« Il est bien vrai que les hommes manquent de justice et damour mais ils manquent peut-être plus encore de signification ». En paraphrasant cette hypothèse de Paul Ricoeur, on pourrait suggérer que les enfants accueillis dans nos institutions manquent certainement de justice et damour mais que notre relation éducative avec eux manque peut-être plus encore de signification. La signification, le sens de la vie, sont donnés ici comme direction vers autrui, direction balisée de signes plus ou moins visibles dans un quotidien bouleversé par la violence. Selon Emmanuel Lévinas, philosophe, penseur de laltérité, il ny a pas de sens à la vie sans conscience de laltérité de lautre unique et proche. Le plus proche de nous, en loccurrence, étant cet enfant, cet adolescent quon nous confie et qui nous adresse des signes codés dans ce langage symptomatique « traduit » notamment par Lemay dans son livre « Jai mal à ma mère ». Une institution juste serait capable de reconnaître lunique de chacun, enfant ou adulte, mais dans un cadre légal et dans un projet de vie-bonne-ensemble.
Les lois sur la réduction du temps de travail et lamplitude horaire constituent dorénavant un des éléments du cadre légal de la relation éducative en internat. Elles ont pour conséquence de fractionner autoritairement les temps de vie-bonne-ensemble partagée par les enfants et les adultes au point dinterdire à un éducateur de vivre un week-end entier avec son groupe, de partir en camp pour une semaine, de vivre une aventure exceptionnelle avec des jeunes, dorganiser des « transferts ». Je veux rappeler que la relation éducative avec un enfant en souffrance doit être inscrite dans une régulière et répétitive continuité, dans une permanence aménagée en fonction de la clinique : la continuité de relation enfant-éducateur est en cohérence avec la clinique : clinique du syndrome morbide de carence relationnelle ; clinique de la pathologie du lien ; clinique des carences éducatives graves, dont souffre la majorité des enfants qui nous sont confiés. En effet, ce qui caractérise ces enfants et ces adolescents cest, globalement, une incapacité à intérioriser des images parentales porteuses de sécurité existentielle primordiale cest le bon et porteuses de loi contenante cest le légal. Doù le recours de ces enfants à la dépression parfois, plus souvent à la violence, pour se soutenir contre une insécurité existentielle précocement éprouvée et qui perdure. La continuité raisonnable de la relation éducateur-enfant est démontrée par le rapport suivant : le temps pendant lequel un enfant peut garder vivant en soi un objet absent est en rapport avec le temps de présence de cet objet et avec la répétition régulière de la présence de cet objet. Il y va pour lenfant de sa faculté à se représenter ladulte intériorisé pour se soutenir avec autonomie dans lépreuve de son absence.
Dès lors quun éducateur peut ou doit grouper ses heures de présence dans une extrémité de semaine et ne retrouver son groupe que huit jours plus tard, dès lors quil doit morceler son temps de présence éducative sous la contrainte de lamplitude horaire, sengage un processus institutionnel de perte de sens de la vie partagée en institution et dincohérence avec la clinique. Je vois également des relations transférentielles avorter par effet de ruptures répétitives. Je nomme transfert lactualisation par lenfant dune partie de son vécu précoce sur la personne de léducateur ou de léducatrice constitués dans linstitution en images parentales sans que les affects des éducateurs soient pour autant parentalisés (comme cela peut advenir en famille daccueil permanent). Dans le mouvement de ce transfert sont à luvre des processus didentification de lenfant à ladulte, processus qui ne peuvent saccomplir de façon structurante que dans une continuité suffisante de la relation éducative. Ce sont évidemment des espaces-temps : repas, levers, couchers, soins corporels que le dispositif institutionnel met en place pour des activités que lon doit comprendre comme des activités maternelles qui requièrent pour saccomplir un temps relationnel qui ne soit pas abusivement raccourci ou morcelé par le légal.
Leffet pervers du morcellement de la relation éducative culmine lorsque, pour respecter le légal des 35 heures et de lamplitude, linstitution ferme tous les week-ends et place les enfants en familles daccueil ! Il arrive même quun éducateur dastreinte voie son action « éducative » durant le week-end limitée à
transporter certains enfants entre deux familles daccueil ! Nous sommes certes là dans une institution légale, mais sommes-nous encore dans une institution juste ?
Pour des raisons globales doptimisation des coûts, des établissements ont supprimé la cuisine et jeté la cuisinière avec leau de la soupe. Ils proposent aux enfants une relation alimentaire avec des conteneurs isothermes en inox dont je trouve linoxybilité fort peu maternante et humanisante. En effet, manger délivre un supplément de signification lorsquon consomme la cuisine de quelquun. Manger la cuisine dune entité inoxydable cest oublier quon mange dans un rapport daltérités. Manger cest, symboliquement, accepter et incorporer autrui, cest en acceptant sa cuisine, lui faire, quand elle est bonne (!) le contre-don dun sourire. La cuisine de linternat a été longtemps un lieu qui, avant les repas, diffusant des effluves familiers stimulait la sensorialité des enfants et scandait leur journée. La cuisine était aussi un espace chaud de rencontres, de parole, voire de confidences à forte valeur thérapeutique ajoutée, lieu enfin de gratifications singulières et furtives sous forme dun dessert par exemple auquel la clandestinité attachait le goût délicieux de linterdit : la cuisinière avait ses chouchous qui nétaient pas les moins carencés
Dans un esprit de rationalité qui doit beaucoup au principe de précaution, de nombreux foyers ont obturé la cheminée du séjour. Ce sont des foyers sans feu ! Nostalgie : feux des soirs glacés ou des jours gris, à odeur de résine ou de châtaignes grillées ; feux qui rassemblaient la communauté des enfants ou des ados, silencieuse et contemplative, parfois chantante, attentive à une histoire. Feux autour desquels se chauffait la vie-bonne-ensemble ; feux contenus dans lâtre : brûlantes métaphores des pulsions individuelles contenues et socialisées par laction éducative. Un internat, un foyer sans feu sont-ils encore des institutions suffisamment bonnes et porteuses de sens ?
Il faut reconnaître que des institutions trop riches sont parfois trop bonnes. Elles sont suréquipées, elles proposent aux jeunes, surtout aux adolescents, des activités coûteuses sous prétexte de thérapie par lexceptionnel. Elles engagent les jeunes dans un mouvement global de consommation où lobsession de lavoir donne lillusion dêtre mais en étouffant lintériorité et le symbolique. Paul Fustier rappelle que linstitution peut être trop pleine de ce que Winnicott appelle la « dévotion maternelle » ou préoccupation maternelle primaire. Cette institution fonctionne sur le modèle du plein qui comble un vide. Cest le modèle du don total qui étouffe lenfant sous la toute-puissance du donateur. Il faut quun don soit lacunaire insiste Fustier (1) afin de laisser le psychisme de lenfant souvrir au symbolique dans quoi, à partir dun « donné », lenfant réalise un « créé » des plus winnicottiens
. Par conséquent, une institution juste ferait le deuil dêtre une mère institutionnelle omnipotente et totalement dévouée. Idéalement, ce serait ce que Winnicott appelle un espace potentiel
Dans une légalité floue, ou trop rigide, beaucoup dinstitutions usent leurs ressources humaines à résoudre des problèmes administratifs ou statutaires, des crises internes, des conflits de prestance et de pouvoir. Elles sont constamment occupées à contenir des éruptions émotionnelles. Ces institutions vivent des conflits chroniques entre la responsabilité de la direction qui est trop dans le légalement correct et la conviction des éducateurs qui, parfois, sidentifient trop aux enfants. Linstitution peut être alors un lieu de conflictualité éthique qui, non mise en dialogue, draine lénergie des adultes au détriment des enfants. Pour être juste entre le légal et le bon un microcosme institutionnel doit faire la paix. Mais, faire la paix nécessite dabord la mise en uvre de techniques professionnelles de médiation pour refroidir les émotions (1). Faire la paix, écrit par ailleurs Catherine Chalier : « Signifie que nul ne peut se prévaloir dune intelligence ou dune puissance supérieure pour imposer sa part à tous sans souffrir discussion. » (2)
Cette dernière remarque donne beaucoup à penser. À penser que la relation éducative aussi où se confrontent deux altérités uniques, est soumise à lincontournable recours à la parole pour autant que le déluge de la violence ne lait pas submergée. Dans linstitution, quelle que soit notre position sur la ligne hiérarchique, nous nous comportons avec les enfants comme nous nous comportons entre collègues. Ce sont foncièrement les mêmes valeurs, la même morale, les mêmes organisateurs inconscients qui déterminent notre relation à lautre. Il ny a pas deux éducateurs : celui du groupe et celui de la salle de synthèse
En tout cas, linscription du travail éducatif et thérapeutique spécialisé dans linstitution est imprescriptible parce que le légal de linstitution entoure, protège lespace du symbolique en exerçant une fonction dautorité, de limite, de sécurité et de tiers. Le légal est par conséquent le cadre du bon, il balise lespace de la confiance réciproque de léducateur et de lenfant, confiance qui fait la vie-bonne- ensemble.
Un éducateur de terrain ne peut répondre à la violence dun enfant que dans une institution juste, cest-à-dire tendue entre le légal suffisant et le bon raisonnable. Une institution juste est un espace de tension entre un légal « paternel » suffisamment contenant et un bon « maternel » suffisamment chaleureux et
lacunaire.
La violence dun tout petit peut nous bouleverser, de même les premières injures proférées sur la cour de lécole primaire, injures qui constituent parfois de véritables coups portés avec des mots. La violence envahit les médias qui en déforment nos représentations et alimentent lidéologie sécuritaire autour de laquelle commencent à se structurer les discours politiques. On reste effaré et pantois davoir entendu un candidat aux dernières élections présidentielles promettre la création de soixante établissements pour y enfermer les « sauvageons » ! Traitement symptomatique et démagogique dun phénomène certes angoissant, mais qui appelle dabord la rigueur dune étude scientifique sur ses causes structurelles.
Il sagit par conséquent des causes foncières de la violence sur lesquelles les éducateurs ne peuvent presque rien et qui appellent des programmes et des actions politiques. À nous, travailleurs sociaux, de le faire entendre haut et fort. Il reste que léducateur, dans son institution, est de plus en plus exposé à lextrême violence des enfants et des adolescents dans des espaces institutionnels qui, comme on la vu, perdent lentement leur signification humanisante, et dans des temps réduits de présence qui appauvrissent cette signification. Plus que jamais simpose, pour soutenir le travail de léducateur, létayage dune institution juste.
La demande implicite de certains jeunes « Sois plus fort que la violence qui est en moi ! » récapitule la demande adolescente de résolution de la crise dipienne. En signifiant la limite et le cadre, léducatif donne forme par contenance. La mort, disait W. Jankéléwich, est le « spectre de lamorphe ». Cest en effet de mort quil sagit lorsque la violence brise le moule qui donne forme. La violence, quelles quen soient les explications politiques, économiques, reste le recours de jeunes pris souvent dans une lente évolution psychopathique. Faute de loi intériorisée, et, dune langue élémentaire parlée et écrite qui ne soit pas binaire, ces jeunes sont incapables de mentaliser et dexprimer leurs émotions. Ils passent à lagir cru pour décharger leurs tensions, leurs angoisses, leurs pulsions, sans tenir compte du désir de lautre, sans souvrir à son altérité. Ils veulent tout, toujours et tout de suite. Ils estiment que les lois les persécutent et ne se privent pas de sen servir éventuellement pour persécuter les autres. Nous savons quils sont narcissiquement très fragiles et insécurisés. Ils nont pas, étant petits, reçu cette castration symboligène que recommande Dolto. Pour vivre ils nont dautre alternative quentre la loi et léchec total, ce quune éducatrice résume dans un mémoire universitaire : « Ils ne peuvent choisir quentre la castration et la mort ».
Léducatif sintéresse à lenfant dans la réalité domestique des soins quotidiens qui permettent la vie et la réalité sociale de tous les jours, dans lespace collectif du groupe de vie. Léducatif a pour finalité, dune part, le bien-être existentiel, et, dautre part, linscription sociale de lenfant. En vue de ces objectifs indissociables une attitude fondamentale simpose aux éducateurs : accepter que léducatif soit prescriptif, contraignant et parfois conflictuel. En effet, léducatif énonce la loi, les usages, la coutume et les gestes nécessaires à la vie tout court. Bien entendu, léducatif ne fait pas quénoncer la loi en termes dinterdits. Il impose un cadre contenant, il assigne à lenfant des limites dans le temps, dans lespace, dans son corps, dans la relation à autrui. Il est inévitable que léducatif, tout en étant foncièrement gratifiant et sécurisant, suscite de la frustration, voire un certain refoulement car il bride les pulsions pour les socialiser.
Il est compréhensible quun éducateur confronté à un enfant, un adolescent violent éprouve beaucoup de difficultés à reconnaître ses propres émotions et à intervenir justement entre le légal et le bon. Il peut être tenté de raidir ses attitudes « au nom de la loi » ou bien de sidentifier au jeune qui souffre en lui offrant trop de bon, avec une « dévotion maternelle » (1). De même, il peut être tenté dédulcorer le rappel de la loi afin de séviter des conflits incessants. Dans une tension permanente entre le légal et le bon il faut quil reste persuadé quune intervention éducative forte peut avoir même des retombées thérapeutiques par son effet de contenance et de sécurité. Par exemple, lobligation prosaïque faite à un jeune quon transporte en voiture de boucler sa ceinture de sécurité peut sagrandir à la dimension dune métaphore qui tend notre métier entre le légal et le bon
Éducateur spécialisé, Daniel Roquefort écrit : « Combien déducateurs sont gênés à lidée de devoir rappeler la loi. Ils ont limpression de jouer au père Fouettard. Ils ne manient la loi quavec circonspection et prudence, de façon allusive, en lexpliquant longuement, voire en la justifiant. Or, la loi ne se justifie pas, elle sénonce » (3). Cet énoncé soutient lidée du bon usage des conflits car lenfant ou ladolescent ne sappuient bien que sur ce qui résiste. De plus, cest dans la dynamique dun conflit que le jeune, en constatant lengagement émotif de léducateur, éprouve le sentiment dexister en existant pour quelquun. Puisque quelquun est plus fort que ma violence et quil est personnellement touché par ce qui marrive, je ne suis pas inéluctablement « mauvais », je ne suis pas foutu et je peux donc changer, réparer le mal fait à autrui par ma violence
. Exister pour quelquun cest très précisément se situer avec lui dans le juste, entre le légal structurant et le vivre-bien-ensemble gratifiant.
Le juste dune institution est donc bien lespace même de la relation éducative et de son éthique. Mais, les choix éthiques peuvent commodément se suffire dêtre une esthétique de lexistence qui nengage à rien. Ce qui faisait dire à Ricoeur : « Léthique est optative, la morale est prescriptive. Cest la violence qui fait quon doit passer de léthique à la morale » (4). Dès lors quon est obligé à ce passage de léthique à la morale, la morale est en quelque sorte, pour nous éducateurs, une « éthique de terrain ». Il faut peut-être creuser jusquaux racines de la violence pour constituer cette morale : je nai jamais pu observer sans angoisse la toute-puissance des jeunes enfants. Un enfant qui exerce tout pouvoir sur sa mère est monstrueux de mégalomanie puérile. Sil ne reçoit pas la castration symbolique, sil nest pas désillusionné par son père quant à son pouvoir sur lautrui de sa mère, sil nentend pas lénoncé primordial de la loi il ne peut entrer en humanité. En cet enfant commence à pousser le germe dun totalitarisme qui, ignorant laltérité et lunique en chacun des hommes, autorise et justifie, même à court terme, les pires violences. Lorsque jobserve un enfant qui enferme ses parents, ou certains enfants de son groupe de vie, dans une relation demprise, et que personne nintervient pour dire non à sa toute-puissance, je pense à la spirale des enchaînements totalitaires qui peuvent mener un jour au pire.
En effet, depuis Auschwitz nous ne pouvons plus attendre le secours de Dieu, non plus que des idéologies funestes qui promettaient le matin. Quant au capitalisme ultralibéral il nest pas cruel, il est indifférent et, par conséquent, totalitaire. Et, lhumanisme dans lequel nous avons été élevés risque de se dissoudre progressivement dans un consumérisme obscène. Alors, quest-ce qui fait encore sens à la vie dès lors que nous restons, dans un monde complexe, sans garde-fous contre nos pulsions davoir et de toute-puissance ?
Ce qui reste pour faire sens cest la liberté, et dans la liberté la morale, la morale qui nose plus dire son nom. Emmanuel Lévinas la nomme : « être-pour-autrui ». Pour lui, lêtre-pour-autrui est constitutif de lêtre tout court, ontologiquement. De son côté, Hans Jonas, penseur de la responsabilité, attache à la morale le concept quil nomme « Principe responsabilité ». Cest lhomme qui est responsable, ce ne sont ni Dieu ni les dieux. Ce principe responsabilité « affirme simplement quil faut vivre et penser avec la certitude de la proximité toujours là du mal et exiger de soi ce qui permet de lempêcher, non de faire semblant de le réparer lorsquil se fait tard et que la plainte a cessé ». (5)
Il sagit bien, foncièrement, de cette morale qui, à Auschwitz, au Cambodge, au Rwanda, au Kosovo, en Tchétchénie, en Afrique sidéenne, dans nos pays riches, nos quartiers, nos rues, dans la cour des écoles, dans nos groupes institutionnels, dans la relation éducative, il sagit donc de cette morale qui nous demande toujours, et qui demande par notre voix aux enfants et aux adolescents violents : « Quas-tu fait de ton frère ? ». Répéter sans cesse cette question millénaire sur le terrain éducatif cest déjà répondre à la violence. Je pense enfin que cette question essentiellement morale : Quas-tu fait de ton frère ? ajoute à la relation éducative, dans des institutions justes ce qui lui manque peut-être de
signification.
Jean-Marie Servin
(1) Paul Fustier, Le lien daccompagnement, Dunod 2000
(2) Catherine Chalier « de LIntranquillité de lâme » Payot 1999
(3) Le Rôle de léducateur (p 91), lHarmattan 1995
(5) Catherine Chalier « Dieu sans puissance », essai sur la conférence de Hans Jonas « Le Concept de Dieu après Auschwitz » (p 69) Rivages 1994.
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