Ce jour-là, tout part dune réunion regroupant une quarantaine dhabitants dun quartier un peu isolé du centre ville. Le tissu associatif qui y est très dense a facilité lorganisation de la rencontre. Cest lassistante sociale de secteur qui est chargée danimer les débats. Elle commence par présenter rapidement le système et cède très vite la parole à un monsieur qui a emménagé depuis peu, et qui a déjà vécu cette expérience, là où il habitait auparavant. Lassistante sociale invite les participants à sexprimer sur les besoins quils ont et aussi sur ce quils peuvent offrir. Elle fait ensuite le point sur les ressources : temps, énergie, disponibilité que chacun peut consacrer. Puis, est abordé le mode dorganisation qui pourrait être mis en place. Un grand tableau a été préparé : sur la colonne de gauche, elle commence à inscrire la liste de ce qui est offert, sur la colonne de droite, la liste de ce qui est proposé. Christian, avant dêtre au chômage, était réparateur de télévision, il se propose de regarder de plus près les appareils qui tomberaient en panne, pour vérifier si une petite réparation est suffisante ou sil vaut mieux sadresser à un professionnel. Fatima est réputée pour être une excellente cuisinière : à qui veut, elle peut apprendre les recettes de son pays. Youssouf aimerait bien trouver un ordinateur sur lequel il pourrait saisir ses curriculum vitae. Et puis, il y a les cours particuliers en maths ou en français que certaines familles aimeraient donner à leurs enfants. Violette, elle, propose une initiation au yoga quelle pratique depuis 15 ans. Pour une première réunion, cest déjà pas mal. Quelquun propose quune salle du centre social serve de lieu de rencontre et daffichage de ces propositions : il faudra en faire la demande à la directrice. Un réseau déchanges réciproques de savoirs vient dêtre créé.
Il nen faut, parfois, pas beaucoup, pour que naisse une idée géniale. Les circonstances qui sont à lorigine des réseaux déchange réciproques de savoirs, en sont une très bonne illustration. Ainsi, à Orly, en 1971, Claire Héber-Suffrin, institutrice, accompagne sa classe à la neige. Souhaitant faire découvrir le tissu économique du lieu qui les accueille, elle envoie ses élèves à la découverte des principaux acteurs du village. Un groupe revient et annonce quun fermier leur a proposé de venir traire les vaches, le lendemain à 4 heures du matin ! Aussitôt dit, aussitôt fait. Cette première expérience est suivie dune autre auprès dun menuisier, puis encore de personnes âgées qui acceptent de raconter aux enfants des contes traditionnels du pays
Le séjour se termine. À peine rentrée, dans sa commune, linstitutrice sollicite louvrier de la chaufferie de la cité HLM voisine pour lui demander de faire visiter son outil de travail à ses élèves. Rendez-vous est pris : il les reçoit chaleureusement et leur explique le fonctionnement de la machinerie. Claire Héber-Suffrin venait dinventer le concept déchange de savoirs. À la base, il y a une grande humilité face au savoir : « Je ne sais pas, explique-t-elle, alors, à lenfant qui linterroge sur une question dépassant ses compétences, mais il y a des personnes qui connaissent ce domaine, on va chercher à les contacter pour quelles puissent nous enseigner elles-mêmes lobjet de notre question. » Le réseau se développe au sein de léducation nationale, mais déborde très vite le cadre de la seule classe et souvre sur le quartier, la bibliothèque, le café du coin, les commerçants, les travailleurs sociaux
Cette initiative laissant apparaître une multitude dimplications, le mari de linstitutrice, conseiller à la ville dEvry, impulse une commission extra-municipale pour réfléchir à lextension de cette idée à léchelle de toute une commune. Lobjectif est de permettre à chacun de découvrir le potentiel quil a en lui-même et dans ses réseaux sociaux, ce quil faut pour commencer à essayer de résoudre ses problèmes, mieux participer à la vie collective et mieux vivre ensemble. Le travail de la commission débouche très vite sur la création dun réseau. Celui-ci compte au début des années 80, une vingtaine de personnes. Il y en a aujourdhui près de deux mille ! Lidée est bientôt reprise un peu partout, en France, mais aussi dans le monde entier : il existe environ 600 réseaux, qui concernent environ 100 000 personnes. Ce développement sest fait à partir de relations de proximité géographique ou dintérêt (on en parle à un collègue, un ami quon connaît dans une autre région), mais aussi par le biais des médias et des institutions.
Un mouvement des réseaux déchanges réciproques de savoirs a été créé pour mutualiser les expériences qui se sont ainsi développées. Pour autant, les modalités dorganisation et de fonctionnement ne sont pas codifiées dune manière rigide et étroite. Elles peuvent évoluer dun endroit à un autre, et même dun moment à un autre à lintérieur de la même structure. Les réseaux, comme tout système vivant, peuvent parfois sarrêter. Le plus souvent, cest par manque de moyens, car on ne peut sappuyer éternellement sur la seule énergie des bénévoles. Ce qui ne lempêche nullement de repartir quelques années plus tard.
Pour comprendre le mode de fonctionnement des réseaux déchanges réciproques de savoirs, il faut évoquer les trois principes de base : chacun sait quelque chose, tout le monde peut donc séchanger à partir de ce quil peut offrir et doit pour cela entrer en relation avec lautre. Toute personne possède un savoir ou un savoir-faire : cest là une idée essentielle qui permet didentifier lindividu comme avant tout possesseur de richesses. Des personnes qui ont vécu léchec ou lexclusion ont parfois vu les ressorts de leur dynamisme tellement malmenés quils peuvent se penser quasi exclusivement dans le négatif et ne reconnaître que leur incompétence et leur manque. Pourtant, il y a nécessairement chez chacun une part de capacités. Il faut parfois du temps et des tâtonnements, il est éventuellement nécessaire de procéder par essais et erreurs, mais au final il est toujours possible de déterminer des compétences. Cela implique de positiver la personne et de considérer les points faibles comme autant de besoins quil sagit de combler.
Deuxième principe essentiel, celui de la réciprocité. Il nest plus question de respecter la division du travail qui placerait les uns dans une position de plutôt recevoir et dêtre aidé, et les autres dans celles de donner et daider. Au sein des réseaux, personne nest seulement celui qui offre ou celui qui demande, celui qui apprend ou celui qui transmet, celui qui vérifie ou celui qui applique, celui qui initie ou celui qui assiste. Léchange de savoirs implique quon soit tour à tour à chacune de ces places, puisquon est à la fois consommateur et pourvoyeur de ressources. Offrir incite lautre à demander et demander porte lautre à offrir. Cela signifie que la valeur des différents savoirs proposés est considérée sur un pied dégalité : il nest pas établi de hiérarchie entre les différentes offres et les différents souhaits. Ce qui compte, ce nest pas la valeur marchande de ce qui est proposé, mais le fait que cela corresponde à un besoin. Les personnes qui sinvestissent dans cette démarche sont souvent étonnées que ce quelle pouvait proposer ait eu autant de succès !
Pour échanger, encore faut-il entrer en relation avec lautre : les réseaux constituent un formidable facteur de lien social, à partir justement de ce qui constitue le troisième principe : celui de la médiation. Ce qui se joue alors, relève de la négociation : chacun va parler de ce quil offre ou de ce quil attend, accepter ou non de modifier ses propositions pour permettre que léchange de savoirs ait effectivement lieu. Chacun doit se sentir libre daccepter ou non. La convivialité nest pas obligatoire : si on est là pour apprendre, on nest pas obligé de saimer. Dès lors, la relation qui sétablit permet de se reconnaître (et de reconnaître lautre) comme différent. Elle permet détablir un pont qui facilite les rencontres. Léchange nest dailleurs pas conditionné par lobligation den attendre toutes et tous les mêmes avantages. Progression de la tolérance, connaissance dautres cultures, perspective dinsertion, développement de la convivialité, accomplissement dune démarche dapprentissage, ciment dune forme de citoyenneté ou formidable outil de travail social, chacun vient y chercher ce quil désire sans que ces multiples projections nentrent en contradiction les unes par rapport aux autres.
Transmettre son savoir constitue un fantastique moyen de valorisation et dutilité sociale qui permet de sortir lindividu de lisolement et de lexclusion et de le restaurer dans sa dignité et son identité. Ce qui compte finalement le plus, et qui est non-mesurable et non-quantifiable, cest la réhabilitation de limage de soi et cest le changement dans le rapport à lapprentissage
Il nest guère étonnant que cette pratique ait eu très rapidement les faveurs des travailleurs sociaux. Même si elle est intervenue à un moment où les professionnels sétaient engagés dans une dynamique favorisant lautonomie des usagers et lémergence de leurs potentialités, elle a néanmoins provoqué linterpellation dun certain nombre dapproches traditionnelles. Il y a dabord cette multiplication des propositions, des occasions, des provocations, des incitations à la transmission de savoirs, faite en dehors de toute hiérarchie installée et figée : imaginez-vous un tel fourmillement, sans contrôle ni demande dautorisation qui ne cadre pas toujours avec la dimension institutionnelle ! Il y a ensuite cette réciprocité établie dans la relation entre laidant et laidé qui ne relève pas vraiment des habitudes du travail social : faut-il dorénavant considérer lusager comme un collègue ? On peut encore évoquer la démarche du professionnel visant à linsertion qui revient si souvent à considérer lautre comme objet de laction engagée, alors que le réseau en plaçant la personne en situation de sapproprier par elle-même les moyens de ses compétences, la considère comme sujet. Il y a aussi cette volonté de vouloir changer lautre qui constitue une tentative de prise de pouvoir sur celui-ci, alors que savoir quon peut arriver à savoir sans dépendre pour cela de lautre, cest aussi échapper à son pouvoir. Enfin, cette mise à distance et ce refus de laffectif qui constituent la base de la professionnalité dans les métiers du social et qui semblent faire bien mauvais ménage avec la parité et légalité prônées par les réseaux. Ce sont là des contradictions qui ont permis de dynamiser lintervention sociale, obligeant celles et ceux qui y étaient confrontés à sinterroger sur leurs modalités dintervention et sur leurs attitudes quotidiennes, contribuant, insensiblement mais sûrement à faire progresser les pratiques.
Si nous avions, au final, à définir ce quont apporté les réseaux, il suffirait peut-être de donner le dernier mot à Claire Héber-Suffrin : « Les gens qui se redécouvrent capables et surtout capables dapprendre, qui se réassurent et qui retrouvent suffisamment destime de soi arrivent à mieux se réaliser. On dit souvent dans le réseau que chacun sait quelque chose, mais on dit tout autant que chacun est ignorant. Un système où lignorance nest pas une honte mais une occasion dapprendre cela dédramatise beaucoup les choses. Cela donne une autonomie de pensée dans le rapport à soi-même. On nest plus enfermé dans limage que les autres vous ont donnée de vous-même. Cest là le résultat le plus constaté, vérifié, évalué. Même si on ne sait pas toujours bien mesurer tous les effets que ça a dans la vie des gens. » [1]
Sil ny avait quun mérite à retenir pour ces réseaux, celui davoir su projeter des compétences, de la réussite et du positif sur des populations traditionnellement stigmatisées, cela constituerait, convenons-en, une extraordinaire réussite.
Jacques Trémintin
[1] Échangeons nos savoirs ! Syros, 2001 [lire la critique]
Les Réseaux déchanges réciproques de savoirs et les Systèmes déchange local sont philosophiquement assez proches puisque lun et lautre prônent des échanges débarrassés de la loi du marché et sont très ouverts quant à leur modalité de fonctionnement que chaque association locale peut adapter à sa façon. Ils se distinguent du fait que le premier sintéresse exclusivement à la transmission du savoir (les échanges de service étant surtout là pour communiquer à lautre ses propres connaissances) alors que les SEL se proposent dorganiser un système de troc (biens et services) en créant une monnaie déchange parallèle. Les SEL ont été inventés, au début des années 80, par Michaël Linton, écossais vivant au Canada, dans une région particulièrement touchée par la crise, qui a cherché à rationaliser le troc qui constitue pour une population réduite à limpuissance par le chômage et le manque dargent, la seule façon de valoriser un savoir-faire laissé en friche par léconomie officielle. Il invente un dispositif quil appelle « Local Exchange Trading System ». Lidée a aussitôt du succès et va se propager en Australie, en Grande Bretagne, aux Pays Bas. En France, il débarque pour la première fois en Ariège en octobre 1994 et obtient la même fortune (le réseau regroupe 300 Personnes 2 ans plus tard) et essaime à travers tout le pays, sous le nom de Système déchange local, plus connu par son abréviation de SEL.
Comment ce dispositif fonctionne-t-il ? Les personnes souhaitant participer à ces échanges adhèrent à lassociation et reçoivent un catalogue présentant la liste tant des offres de biens et de services que les adhérents proposent que les demandes quils formulent. Si quelquun est intéressé par lune de ces propositions, il se met en contact avec celui ou celle qui la énoncée et négocie avec son interlocuteur les termes de léchange. Et, cest là quintervient lune des innovations majeures des SEL. Lopération ne va pas seffectuer à laide du numéraire en vigueur mais dans une monnaie spécifique au SEL. Lunité peut être le grain de sel, le pétale, la noix cajou ou léléphant rose
Peu importe, lessentiel étant bien de se mettre daccord sur un équivalent dans léchange exprimé dans un symbole commun. La base de comparaison peut être soit le temps, soit une valeur monétaire. Le compte personnel de chaque adhérent est tenu centralement et est débité ou crédité selon la nature de lopération à laquelle il a procédé. Chaque groupe local sorganise à sa manière et adopte les modalités qui lui conviennent en toute indépendance. Les SEL peuvent être considérés comme une réaction aux difficultés financières dune partie de la population. Ils viendraient en quelque sorte compenser les faibles ressources et la misère. Mais, on peut aussi y voir un fantastique moyen de tisser du lien social. Ils permettent détablir des relations entre les individus, de créer un véritable réseau de solidarité, faisant ainsi reculer lexclusion. Enfin, il sagit dun support fort pertinent à lépanouissement individuel, chacun se trouvant valorisé par un échange qui présente une utilité à quelquun, même sil nest pas monnayable sur le marché économique officiel.
J.T.
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