Avec 23 psychiatres pour 100 000 habitants, la France se classe au troisième rang mondial (derrière la Suisse et les États-Unis). À noter que Paris compte 80 psychiatres pour 100 000 habitants alors que certaines régions en manquent cruellement, et que 10 % des postes de psychiatres du secteur public ne sont pas pourvus. Chaque année, selon les données officielles, un Français sur quatre souffrira dun trouble mental
Mais les temps changent : si la prévalence des maladies mentales reste stable avec 1 % de schizophrénies et 15 % de dépressions, on observe une augmentation constante des consultations psychiatriques, avec notamment
six fois plus de dépressions déclarées quil y a trente ans.
En avril 2001, à loccasion de la Journée mondiale de la santé, le ministère de la Santé annoncait vouloir lancer une politique « rénovée » de la santé mentale et une révision de la loi actuelle sur la protection des personnes hospitalisées pour troubles mentaux. À sa suite le 9 juillet 2001 , un rapport, De la psychiatrie à la santé mentale, était rendu par deux psychiatres, les docteurs Piel et Roelandt [consulter le rapport]. Ceux-ci y insistaient notamment sur les droits des usagers en santé mentale à accéder librement à leur dossier, et sur ladoption dune charte par les professionnels de santé. « Justice et psychiatrie ne doivent pas être confondues, pas plus que ne doivent lêtre prison et hôpital » distinguaient-ils, souhaitant que la loi de 1990 soit modifiée. « La France est le seul pays dEurope où ce sont les préfets et non les juges qui sont chargés dinterner les malades mentaux » argumentait lécrit, préconisant un délai dobservation de deux à trois jours avant une décision dinternement. Dautres thèmes étaient évoqués : nécessité de développer et dimplanter des structures de psychiatrie dans la cité, à proximité des usagers, mais dans le même temps « de définir un plan décennal de fermeture des hôpitaux psychiatriques et des lieux dexclusion médicaux et sociaux. Cette réforme déboucherait sur moins dhospitalisations et plus de soins en ambulatoire ».
Mis en évidence aussi, lexistence dun système de soins à (au moins) deux vitesses, reposant notamment sur des différences de formation et de statut ainsi que sur une inégalité dimplantation territoriale des psychiatres : « il existe une médecine psychiatrique, qui reçoit préférentiellement les classes aisées qui sadressent à la psychiatrie libérale, un secteur privé à but lucratif essentiellement financé par les deniers publics ». En outre, cette offre de soins est « pléthorique à Paris, à Lyon et en région Provence-Alpes-Côte-dAzur et dans dautres grandes villes universitaires alors que la psychiatrie publique, qui sadresse en théorie à toutes les populations, est le plus souvent utilisée par les catégories les moins aisées, les pauvres et les démunis [
] qui sont aussi globalement les plus gravement atteints psychiquement et socialement ».
Conséquence de cette psychiatrie à deux vitesses : des sorties parfois trop rapides de lhôpital de patients en souffrance psychique et en situation de détresse sociale ou, à linverse, des prolongations abusives dhospitalisations.
Affinant encore ces propos, un nouveau rapport sur la place des usagers et le travail en partenariat dans la cité, La démocratie sanitaire dans le champ de la santé mentale, était remis le 12 avril 2002 au ministre délégué à la Santé dalors, Bernard Kouchner, par le même docteur Roelandt. Un bilan « en demi-teinte » était établi de la loi de 1986 introduisant la sectorisation psychiatrique.
Plusieurs associations de résistance, comme le Groupe information asiles (GIA) ou Advocacy, prennent actuellement toute leur place. Anglo-saxon, le terme Advocacy est défini par ses promoteurs comme un mode daide à lexpression de personnes sestimant victimes dun préjudice et insuffisamment respectées par leurs interlocuteurs institutionnels. Une sorte de médiation sociale, en somme, introduisant un tiers « amplifiant la demande du patient usager sans parler à sa place ». Concept et pratique en cours dans plusieurs pays dEurope du Nord, lidée se fraye son chemin en France depuis quelques années. En 1998, la Commission de Bruxelles accorde un financement à Advocacy-France, inscrite dans un programme européen intitulé « Développement de laccessibilité au recours en santé mentale ». Une délégation régionale voit le jour à Caen, en Normandie [lire interview]. Un lieu de proximité, convivial et ouvert, y fonctionne depuis mai 2001 en centre ville avec quelques activités : organisation de repas, préparation dune émission ou dun débat, activités créatrices et sorties culturelles
« Le projet sadresse à toute personne souffrant dexclusion, disolement et de ségrégation, quelle fréquente ou non par ailleurs des structures de soin, de milieu protégé ou daccueil pour personnes handicapées et/ou inadaptées », précise le document fondateur. Soixante-dix personnes y passent régulièrement, et 35 dentre elles sont assez motivées pour adhérer à lassociation dusagers. Lespace est ouvert tous les jours de 10h à 18h, avec un animateur (temps plein), un conseiller technique pour la gestion (mi-temps), un animateur (usager) en CES en cours de devenir CEC (Contrat emploi consolidé), et une secrétaire (30h par semaine). La reconnaissance institutionnelle est venue : le lieu est même inscrit dans le PRAPS (Programme régional daccès à la prévention et aux soins) pour trois ans ; et un débat avec un juge des tutelles est prévu. La Fondation de France étudie actuellement la possibilité de soutenir financièrement le même type de projet sur Paris. En effet, un nouveau lieu a récemment entrouvert, deux après-midi par semaine, une porte dans la capitale [1].
Le moyen principal pour des personnes se considérant victimes et désirant avoir un recours sur les décisions prises à leur égard est la Commission détude des demandes dintervention (CEDI). Constituée dusagers (certains se définissent comme « aidants/aidés ») et de professionnels, elle reçoit des demandes émanant de particuliers, de services sociaux, dassociations dusagers ou de parents. Certaines demandes peuvent être réglées par des échanges téléphoniques, lorsquelles relèvent de la réassurance, dun conseil, dune info sur les droits. Des membres de la commission peuvent, le cas échéant, accompagner certaines démarches, rédiger des courriers ou rendre visite à des personnes hospitalisées. Toujours, un avis est formulé, mais le demandeur reste maître des démarches quil souhaite ou non entreprendre.
Le bulletin de lassociation, Le Mégaphone-le porte-plume des porte-voix, donne des nouvelles régulières. Dans son n°10, en début dannée, des exemples dintervention étaient fournis par rapport à des demandes adressées à la CEDI : « Certaines sont loccasion de revisiter des questions de droit, mais dans leur majorité, les personnes sont plutôt confrontées à des imbroglios administratifs et à un grand isolement, leur parole est devenue suspecte. Les discussions qui font suite à ces dernières demandes débouchent sur des conseils, une écoute et cest donc sous cette forme de soutien et dentraide que nous sommes amenés le plus souvent à intervenir ».
Du 22 au 24 novembre 2002, à Aubervilliers, une rencontre intitulée Vent de Folies et qualifiée de « chantier, festival, fête, événement » proposera de « questionner lordre du discours, bousculer le partage du bon sens et du déraisonnable et ouvrir de nouvelles possibilités de vie » [2] Des expérimentations individuelles et collectives y seront présentées, et des secteurs tels que la psychiatrie, la politique de la Ville ou laction culturelle sy croiseront. Le projet est porté par lassociation Écarts, mais aussi par des associations, par la ville dAubervilliers et le Centre de formation professionnelle déducateurs spécialisés (CFPES/CÉMEA). On y retrouvera la trace des mouvements antipsychiatriques, de la psychothérapie institutionnelle, et de nombreuses pratiques cliniques de terrain, françaises et étrangères. Un café de folisophie offrira son ambiance « mi-réflexive, mi humoristique » ; Advocacy-France y participera, probablement sous la forme dun atelier de récits et de témoignages de vie ; le philosophe-comédien-accordéoniste Oreste Scalzone régalera les participants de ses « journaux imaginaires » ; un espace info sera assuré et mille expressions permises : arts plastiques, happenings, uvres chorégraphiques, contes, cinéma, chansons Plus globalement, un réseau de pratiques artistiques en rapport avec cette culture pourrait sy voir développé. Des propositions seront émises pour « proposer et amorcer des dispositifs et outils concrets pour la construction dune cité plus hospitalière aux difficultés de la vie et aux expressions singulières ». Deux tables rondes Folie et création, et Folie et territoire clôtureront le forum.
Joël Plantet
[1] Advocacy Paris : La maison de toutes les chimères - 21ter rue Voltaire - 75011 Paris.
Advocacy France - 8, rue Thureau Dangin - 75015 Paris. Tél. 01 45 32 22 35
Advocacy Caen (siège) : 1018 Grand Parc - 14200 Hérouville Saint Clair. Tél. 02 31 94 70 25
Espace convivial - 5, rue Singer - 14000 Caen. Tél. 02 31 86 11 79 advocacy.caen@wanadoo.fr
[2] Contact : Écarts/Chimères Tél. 01 48 06 76 95 ou 06 87 30 23 42
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