Les instituts de rééducation sont peu nombreux en France. On compte environ 330 de ces établissements qui prennent en charge 16 000 enfants. Pourtant, les IR ont réussi, ces dernières années, à se faire entendre. Ils ont même obtenu une couverture médiatique (cf. les deux reportages de M6 et de France 2). À cela plusieurs raisons. En premier lieu, il y a cette Association des instituts de rééducation (lAIRe) [lire encadré] des plus dynamique, avec à sa tête un président déterminé, Lionel Deniau, [lire interview]. Ce que les IR ont à dire est dautant plus précieux quils interviennent sur une fraction de la jeunesse qui défraie la chronique et alimente le débat sur linsécurité. Quon les appelle des sauvageons, des jeunes violents ou des caractériels, cest là le public quaccueillent les IR. Leur originalité et leur force résident dans la dimension de leur approche qui ne relève ni de la prévention ni de la répression, mais du soin. Et cest en cela que leur parole est appréciable : ce quils défendent (et mettent en pratique) constitue une réponse permanente à léchec et à limpuissance de la quasi-totalité des autres institutions. Nous vous proposons daller visiter quatre établissements. Chaque institution étant originale et unique, il était difficile den choisir une qui soit représentative. Aussi avons-nous préféré illustrer linnovation et la démarche créatrice auxquelles ces structures sont tenues pour répondre aux défis permanents que leur lancent les publics accueillis. Nous allons donc, surtout aller à la rencontre denfants dont les passages à lacte destructeurs sont autant dappels à laide et de professionnels qui élèvent au rang de mode de vie la patience et lhumanisme.
Comment définir ces enfants atteints de trouble de caractère et du comportement ? Peut-être, en évoquant des situations vécues. Notre rendez-vous avec Jean-Pierre Portier [1], directeur de lIR de Baron-sur-Odon (Calvados) nous permit de croiser un petit bonhomme de 7 ans qui, à notre arrivée, sortait du bureau de notre interlocuteur. Haut comme trois pommes, il était calme et semblait bien fragile. Sa mère avait, un peu plus tôt dans la matinée, téléphoné à létablissement en livrant tout son désarroi : son fils refusait de se rendre à lIR. Jean-Pierre Portier se déplaça alors pour aller le chercher. Sapercevant quil avait omis de senquérir de létage où habitait la famille, il se rendit très vite compte que ce renseignement nétait pas vraiment utile : on entendait lenfant du rez-de-chaussée ! Il lui fallut récupérer lenfant qui sétait réfugié sous un lit. Cest un gamin hurlant et se débattant avec une force incroyable quil descendit jusquà son véhicule. Une crampe au bras lui faisant faiblir un instant sa contenance, lenfant séchappa de ses bras, et semparant dune pierre, fit voler en éclat la fenêtre de la voiture. Le trajet put néanmoins seffectuer et lenfant finit par se calmer. Des explosions de ce type sont monnaie courante dans les IR. Elles sont imprévisibles et peuvent se déclencher à tout moment, sans quon puisse ni les prévoir, ni en mesurer, a priori, lampleur. Les enfants qui en sont les acteurs sont dintelligence tout à fait normale. Mais ils se placent dans une position de toute-puissance et ne tolèrent pas quon puisse décider pour eux. Ces comportements, aussi aberrants quils puissent paraître, ne peuvent être compris si on ignore la logique de survie et de protection dans laquelle ces enfants évoluent : ils ont le sentiment dêtre en danger et sont en bute aux autres, vécus comme menaçants. Leurs passages à lacte sont autant de réactions de défense et de protection quil faut décoder comme étant la manifestation de leur instinct de survie et de protection. Un conflit anodin et ordinaire avec ladulte ou avec un autre enfant peut avoir des conséquences disproportionnées.
Pour autant, les comportements des enfants semblent sêtre dégradés depuis quelques années. Un éducateur technique de lIR du Perray-en-Yvelines, à quelques mois de la retraite, le confirme. Il y a de cela dix ans, explique-t-il, il pouvait partir sur un chantier horticole avec une dizaine de jeunes, tout se passait bien. Aujourdhui, il ne prend avec lui que trois garçons. Il lui faut être attentif à tous les instants : vérifier quils nont pas décroché au dernier moment la remorque, ne pas les laisser sapprocher du jerrican dessence (ils seraient capables de sen asperger mutuellement ou dy mettre le feu), ne pas leur laisser les outils (ils pourraient se battre avec) etc. Les IR, explique Christian Breuil, directeur de cet établissement [2], ont trois habilitations possibles : la CDES (pour les enfants souffrant de troubles du comportement), la PJJ (pour ceux ayant commis des actes de délinquance) et le conseil général (pour ceux qui cumulent en plus des difficultés familiales dordre social). Outre la complexité administrative que constitue la multiplicité des financeurs, reste la confrontation entre des publics nécessitant une action thérapeutique et ceux relevant dune logique judiciaire. Cette cohabitation nest profitable ni aux premiers ni aux seconds. Les uns et les autres nécessitant une prise en compte particulière. LIR du Perray, lui, ayant renoncé à lagrément PJJ, sest retrouvé avec une augmentation des enfants sur le versant psychiatrie : du coup les passages à lacte à lextérieur, fréquents chez les jeunes relevant du placement justice, se sont transformés en agressions à lintérieur : agressions des jeunes sur eux-mêmes dabord (comme cet adolescent se précipitant à plusieurs reprises la tête contre le mur ou dautres sauto-mutilant), entre eux ensuite (casser une vitre et se saisir dun morceau de verre pour sattaquer à un autre jeune nest pas un acte exceptionnel). Les détériorations matérielles y sont fréquentes. Un couloir a pu être néanmoins préservé : il a servi de support pour une magnifique fresque réalisée par les jeunes. Le travail ainsi effectué est respecté par le groupe (une uvre identique accueille les voyageurs du train de banlieue au bout du couloir daccès de la gare du Perray). Mais léquilibre du public accueilli est toujours précaire : létablissement qui les prend en charge ne peut jamais senfermer dans la routine. Il doit toujours être capable de rebondir et de sadapter. Ici, le projet en cours consiste à diminuer le nombre des enfants accueillis dans chaque groupe de vie (trois unités de huit, plutôt que deux de douze) et à réaménager les locaux pour les rendre plus attractifs et fonctionnels.
Cette évolution de la population, Bernard Pointe, directeur de linstitut psycho-pédagogique Jean Bosco [3] à Neuilly-le-Malherbe (Calvados), lévoque, lui aussi, avec force. Les jeunes quil accueille anticiperaient-ils lévolution sociale plus globale, jouant en quelque sorte le rôle de révélateur ? Il ne le sait pas. Tout ce quil constate cest une aggravation des troubles de la population prise en charge. Multiplication des agressions sexuelles entre enfants (qui ne sont jamais confondues avec des jeux de touche-pipi ou de découverte réciproques de leur corps), extrême violence se retournant y compris contre les adultes (il y a les périodes « rayures des carrosseries de voiture », dautres « pneus lacérés », sans oublier « portes de bâtiment démantelées » ou encore le grand classique : « vitres cassées »), trafic de cannabis initiés par des enfants de
10 ans, vente de cassettes ou de revues pornographiques au sein même de létablissement. Léquipe éducative ne reste pas inerte face à ces comportements. Elle réagit tant sur le court terme : lenfant surpris à détériorer, doit réparer (souvent aux côtés de lhomme dentretien) et les assurances de sa famille sont sollicitées. Quant aux infractions à la loi, elles sont traitées en collaboration avec la gendarmerie. Mais léquipe essaie aussi de répondre sur le long terme : de tels passages à lacte doivent aussi être décodés comme autant de signes de la souffrance à être là, séparé de ses proches. Ce qui est alors travaillé, cest doffrir à lenfant des perspectives à court terme (pour que lenfant nait pas limpression dêtre là à perpétuité). Cest aussi la personnalisation des lieux et des moyens mis à disposition (le cadre est dautant moins attaqué quil a été investi). Les professionnels savent bien que cest linsécurisation qui provoque lexplosion. Les réponses contenantes et apaisantes sont les meilleurs moyens pour désamorcer la violence. Il est étonnant, continue Bernard Pointe de constater comment cette population placée dans certaines conditions réagit complètement différemment à ce à quoi on pourrait sattendre. Des enfants réputés instables et incapables de tenir en place réussissent néanmoins à siéger au conseil détablissement, tenant deux heures sur leur chaise, sans quon nait besoin de les reprendre ni sur leur langage, ni sur leur comportement. De même pour ces transferts humanitaires en Roumanie que linstitut psycho-pédagogique Jean Bosco organise depuis quelques années. Objectif : aider à restaurer des orphelinats (2 500 m2 de linoléum ont déjà été posés). Les résultats sont à chaque fois étonnants : estomaqués par ce quils constatent, les enfants supportent encore mieux que les adultes ce quils vivent (pourtant, ils mangent toujours la même chose, prennent des douches glacées, vivent dans des conditions sanitaires très difficiles), faisant preuve ainsi dune générosité impressionnante. Lors du dernier séjour, certains enfants ont même demandé à rester sur place et à ne pas revenir dans leur quartier où ils savaient quils recommenceraient à faire leurs bêtises. Et cest justement cette richesse que chacun de ces mômes a au fond de lui, que linstitut de rééducation a pour mission de faire émerger.
Cela, linstitut Camille Blaisot de Caen [4] la bien compris. Les méthodes utilisées traditionnellement ne peuvent convenir à ces enfants. Jusquen 1996 expliquent Michel Desdevises (chef de service éducatif) et Joël Thorel (directeur pédagogique), la scolarisation des jeunes accueillis constituait un véritable défi. Il était déjà arrivé, quà la rentrée scolaire, un groupe dadolescents reste sur le terrain de foot et refuse dentrer en classe jusquà début octobre ! La réflexion qui fut entreprise porta alors sur un constat de base : le système employé faisait violence à lenfant. Il fallait trouver des modalités qui soient à la fois souples et sécurisantes, pour répondre aux exigences de la scolarité et sadapter aux situations de crise par lesquelles les jeunes peuvent passer. Le tête à tête entre le prof et ses élèves fut remplacé par une équipe de trois adultes prenant en charge la globalité des enfants. À la classe ordinaire a ainsi succédé le concept de collectif-classe. Le jeune se voit proposer un cheminement individualisé qui tient compte de ses acquis, mais aussi de la période quil traverse. Il pourra aller plutôt avec lenseignant pour des apprentissages fondamentaux ou plutôt avec léducateur technique en initiation préprofessionnelle. Des ateliers sont en outre disponibles (création artistique ou vidéo), ainsi que des activités sportives. Cette réorganisation a porté très rapidement ses fruits. La gestion des situations difficiles sen est trouvée améliorée. Les problèmes que posaient labsence ou la mise en difficulté des adultes ont pu être réglés bien plus facilement. Dune part, parce que le relais peut être assuré au sein du collectif adulte. Mais aussi, parce que les professionnels (et en particulier les instituteurs) qui vivaient cette confrontation comme une épreuve pénible et destructrice, ont retrouvé le plaisir de venir au travail. Le dosage et larticulation des différents parcours deviennent alors vraiment individuels. Là où cela est le plus net, cest pour le comportement scolaire des 16-20 ans. Ces jeunes sont intégrés dans une unité appelée Atelier de Médiation par le travail où il sagit délaborer un projet professionnel en sinvestissant tant en atelier quen stage en entreprises. Le travail scolaire ny est pas obligatoire. Chacun doit signer un contrat par lequel il est demandeur pour suivre un enseignement général. En cinq ans, sur les 24 élèves qui se succèdent chaque année, seuls deux dentre eux ont refusé : tous les autres, ayant pris conscience de lintérêt de lécole pour intégrer un lycée technique ou un apprentissage, ont accepté dintégrer la classe qui leur était proposée. Les résultats obtenus ont pu être mesurés par un critère objectif : celui du budget consacré au remplacement de vitres qui sest effondré. Il y avait avant 1996 jusquà 50 fenêtres cassées par jour. Aujourdhui, ce nest plus le cas.
Mais la compréhension nest pas suffisante pour supporter toutes ces attitudes liées aux troubles du caractère et du comportement. Christian Breuil, directeur de lIR du Perray-en-Yvelines évoque les difficultés quil rencontre à trouver et à garder son personnel : « Des gamins qui sautent du véhicule en marche, dautres qui passent par la fenêtre du deuxième étage et font de léquilibrisme sur le balcon
nombreux sont ceux qui ne peuvent plus les supporter ». Ladulte est très vite la cible de gamins hyper sensibles qui cherchent à le déstabiliser et à lébranler. Ce directeur dut prendre la décision de fermer lune de ses unités. Des six professionnels chargés dencadrer douze jeunes, il nen restait plus que trois (arrêt de travail, congés, démission). Et les offres demploi parues dans la presse étaient restées, depuis des semaines, sans réponses.
Les professionnels ne sont pas les seuls à être ainsi fortement ébranlés. Les familles, qui vivent au quotidien cette confrontation, finissent par sépuiser et à vivre la cohabitation avec leur enfant comme un véritable calvaire. Elles viennent de tous les milieux sociaux (populaire comme classes moyennes) et partagent le même désarroi. LIR de Baron-sur-Odon considère que la place des parents doit être centrale dans la démarche engagée avec leur enfant : il est fondamental de les aider à se revaloriser et à préserver leur investissement. Dans la logique du projet individualisé, létablissement a formalisé une démarche contractuelle. Des objectifs précis sont élaborés sur lesquels léquipe éducative sengage : laccord de la famille est sollicité sur les améliorations recherchées. Des points réguliers sont faits sur lévolution constatée. LIR propose aux familles, une fois par trimestre, un groupe de parole. Les parents y évoquent fréquemment un sentiment de culpabilité et déchec : « Quai-je raté dans léducation de mon enfant pour quil soit ainsi ? » Cest la pensée qui taraude ces familles. Et pourtant, il nest pas rare quelles refusent jusquau dernier moment lorientation en établissement spécialisé. Elles sont mécontentes des institutrices qui ne se montrent pas capables de gérer leur enfant et quelles tiennent responsables du rejet que constitue pour elles larrivée en IR. Mais, après quelques années de prise en charge au cours desquelles les progrès ont été importants, linquiétude surgit à nouveau quand le projet dun retour dans la scolarité ordinaire devient possible. Lutilité de ces groupes de parole de parents tient aussi dans la possibilité de ne plus être isolé et enfermé sur des problèmes que chacun pense trop souvent unique et propre à son cas personnel.
On ne peut que sinterroger sur le devenir des instituts de rééducation. Pièce maîtresse dans le dispositif de prise en charge des enfants difficiles, ces établissements ne peuvent toutefois continuer à contenir à eux seuls les populations qui mettent en échec lensemble des autres institutions. Sils doivent garder leur place, cest comme lun des maillons dune chaîne où chacun jouerait son rôle. La pédopsychiatrie, la justice, léducation nationale, les services daccompagnement au sein des familles ne doivent plus se décharger sur les IR, des jeunes qui leur posent problème. Les uns et les autres doivent pouvoir intervenir sur tel ou tel aspect de la vie de lenfant, dans une logique de collaboration et non de passage de la patate chaude. Cest tout un réseau qui doit donc sarticuler autour de la famille et proposer un projet individualisé adapté à chaque enfant. Cela implique de remplacer les approches traditionnelles de laccueil indifférencié et massif par des dispositifs souples permettant dalterner des moments dinternat et dexternat, ou encore proposer des unités dhébergement ne dépassant pas cinq ou six places. Et puis, il y a lattention particulière à apporter aux personnels particulièrement éprouvés par des conditions de travail qui les minent et les épuisent dautant plus que leur dévouement et leur engagement ne sont ni reconnus, ni intégrés dans la gestion de leur travail. Il ne faudrait pas que la formidable humanité des professionnels qui se confrontent chaque jour à ces gamins ne rencontre que lindifférence et linertie dune société si prompte par ailleurs à soffusquer quand ces mêmes jeunes ne sont pas contenus.
Jacques Trémintin
(1) Institut de rééducation château de Tourmauville - 14210 Baron-sur-Oddon. Tél. 02 31 71 26 10
(2) Institut de rééducation - 63, rue de Chartres - BP 8 - 78610 Le Perray-en-Yvelines.Tél. 01 30 46 37 37
(3) Institut psycho-pédagogique Jean Bosco - 14210 Neuilly-le-Malherbe.Tél. 02 31 29 32 00
(4) Institut Camille Blaisot - BP 5012 - 6, rue des vaux de la folie -14076 Caen cedex 5.Tél. 02 31 53 40 20
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