Advocacy propose aux usagers de la psychiatrie de vivre comme tout un chacun en sorganisant. Est-ce une chose facile à réaliser ?
Bien sûr les usagers de la psychiatrie ne se montent pas en association comme nimporte quel citoyen ! Il faut les écouter pour prendre la mesure des difficultés, des résistances pratiques et idéologiques quils rencontrent. Rencontrer un financeur potentiel lorsque lon est sous tutelle, décider de lattribution de largent collectif lorsque lon est habitué à gérer un maigre budget, prendre une place de citoyen quand on ressent la dévalorisation, lexclusion et la solitude, organiser son travail alors quil suffirait de suivre des conseils avisés
cest conquérir un autre espace, prendre une place à laquelle les usagers ne sont pas préparés. On a souvent dénoncé la ségrégation mais on méconnaît a contrario les maléfices de la dépendance que lon fait peser sur eux, les attitudes induites à leur égard par notre façon de penser les soins, que lon soit un professionnel, un proche ou un intervenant social.
Des expériences associatives actuelles, il ressort partout que laccompagnement militant doit être structuré en association et trouver un soutien des pouvoirs publics pour tenir ses objectifs. Certains groupes dentraide ont déjà existé, des clubs hors les murs dans la lignée de la psychothérapie institutionnelle, comme lex-association Trames. Ils se sont épuisés faute de reconnaissance. Depuis quelques années, grâce entre autres à lengagement de certaines personnalités, la politique en santé mentale tend à mieux prendre en compte les droits des usagers et à promouvoir le « Do it yourself » de nos prédécesseurs anglo-saxons.
Comment cela se passe chez vous ?
Advocacy Basse-Normandie et Auser (Association des usagers solidaires et réagissants) ont créé un espace convivial citoyen à partir dune subvention allouée par la Fondation de France et une autre dernièrement par la Caisse dépargne. Chaque lundi une réunion rassemble lensemble des participants pour organiser la semaine : sorties, activités internes (courrier, infos, café rencontres, ) et externes (informatique, une émission radio Oser être fou sur TSF 98, un film avec lassociation Moderniser sans exclure, ). Vient qui veut, la permanence est assurée par un ex-patient en CES et un emploi-jeune, mais aussi grâce à linsertion dans le quartier. Mais il ne sagit pas que dune alternative aux structures extra-hospitalières. Cest aussi un lieu où lon peut se plaindre, chercher un appui pour faire aboutir une demande, trouver un tiers pour intervenir dans une affaire, sinformer de ses droits et les défendre, essayer de prendre part à la vie publique, économique et politique. Alors, on voit bien ce qui peut déranger et même légitimement inquiéter comme une possible augmentation des recours juridiques qui pèseraient négativement sur les relations entre partenaires du soin.
Ne risquez-vous pas dune part la « dérive comportementaliste » à laméricaine, et dautre part une surévaluation des capacités de vos usagers ?
La dérive à « laméricaine » nest souhaitée par personne en France. Nous-mêmes faisons surtout de la médiation-conciliation, dans les affaires de tutelle essentiellement. Mais il y a des risques, au-delà des contre-pouvoirs légitimes et nécessaires, des risques de crispation identitaire, de mise en place de système de protection lourds pour les institutions et surtout sans bénéfice pour les personnes. On voit déjà comment le strict respect des textes sur la liberté des patients contribue à laugmentation des hospitalisations sous contraintes. Mais peut-on y échapper ? En ce moment, le droit daccès au dossier médical focalise les réflexes de défense, stimule la tentation détablir un double dossier. Où serait le bénéfice pour les usagers ?
Du côté de ceux qui soutiennent les associations dusagers les dérives pourraient être de cacher ses propres intérêts derrière ceux des patients-usagers, de continuer de manière déguisée de parler à leur place ou didéaliser la folie. Pratiquement, chacun est particulièrement soucieux dune possible mise en danger des usagers en les surexposant ou en surestimant leurs possibilités. Heureusement, les usagers savent nous dire leurs limites ! Par rapport à ces risques de dérive, la seule garantie est de faire fonctionner deux associations : lune rassemblant des bénévoles divers encadrés par un comité scientifique, lautre associant majoritairement des usagers.
Est-ce alors une remise en question dune psychiatrie plus traditionnelle ?
Non, la psychiatrie traditionnelle est remise en cause depuis longtemps, parfois de façon inquiétante et pour dautres raisons que lintérêt des patients. Lhospitalisation ne représente déjà plus quun temps de plus en plus court dans la vie dune personne souffrant de difficultés psychologiques et les alternatives sont encore à développer sur lensemble du territoire. Lenjeu au niveau de lhospitalisation est surtout de ladapter à lévolution de notre société, de faire mieux converger loffre de soins et les besoins de la population. En ce sens, la « forteresse psychiatrique » avec ses malades sans droits ni devoirs autres que dêtre complaisants, est déjà condamnée. Mais des traces subsistent dans lattitude de ceux qui savent et ne partagent pas leur savoir, quand on na de comptes à rendre à personne Comment expliquer que les usagers ne soient pas présents dans les conseils dadministration ? Lextra-hospitalier devrait aussi évoluer en visant la sortie sans jeter pour autant lex-patient dans la jungle. Les associations dusagers et les espaces conviviaux ont ici leur place. Dire quils annoncent la fin de la psychiatrie institutionnelle serait une mystification comme la fin de la folie.
Votre initiative peut-elle être transférable dans dautres secteurs ?
Côté médico-social des coopérations existent déjà. Les personnes en foyer daccueil, CAT, IMP devraient pouvoir bénéficier despaces hors institutions, installant de la circulation et une solidarité citoyenne. Les travailleurs sociaux paraissent, eux, plus coupés de la psychiatrie et il y a tout un travail de mise en réseau, de liens à tisser. Ce, dautant quils rencontrent fréquemment des personnes pour lesquelles ils nont pas de solution, quand le matériel est plus ou moins assuré par des aides mais que cela ne suffit pas pour vivre ! Il faut aussi que les Directions des services sociaux suivent car on ne peut se borner à donner une adresse. Dans un premiers temps laccompagnement est nécessaire.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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