peut être institué à la suite d’une délibération de conseil municipal, s’appuyant sur une loi de février 1992 relative à l’administration territoriale et aux comités consultatifs. Une information est ensuite dispensée par la mairie sur la tenue des élections : réception des candidatures, soutien aux jeunes pour leur campagne électorale, organisation des bureaux de vote, dépouillement et proclamation des résultats. Une fois les représentants élus, les travaux peuvent commencer : après une rencontre avec le maire, les nouveaux élus pourront, en séance plénière, présenter leurs projets ou initier des débats sur les thèmes de société. Des commissions thématiques vont éclore, qui n’oublieront pas de créer des outils de communication nécessaires à la concertation et à la visibilité, et d’organiser des échanges avec d’autres lieux de participation (associations, comités de quartier…). En fin d’année, le bilan de l’action du conseil sera présenté aux élus, mais aussi aux partenaires, aux jeunes et aux parents. La séance plénière de fin de mandat organise en principe un retour avec l’ensemble des acteurs, sur les projets, le fonctionnement et l’intérêt du conseil.
Plusieurs échelles sont possibles, et d’autres formules existent au niveau du département ou de la région. Ainsi, les compétences des conseils régionaux se sont accrues depuis les lois de décentralisation : trois conseils régionaux de jeunes (Auvergne, Picardie, Poitou-Charentes), associent lycéens, élèves de BTS ou de centres de formation. En Auvergne par exemple, le conseil regroupe 47 membres, âgés de 16 à 23 ans, originaires de quatre départements : ils sont désignés par les autres jeunes au sein des lycées d’enseignement public, technique, agricole, des centres d’apprentissage et des organismes de formation, mais aussi parmi les étudiants de l’enseignement supérieur. Quatre commissions fonctionnent : éducation et formation, développement économique et affaires européennes, aménagement du territoire et environnement, et enfin sports, culture et identité régionale. De même, quelques conseils généraux de jeunes affilient des collégiens du département. En Allier, 127 adolescents de 4ème et de 3ème ont intégré ce dispositif et dans la Sarthe, ce sont 73 membres issus de classes de 5ème et de 4ème qui le composent.

Quelques exemples locaux de conseil de jeunes ou d’enfants

• À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), les jeunes tiraient, ces jours-ci, le bilan d’une saison avec un élu de la municipalité.
• À Créteil, le 17 juin dernier, le conseil de jeunes [2] — un des rares avec ceux de Paris à intégrer de jeunes majeurs… — se réunissait pour établir un calendrier d’action pour la prochaine rentrée : au plan de la citoyenneté, des visites seront organisées à l’Assemblée nationale, au Sénat, au Parlement européen, et dans une prison… « Il ne s’agira pas, évidemment, de se contenter de visiter les bâtiments, mais de se faire accueillir et expliquer les différentes instances » est-il bien précisé. Par ailleurs, les autres domaines ont vu émerger toutes sortes d’idées : organisation de cours de soutien scolaire et recherche de lieux de stages en entreprise ; projet de jumelage et de chantier humanitaire pour 2003, en Afghanistan ou au Mali ; sensibilisation à la lutte contre le sida, le département du Val de Marne arrivant au troisième rang de contamination en France ; préparation du congrès bordelais de l’Anacej fin octobre, avec participation de dix jeunes ; en octobre aussi, participation aux rencontres du CNRS Sciences et citoyens à Poitiers, avec quelques centaines d’autres jeunes européens ; le contenu du prochain bulletin, Fais tourner, doit faire l’objet d’une réunion ; et une information sera faite aux jeunes de Créteil en vue de ce troisième mandat, en regard du faible nombre de nouveaux inscrits.
• À Paris intra-muros, dans plusieurs arrondissements, des conseils de la jeunesse permettent aux 13-25 ans [lire interview] une meilleure implication dans la vie municipale [3].
• À Achères, dans les Yvelines, on compte un conseil communal jeunes (CCJ) pour les 13-17 ans, et un conseil municipal enfants (CME) pour les 9-13 ans [2]. Au menu des rencontres du mois de juin du CCJ : commission environnement (6 jeunes), culture et loisirs (5 jeunes) et journal (11 jeunes) avec quelques projets : manifestation pour faire connaître le CCJ, rencontre d’autres conseils voisins, théâtre d’improvisation, création d’une médiathèque, écriture de projets sur les filles au sein du conseil, ou sur Culture et cultures dans la cité, sur le thème Ouvrons-nous au monde… Pour les plus jeunes, le CME s’est réuni en commission culture et loisirs (7 enfants), sports (8 enfants), environnement et développement (7 enfants), santé et prévention (8 enfants). Il y a été question de fête de fin d’année, de rénovation d’une aire de skate, de participation à la journée sans voiture du 21 septembre prochain sous forme d’un concours de dessins ou de théâtre d’improvisation, ou encore d’un travail sur la maltraitance…
Depuis cinq ans, la dimension internationale est visible. Des conseils d’enfants et de jeunes fonctionnant — avec leurs différences — dans toute l’Europe, l’Italie, la Roumanie, la Suisse, la Hongrie et la France ont créé en 1997 l’association Youth Planet pour les installer à un niveau européen [4]. Du 23 au 26 août 2002, une rencontre à Sinaïa (Roumanie) permettra ainsi à quelques dizaines de membres de conseils de jeunes européens de célébrer les dix ans de la Charte de la participation à la vie locale ; et du 1er au 8 décembre 2002, une cession d’études réunira à Strasbourg quelques autres jeunes sur le thème Les droits de l’homme à travers les conseils de jeunes.

Quel rapport au politique ?

L’intérêt de la participation des jeunes à la chose publique et l’apprentissage de la citoyenneté est certes une démarche intéressante. Mais existe-t-il des risques d’instrumentalisation ? Ces conseils peuvent-ils parfois n’être considérés qu’en termes de « jeunisme » de la part de certains élus ? Et tout cela est-il vraiment à l’abri de toute démagogie ?
La qualité d’un conseil de jeunes et d’enfants dépend certainement de la qualité de son accompagnement, ce qui sous-entend des moyens et une formation suffisants pour les animateurs (souvent des emplois-jeunes). Ceux-ci ne doivent pas étouffer les paroles qui dérangent, à partir du moment où celles-ci sont construites, structurées. Les élus, pour leur part, ne doivent pas demander à ces encadrants ce qui est de leur ressort, à savoir de trouver des axes d’élaboration d’une politique de la jeunesse !
Pour tenter d’évacuer une possible ambiguïté quant à l’embrigadement, Jean-Pierre Rosenczveig, ancien directeur de l’IDEF, interrogé par l’ANACEJ, après avoir souligné l’importance des droits de l’enfant et son aptitude à être acteur de la vie sociale, avait été très net : « Vous aurez remarqué que d’aucune manière je n’ai dit que les conseils municipaux d’enfants ou de jeunes étaient une école de la démocratie et un lieu d’apprentissage pour de futurs citoyens. Je combats de longue date cette vision utilitariste des conseils d’enfants. Cette passerelle sociale est utile parce qu’aujourd’hui et maintenant la population la plus jeune doit être prise en compte. Ces jeunes doivent pouvoir s’exprimer comme tels. Tant mieux si en plus demain certains deviennent de bons citoyens, voire des militants »…
Par ailleurs, le mot politique est souvent craint, presque proscrit, presque sale. La sociologue Anne Muxel s’était d’ailleurs interrogée à ce propos : la politique serait-elle un de nos derniers tabous dont il faudrait protéger enfants et jeunes ? Et dans ce cas, comment s’étonner de l’indifférence générale à la chose publique ?
Tout ce qui peut combler le déficit entre les générations est certainement intéressant à prendre en compte. Le conseil de jeunes ou d’enfants permet de prendre place dans l’espace public et de s’y voir évoluer, soi et ses idées. Si les moyens — en autonomie, en finances, en démocratie participative — lui sont donnés, il y a lieu de pouvoir escompter, en termes d’avenir, un vrai bénéfice.

Joël Plantet

[1] ANACEJ - 105, rue Lafayette - 75010 Paris. Tél. 01 56 35 05 35. mail : info@anacej.asso.fr

[2] Conseil de jeunes Créteil - Direction de la Jeunesse - Place Salvador Allende - 94000 Créteil. Tél. 01 41 94 29 36. mail : conseil.jeunes.creteil@wanadoo.fr
Conseil municipal enfants et conseil - communal jeunes - Service Jeunesse - 3, rue de la Croix rompue - 78260 Achères. Tél. 01 39 22 23 70.

[3] Renseignements à Paris Infos Mairie (PIM) au 08 2000 75 75 (0,13 e la minute) ou sur Internet : www.paris-France.org

[4] Youth Planet - 27, rue des petites écuries - 75010 Paris. Tél. 01 47 70 68 03. mail : info@youthplanet.org


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