Printemps sur Belleville. Elodie, 9 ans, arrive la première pour parler de son expérience dans le réseau déchanges réciproques de savoirs denfants. Ses cheveux sont séparés par de petites mèches tressées serrées et retenues par un chouchou jaune pétant. Pétillante et volubile, elle raconte le déroulement dun échange en cuisine. « Au début, un enfant souvent une fille - propose une recette et nous la lit. Nous listons les ingrédients nécessaires et allons faire les courses tous ensemble. Nous étudions les prix et lanimatrice règle les achats à la caisse. Ensuite la fille nous apprend à cuisiner le plat - une omelette par exemple - et nous le dégustons » explique Ljudmila Pammer, lanimatrice pédagogique du réseau. Pendant latelier un enfant sert dobservateur. Il note comment se déroule léchange, si les règles sont respectées ou pas. À la fin de la séance il lit ce quil a écrit. « Cela développe leur sens de lobservation » ajoute-t-elle.
Ce réseau a été créé en 1990 dans le bas de Belleville [1], un quartier du nord-est parisien, populaire et riche dun tissu associatif dense, dynamique et souvent inventif. Marqué par lhistoire de la Commune, du mouvement ouvrier, le quartier jouit dune multiculturalité souvent fièrement revendiquée par les habitants. Dense et classé en développement social urbain (DSU), il provoque aussi souvent un sentiment dinsécurité et de violence. « Les enfants vivent parfois dans un climat dagressivité latente qui joue par imprégnation sur leur comportement et sexprime par de lanxiété ou de lagressivité », constate lanimatrice. Certains parents hésitent à inscrire leur enfant au réseau car des scènes de violence entre jeunes adultes ont eu lieu dans le centre social qui laccueille.
Une règle de base régit le réseau : ce sont les enfants qui agissent. Celui qui offre un savoir gère latelier et veille à ce que tout le monde comprenne. Il intervient si un enfant se moque dun autre qui éprouve des difficultés de compréhension. « Si loffreur explique mal, nous le lui signalons », précise Elodie. À la fin de latelier, les enfants décomposent tous les petits savoirs appris lors de latelier (casser un uf, se servir dun épluche patate
). Lanimatrice valorise ce qui a été accompli et favorise les félicitations entre les enfants.
Voilà les copines dElodie : Fanie et Dieynabou, 7 ans, Dialla, 9 ans. Dialla explique demblée la différence entre les réseaux et lécole. « Ici nous choisissons les activités et les choses que nous désirons apprendre. À lécole, le directeur est très sévère. En cas de retard, nous devons immédiatement sortir le carnet de correspondance. Ici, il suffit de dire « Je suis désolée ». Mais en cas de bêtises graves, lanimatrice prévient nos parents ». Fanie aime les spectacles réalisés en atelier théâtre « Kilédou en clown et Lalia en graine étaient très rigolotes ». Dialla a appris à faire des scoubidous avec Kiladou « Jaime bien, ils ont de belles couleurs ». Elodie confirme : « De plus, tirer sur les fils fait du bien aux doigts ». Dialla et Kilédou ont proposé leur savoir-faire dans la confection de hamburgers. Dieynabou raconte timidement que Kilédou lui a enseigné lart du gâteau au chocolat. Pour sa part, elle propose denseigner celui du pop corn. « Beaucoup déchanges sont proposés en cuisine », explique lanimatrice.
Les petites filles doivent filer. Elles rejoignent Myriam Villefroy, animatrice de lassociation Le chant des chapeaux, qui travaille en partenariat avec le réseau. Elle prépare avec les enfants du centre social une parade à loccasion de lopération « 48 heures contre le sida ». Avant de préparer la parade, les enfants sont allés dans une association de lutte contre le sida avec Le chant des chapeaux sinformer sur la maladie. Le réseau travaille aussi avec « Belleville insolite », une association de jeunes qui proposent des visites de quartier et la rencontre de personnes ressources : architectes, urbanistes, historiens
Jean-Pierre Delay, instituteur, préside lassociation et coordonne les réseaux denfants et dadultes de Belleville. « Nous touchons beaucoup denfants en échec scolaire. Il est très important pour eux davoir accès au savoir par un autre biais que lécole. Cela le dédramatise. » Le réseau fonctionne les mercredis et samedis après midi et durant les vacances scolaires. Les sorties proposées ont toujours un rapport avec léchange. Si les enfants vont à la patinoire, lanimatrice leur proposera de former des duos : un enfant qui sait patiner avec un enfant qui désire apprendre. Lors des sorties culturelles, les enfants rencontrent des personnes qui leur parlent de leur métier : un maître verrier, un guitariste, un architecte
Latelier dexpression théâtrale tient particulièrement à cur à Jean-Pierre Delay. Il rassemble les compétences de chaque enfant au service dun projet collectif : une représentation en fin dannée. Dans latelier, les jeux dexpression tournent autour du rapport des enfants à léchange de savoirs. Comme dans cette histoire où un clown et un jardinier se battent à propos dune petite graine que chacun veut garder pour lui. Après moultes disputes, la graine leur conseille de mettre en commun leurs savoirs pour lui permettre de grandir et devenir une fleur. Les enfants se construisent à travers lécoute, le plaisir de la collaboration, la confiance en soi et en lautre. « Ils apprennent à dépasser leur timidité mais aussi la rivalité. Un long travail », sourit le président. La notion force des réseaux réside dans lobjectif de la réciprocité. « Cependant, si au bout de six mois un enfant de six ans na encore rien proposé, nous ne considérons pas cela comme un échec. Il lui faut parfois beaucoup plus de temps ». La pédagogie des réseaux sinspire à 90 % de celle de Freinet, fondée notamment sur lexpérience concrète. De nombreuses écoles ont intégré sa démarche dans leur projet pédagogique. « Nous réfléchissons avec les enfants à la manière dapprendre quils privilégient : réflexion, action ou écoute », explique Jean-Pierre Delay. La démarche des réseaux intéresse aussi des chercheurs en sciences de léducation qui envisagent de lintégrer dans la formation des professeurs. Lobjectif ? Prendre en considération les compétences de chaque élève prof et lintérêt de leur mutualisation, favoriser un esprit de coopération quils transmettront aux enfants. Les premiers réseaux ont dailleurs vu le jour dans les écoles avant que le champ social ne les adopte. « Plus lenfant avance dans le cycle scolaire, plus il va vers la compétition, vers ladaptation systématique au niveau. Dans le réseau, nous partons de la situation réelle de lenfant par rapport au savoir plutôt que de la compétence requise par linstitution scolaire dans sa classe dâge. Nous valorisons ses compétences plutôt que de le réduire à ses difficultés ». À partir de cette reconnaissance, lenfant jusque-là étiqueté « en difficulté », devient capable de saccepter lui-même, de prendre conscience de ses aptitudes et de ses savoirs. Les partager avec dautres lencourage, lui donne le désir de les développer et la curiosité den construire dautres, que ses blocages lui rendaient auparavant inaccessibles a priori. Durant ses dix premières années dexistence, le réseau a beaucoup travaillé avec les écoles du quartier lors des activités périscolaires. Par manque de moyens humains, cette collaboration a été provisoirement suspendue. Aujourdhui lassociation aimerait pouvoir la reprendre mais aussi développer un échange entre les personnes du troisième âge et les enfants. « Les personnes âgées sont dépositaires dune histoire. Ces rencontres donneraient des points de repère, un enracinement aux enfants ». Repères sur les métiers, lévolution du quartier, son histoire. « Une personne très âgée a parlé aux enfants de la répression à Belleville au moment de la Commune. Sa grand-mère lui avait raconté lhistoire lorsquelle était enfant ». Les enfants du réseau sont souvent issus de limmigration, coupés de leurs grands-parents et de leurs racines. Ils manquent de références culturelles et historiques tant françaises que du pays dorigine.
Impliquer les parents dans les activités du réseau savère difficile : « Ils ne sintéressent pas forcément à la démarche de lassociation. Ils considèrent quil sagit dune activité comme une autre », regrette lanimatrice. Les parents se mobilisent autour dactivités simples, comme laccompagnement lors des sorties à la mer.
Pour les inciter à participer davantage, le réseau organise des fêtes et des spectacles qui valorisent les enfants au sein de leur famille. Elles peuvent apprécier les compétences de lenfant et sa capacité dinitiative.
Au niveau financier, tout nest pas rose au réseau de Belleville. « Il fonctionne dans la précarité », regrette le président. Une précarité incompatible avec les demandes potentielles des structures daction sociale et celles de léducation nationale. Les actions de lassociation sont financées dans le cadre de la Politique de la ville et par le Fond daction et de soutien pour lintégration et la lutte contre les discriminations (FASDIL). Elle bénéficie dun agrément jeunesse et sport. « Il sagit de petites subventions indispensables certes mais insuffisantes pour la création de nouveaux postes salariés, la location de nouveaux locaux et de bon fonctionnement administratif ». Pourquoi une telle fragilité financière ? « La ville est débordée de sollicitations. Cependant, notre demande de locaux permanents est à létude, nous avons bon espoir ». Revoilà Elodie, ravie de la préparation du spectacle contre le sida dans lequel elle sera « habillée en globule blanc ».
Katia Rouff
[1] Réseau déchanges réciproques de savoirs de Belleville - Théâtre de lÉpouvantail - 6, rue de la Folie Méricourt - 75011 Paris. Tel. 01 42 23 54 47 (permanences les mercredis et vendredis de 16 à 19 heures).
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