Numéro 627, 27 juin 2002

Mariages arrangés, mariages forcés…

Chaque année nombre d’adolescentes, voire de fillettes, sont mariées contre leur gré. Elles sont africaines ou turques pour la plupart. Quelques cas médiatisés ont attiré l’attention de l’opinion publique ces dernières années. Des associations ont pris leur défense mais se heurtent à des coutumes ancestrales qui ont la vie dure


Cet été, a annoncé le père, nous irons au pays. Au village — au bled comme disent ses copines maghrébines — dans ce Mali d’où il a émigré voilà longtemps, bien avant sa naissance à elle. Car, elle, elle est née en France : française et malienne à la fois, lycéenne élevée dans le respect des traditions africaines et les valeurs de la banlieue… Elle aurait préféré partir en camp d’ados mais elle sait qu’on ne discute pas les décisions paternelles. Et puis, cela lui permettra de retrouver ses racines, de connaître la famille. Elle s’appelle Aïssatou, elle a dix-sept ans et elle part pour l’enfer.
Plusieurs mois après son départ, des journalistes de France 2 retrouvent sa trace. Ils préparent un reportage sur les mariages forcés et ont eu vent de son histoire par une assistante scolaire à qui elle a pu faire parvenir une lettre désespérée - « je suis une morte vivante… Vous êtes mon seul espoir. » - L’assistante sociale a alerté le juge des enfants mais Aïssatou a la double nationalité et, donc, en l’occurrence, c’est la loi nationale du Mali qui s’applique. Les journalistes se rendent sur place et parviennent à prendre contact avec la jeune fille. Les risques pour elle sont considérables mais elle sait aussi qu’il y a là une chance unique à ne pas laisser passer. En rusant, en se cachant, elle parvient à les rencontrer et à leur raconter son cauchemar : à son arrivée au village, elle est accueillie par des tambours. Ils jouent, lui apprend-on, pour fêter son mariage. Tout a été prévu, organisé. Le mari choisi de longue date. Sauf qu’elle ne le connaît pas et n’a envie ni de se marier ni de rester au Mali. Mais, malgré sa révolte, ses cris, son désespoir, le mariage a lieu. Peu après, les parents repartent pour la France. La voilà seule, livrée à un quadragénaire polygame qui n’hésite pas à la battre pour qu’elle couche avec lui. L’enfermement, l’isolement… Au bout d’un an et demi, grâce à des complicités et à l’action des journalistes, Aïssatou parvient à s’enfuir. Arrivée à Roissy : personne. Pour la famille, elle est un paria. Honte sur elle. Plus d’amis, plus de repères… Comment se reconstruire ? Fin du reportage [1].

Elles s’appellent Aïssatou, Yulide, Leïla…. Leurs parents sont originaires d’Afrique, de Turquie, du Maroc. Elles possèdent la double nationalité, ce qui rend les autorités françaises quasiment impuissantes à agir, dans la mesure où les actes incriminés se passent dans le pays dont la jeune fille est ressortissante, un pays lui-même pris entre ses lois et ses traditions. On ne dispose d’aucun chiffre mais plusieurs dizaines de milliers d’adolescentes — voire d’enfants — issues de l’immigration, nées et élevées en France, seraient ou pourraient être confrontées à ces pratiques. Si nombre des unions s’effectuent à l’étranger, il ne faut pas oublier qu’en France même des filles à peine pubères sont unies religieusement — « coutumièrement » — à des garçons plus âgés et même des hommes. Elles sont véritablement livrées à eux, violées, humiliées, instrumentalisées pour permettre l’obtention d’un titre de séjour, victimes bâillonnées par la loi du silence, empêchées de demander la protection à laquelle elles ont droit.
Pour elles, comme pour leurs sœurs menacées d’être envoyées au pays, l’école est souvent le seul lieu où, hors famille, elles vont pouvoir exprimer leurs souffrances ou leurs craintes. C’est l’interpellation de plus en plus fréquente des assistantes sociales et des infirmières scolaires qui a engagé certains conseils généraux à promouvoir des actions de prévention [lire encadré] mais aussi l’Éducation nationale à mener une réflexion sur ce thème. Un premier pas avait été accompli avec la parution de textes incitant à une plus grande égalité entre les filles et les garçons dans le système éducatif, en particulier la Convention interministérielle du 25 février 2000. Il y a quelques mois — la veille de la journée internationale des femmes, pour le symbole — un colloque [2] a permis de réunir différents partenaires. Si tous s’accordent à condamner la pratique, tous reconnaissent également qu’il n’y a pas de réponses simples. Les parents obéissent eux-mêmes à une injonction contradictoire : vivre loin de chez eux afin de permettre un mieux-être à leurs enfants et donner à ceux qui sont restés au pays des gages de fidélité, et cela en « instrumentalisant » ces mêmes enfants… C’est que les mariages forcés signent la persistance des codes et des traditions du pays d’origine, y compris pour des familles installées depuis très longtemps en France et en ayant intégré la plupart des valeurs. Les enfants sont scolarisés, ont accès aux médias, fréquentent des jeunes de leur âge, se réfèrent à des modèles occidentaux et se projettent dans un avenir où l’amour est à la base du couple et où la femme tend à assurer son autonomie. Certes, dans ces familles les filles sont moins libres que les garçons : plus surveillées par les pères, les frères, les cousins ; soumises à des tâches ménagères… Mais rien, pour autant, qui les prépare à se retrouver un jour à des milliers de kilomètres de leur cité, mariées à un cousin inconnu, condamnées à faire des enfants et à obéir à la belle famille.

Comment donc des parents peuvent-ils en arriver là et, si l’on en croit les associations, être de plus en plus nombreux à adopter ces comportements ? D’abord, il s’agit essentiellement d’une décision des pères. Les mères n’ont pas droit à la parole : elles-mêmes sont dans des situations de grande fragilité : co-épouses, menacées d’être répudiées, victimes de la toute-puissance masculine, elles ne peuvent prendre le risque de s’opposer. Et puis, les choses sont décidées de longue date, avant la naissance de la fille. En Afrique subsaharienne, en particulier, il est essentiel de se marier dans son groupe ethnique et dans sa caste et si possible dans sa famille. Au Maghreb, l’aspect économique prévaut, ainsi que la possibilité que l’on offre à un allié d’immigrer légalement ou d’être régularisé. Quant à la Turquie, c’est sans doute le pays le plus soucieux d’éviter à tout prix les unions non communautaires et la presque totalité des filles — mais aussi des garçons, ne les oublions pas — sont mariées de force avec un proche parent. On voit d’ailleurs à travers l’exemple de la Turquie combien la pratique des mariages est pervertie par l’exil. Si Gaye Patek-Salom, directrice de l’association Elele, préfère pour sa part « mariages arrangés » à « mariages forcés » concernant ses compatriotes, elle rappelle que la Turquie a été l’un des premiers Etats à donner le droit de vote aux femmes — 30 ans avant la France ! — et que le consentement des deux futurs époux est obligatoire. Certes la tradition est toujours vivace dans les campagnes mais le droit gagne de plus en plus et la communauté turque exilée semble très en retard par rapport à celle vivant au pays. Il y aurait plus de 90 % des jeunes issus de l’immigration turque à subir un mariage « arrangé » au pays, souvent avec un très proche parent. La fuite est souvent la seule issue pour les filles, les garçons, eux, désertant rapidement le domicile conjugal. Même constat du côté de l’Afrique. Le droit et les mœurs évoluent mais les immigrés se révèlent souvent « plus royalistes que le roi »… Il y a certes chez eux une « stratégie de préservation de l’identité » comme le souligne le sociologue Mahamet Timera, une « volonté des pères et des mères que, même s’ils ont eu des enfants hors du pays natal, ces enfants continuent à appartenir à cette communauté », il n’en reste pas moins qu’ils reprennent à leur compte des pratiques qui ont évolué. Leur attitude et leurs références sont restées figées, voire en contradiction avec ce qui a motivé leur décision d’émigrer. Il ne faut pas non plus négliger la crainte des pères de voir leur fille avoir de mauvaises fréquentations. La virginité est une valeur essentielle et le modèle occidental fait peur : les marier le plus jeune possible est donc une garantie. Les frères eux-mêmes craignent que des garçons peu recommandable, des petits délinquants, s’intéressent à elles. Dans les cités, la crainte est démultipliée…
Pour les Maghrébins, les modalités sont différentes de celles — autoritaires, expéditives — des Africains ou des Turcs. Il y a tout un travail de « bourrage de crâne » et les filles sont peu à peu amenées — conviction ou épuisement ? — à donner leur accord. La compagnie théâtrale des Fat’mamas a écrit et mis en scène une famille confrontée à l’opposition d’une des filles à un mariage arrangé par les parents. « Les chaînes de Nora » connaît un vif succès dans les établissements où la pièce est représentée. Filles et garçons se sentent interpellés par des situations qu’ils connaissent, directement ou indirectement, et les débats qui suivent, animés par des associations comme le GAMS et Voix d’elles rebelles sont toujours très riches. Il ne faut pas penser que toutes les filles — et encore moins tous les garçons — sont systématiquement opposés à une pratique d’un autre temps et d’un autre lieu. Pour certains d’entre eux, l’exemple des parents — qui ne se sont pas choisis et, pourtant, forment un couple solide — est l’héritage d’une certaine culpabilité l’emportant sur les principes de la société d’accueil. Un jeune Franco-Turc : « Une fille doit quitter l’école à seize ans. Elle doit se marier et avoir des enfants. C’est bien que les parents fassent venir des filles pour nous car celles d’ici ne sont pas bonnes ». Ce qui est difficilement compréhensible de la part des parents l’est moins encore de la part des jeunes gens nés et élevés en France. Peut-être faut-il alors s’interroger sur le fait qu’ils se réfèrent à un modèle culturel - souvent obsolète qui plus est - faute d’avoir intégré un modèle démocratique. Mustapha Saadi, de l’association des juristes berbères, est convaincu que les mariages forcés sont une des conséquences de la mauvaise connaissance du droit français et, par des interventions dans les collèges et lycées, il tend à y remédier. Accompagner des élèves dans l’apprentissage du droit permet de leur faire assimiler des règles mais, surtout, de transmettre des valeurs et des principes qui pourront contrebalancer ceux de la famille, quand ils se heurtent à l’épanouissement et la liberté individuelle.
Discussions autour d’une représentation théâtrale, interventions, formations, chaque fois c’est au sein de l’établissement scolaire que la prévention peut se mettre en place car, rappelle Beski Chahla, de l’Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI) : « L’école est le seul lieu où la mixité est légitimée ». Mais c’est aussi, rappelle Altay Manço, chercheur à l’Institut de recherche, formation et actions sur les migrations (IFRAM) la structure qui « s’approprie » les enfants et que certains parents considèrent avec une grande méfiance… Et il est vrai que c’est là que très souvent va se faire la révélation : à un professeur, à l’infirmière, à l’assistante sociale… Avant les vacances, les appels à l’aide se multiplient. Que faire ? Essayer de parler avec les parents ? Difficile. Ce sont les pères qui décident et les intervenants sociaux sont le plus souvent des femmes. Adresser un signalement au juge des enfants ? Certes, mais faute d’éléments précis, celui-ci hésitera à se saisir : il sait que les parents vont jurer qu’il n’est question que de vacances et il sait aussi que cela finira de les convaincre que leur fille file un mauvais coton… Contacter les associations ? Cela marche de mieux en mieux. Elles sont quelques unes à bien connaître le problème et à adapter leurs réponses : Voix d’elles rebelles, le GAMS, Voix de femmes, Elele pour la Turquie, les Nanas Beurs pour le Maghreb, Association Fatoumata [3] pour l’Afrique subsaharienne… Voix de femmes, par exemple, installée à Cergy, en banlieue parisienne, a reçu 124 personnes en 2001 : 122 femmes et 2 hommes. Elle a prodigué des conseils juridiques, suivi le traitement des dossiers par les magistrats, orienté vers les services sociaux. D’autres, comme Elele, privilégient la prévention par des réunions avec les mères, des rencontres avec les pères (dans les mosquées). D’autres mettent à profit leur propre expérience pour mettre en garde les adolescentes, telle Fatoumata qui, il y a deux ans, a fait les gros titres de la presse. Brillante élève de terminale, amoureuse d’un blanc, elle a été envoyée au Sénégal à l’occasion des vacances de Pâques et n’en est pas revenue. Ses camarades de classe se sont inquiétés, la prof de philo a suivi, puis la proviseur… Toute la difficulté, rapporte celle - ci a été de trouver le juste milieu dans les relations avec la presse et les intervenants diplomatiques. Il faut dire que le gouvernement sénégalais était favorable à un retour de la jeune fille mais ne pouvait pour autant faire abstraction des droits de sa famille… Enfin revenue à Paris et ayant pu reprendre ses études, Fatoumata a voulu à son tour prévenir celles qui risquaient de se trouver dans la même situation.
Dans certains départements, les associations, l’éducation nationale, les conseils généraux et les services sociaux et éducatifs travaillent en synergie, comme dans le Val d’Oise où des avancées intéressantes ont pu se réaliser. Ainsi, les services de l’enfance ont-ils accepté d’alléger leur procédure en cas de menace de mariage forcé rapide : pas de réunion préparatoire et une aide aux jeunes majeures, y compris pour celles non connues du service. Des initiatives au sein des établissements permettent également de faire remonter les situations de dangers. Ainsi, à Genevilliers, des élèves-relais, ayant bénéficié d’une formation, assurent un maillage et offrent à leurs camarades en difficulté une oreille attentive.
Il y a une quinzaine d’années, rappelle Catherine Richet, conseillère technique à l’inspection académique du Val d’Oise, l’école s’est saisie du problème des violences sexuelles. Certains trouvaient que ce n’était pas son rôle. Pourtant, c’est en grande partie grâce à son action que le sujet n’est plus tabou aujourd’hui et qu’un travail de prévention a pu être mené. Pour les mariages forcés, l’école a pareillement son rôle à jouer. Non pas contre des parents, mais pour que l’intérêt de l’individu prévale sur celui de la famille. Non pas contre une culture mais, comme le souhaite Gaye Petek-Salom, pour que « ces jeunes issus de l’immigration se réapproprient leur culture d’origine de manière libre » et que de nouvelles Aïssatou, Yulide et Leïla puissent sereinement partir en vacances. Au bled, au village, au pays.

Mireille Roques

[1] Reportage de Serge de Sampigny ; Envoyé spécial ; 2002.

[2] « Égalité, mixité, laïcité » ; le 7 mars au lycée Louis-le-Grand à Paris

[3] AFEF (Association Fatoumata pour l'émancipation des femmes) - 27 rue du Château Landon - 75010 Paris. Tel 06 03 89 53 72 - mail : afef@free.fr


Ils ont signé la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes, et pourtant…

La Convention internationale des droits de l’enfant, outre l’article 19 qui engage les États à protéger l’enfant de « toute forme de violences, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales (…) y compris la violence sexuelle », stipule dans son article 24 que « les États parties prennent toutes les mesures efficaces appropriées en vue d’abolir les pratiques préjudiciables à la santé des enfants. » On pense bien sûr à l’excision mais ces viols légaux que sont les mariages forcés font également partie des pratiques dénoncées. On ne s’étonnera pas que les états concernés aient signé cette Convention sans pour autant se donner les moyens de l’appliquer. Toutefois, certains d’entre eux affichent leur désir de faire évoluer les mentalités et, à cette fin, ils ont signé la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes. Celle-ci dispose, dans son article 16, que « les États parties prennent toutes les mesures nécessaires pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes dans toutes les questions découlant du mariage (…) et assurent, sur la base de l’égalité de l’homme et de la femme : le même droit de contracter mariage ; le même droit de choisir librement son conjoint et de ne contracter mariage que de son libre et plein consentement » Ce même article précise que : « les fiançailles et les mariages d’enfants n’auront pas d’effets juridiques et toutes les mesures nécessaires, y compris de dispositions législatives, seront prises afin de fixer un âge minimal pour le mariage et rendre obligatoire l’inscription du mariage sur un registre officiel. » Parmi les signataires : le Mali, le Sénégal, la Turquie… Enfin, en mars dernier, à l’initiative de la ministre malienne de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la famille et de l’ex ministre française déléguée à la Famille et à l’enfance, une loi d’orientation commune aux pays francophones a été adoptée, qui rappelle que « Tout être humain de moins de 18 ans est un enfant. L’âge minimum du mariage est fixé à 18 ans. Le mariage n’est valide que si le consentement de chacun des deux futurs époux a été exprimé librement. La responsabilité des parents ou des personnes ayant autorité sera engagée en cas de non-respect de l’âge légal et du consentement. »


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