Douze personnes visitent le Pont Saint-Bénezet à Avignon. Elles sont adhérentes de lassociation Cité Ressource (1) qui utilise la culture comme une des voies menant à linsertion. Cité Ressource conduit ses actions auprès de personnes bénéficiaires du RMI, de lallocation parent isolé (API), de jeunes de la mission locale, dadultes relevant du Plan local pour linsertion et lemploi (PLIE), de lAgefiph, des organismes de formation, des structures bilan et des structures dinsertion par léconomique. Les gestionnaires détapes du parcours dinsertion et les référents sociaux (assistantes sociales, conseillers de la mission locale, éducateurs de foyers
), orientent leur public vers lassociation.
Ce jour-là, le groupe écoute le guide en prenant des photos pour garder des traces et en admirant le Rhône quenjambe en partie le pont Saint-Bénezet. Les adhérents de Cité Ressource commentent la légende et se réjouissent de la vue sur le gothique et majestueux Palais des Papes. Visite de la chapelle Saint-Nicolas et retour en flânant jusquà Cité Ressource. « Cette ville est magnifique », dit en chemin Fatima, qui fréquente lassociation depuis deux mois. Elle y travaille le français et apprécie beaucoup le cycle consacré au patrimoine. Guy admire les roches brutes desquelles « sont issues tant de merveilles ». « Les adhérents de Cité Ressource ont tous des problèmes de travail, familiaux ou dans leur tête. Le groupe que nous formons dynamise et porte », explique Guy, orienté à Cité Ressource par Cap Emploi. Petit temps darrêt devant la façade flamboyante de léglise Saint-Pierre, « chef-duvre dépoque Renaissance ». En marchant dans ces ruelles secrètes et tortueuses pavées de galets du Rhône « on se sent avignonnais », disent plusieurs personnes du groupe. Antoinette, fréquente lassociation depuis un an et demi. Orientée par une assistante sociale du CCAS, elle explique : « Grâce à des ateliers comme « Se construire pour réussir » ou latelier théâtre, japprends à parler en groupe, je vois que je ne suis pas la seule à souffrir de solitude et de timidité, ça me fait du bien ».
Laccès égal de tous à la culture, reconnu comme « objectif national », est inscrit dans la loi contre les exclusions. Lassociation Cité Ressource a été créée en 1997 suite à une étude de besoins qui a révélé quune partie du public relevant de cette loi nadhère pas au système classique des formations pour linsertion. Les responsables de la direction départementale du travail et de lemploi (DDTE), du PLIE et du Développement social urbain (DSU) ont alors réalisé un travail dapproche avec les partenaires culturels de la ville. Cité Ressource est née avec deux pôles dactions distincts, lun constitué dateliers animés par des prestataires de services, lautre centré sur « laction culturelle citoyenne », fonctionnant sur la base du bénévolat. Ce projet a immédiatement séduit Attina Roffler, la directrice, pour laquelle « La culture doit toujours constituer un axe pour linsertion ». Lassociation a démarré son activité non sans difficulté. Elle a vu le jour grâce à la volonté et au soutien financier du PLIE, auquel se sont associés depuis le conseil général, le conseil régional et le Fond daction et de soutien pour lintégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) pour les plus importants.
Le concept « Cité Ressource » allie des ateliers dapprentissage de savoirs de base, cognitifs, de développement personnel, à des activités de sensibilisation à la vie culturelle et économique (découverte de lopéra, des lieux publics, des entreprises
). Ateliers et action culturelle « interagissent sur le développement de la personne, léchange autour de savoirs, la mise en synergie des ressources individuelles et collectives, le lien avec la culture et les médias, le raisonnement, lexpression, la communication et la découverte professionnelle ». Un exemple ? La visite du pont Saint-Bénezet a donné lieu à un cours sur la situation économique, culturelle et géographique de la ville. Lhistoire du pont sera travaillée en atelier décriture. Lan dernier, dans cet atelier, le groupe a réalisé un immense et beau livre retraçant le « cycle du patrimoine ». « Dhier à aujourdhui, Avignon senrichit de monuments. Au fil des ans lhomme a construit des édifices religieux, des collèges, des livrées et une multitude dautres bâtiments », y témoigne Serge.
Cité Ressource se veut une première étape dans un parcours dinsertion, avant lemploi, mais aussi un lieu ressource au fil du parcours. Ainsi la jeune Yaël, qui va bientôt commencer un travail de secrétaire en contrat emploi solidarité, participe à latelier « Jeux de lettres » pour réviser la grammaire et la conjugaison.
Cité Ressource se révèle un outil bien adapté pour permettre aux personnes accueillies de renouer avec un environnement et favoriser le développement des capacités pour aller vers lemploi. Les activités réalisées permettent dailleurs de faire apparaître des aptitudes utilisables ensuite dans une activité professionnelle non envisageable avant la fréquentation de lassociation. Cité Ressource permet aussi la rencontre entre personnes qui ne se côtoient jamais. Si un groupe se rend à lopéra, il assiste dabord aux répétitions, travaille les textes et les livrets, rencontre les musiciens et le chef dorchestre. « Chaque étape du projet constitue un élément pour aider la personne à se construire, à avoir envie de vivre et davancer », explique Attina Roffler.
Dès le départ, des personnes ressources ont été élues au conseil dadministration. « Le patrimoine culturel personnel est un bien immatériel acquis au fil de lexistence que chacun transporte avec soi et dont il dispose pour vivre. Cité Ressource aide à le développer. Une fois que les adhérents se sont approprié le paysage culturel de la ville, ils ont les mêmes référents que les autres habitants et, ainsi, le dialogue devient possible ». Tout le monde possède un savoir, mais il faut bien le constater en même temps, la culture de chacun est limitée. « Lorsque nous allons au musée Requiem, dédié à lhistoire naturelle, nous visitons aussi les réserves et les salles de travail pour montrer ce que fait un musée en dehors de laccueil du public », explique le directeur du patrimoine. « Jusquau XVIIIe siècle, laccès à la culture était limité à ceux qui possédaient assez dargent pour soffrir les supports de la connaissance ; les amateurs éclairés créaient chez eux des cabinets de curiosités ; les rois et les puissants possédaient les grandes collections dart. La Révolution française a nivelé tout cela. Les musées ont pour mission de rendre la culture accessible à tous. Le musée sétablit sur des collections, souvent en réserves en raison de leur abondance : il a pour mission, à partir de celles-ci, de présenter des expositions basées sur la recherche afin de cultiver lensemble des publics. Toutefois, les adhérents de Cité Ressource, souvent marginalisés par rapport au fait culturel, avant de pénétrer dans un musée ou une bibliothèque demandent : « Nous avons le droit dy aller ? Gratuitement ? » On ne leur avait jamais dit que cétait possible ».
Lassociation rencontre aussi des difficultés. Il arrive souvent que les maris maghrébins refusent que leurs femmes sortent ou même sinstruisent. Difficile alors de les faire participer aux sorties dans le cadre de laction culturelle. Des échecs avec des jeunes pas forcément prêts. « Ils partent, reviennent, il faut prendre en compte la notion de temps. Une personne ne se reconstruit pas en trois mois si elle est en grande difficulté », dit la directrice. Le manque de partenariat avec le monde médical - notamment celui de la santé mentale -. Il arrive que des gens présentant de graves problèmes (toxicomanie, maladie psychique) soient adressés à lassociation sans indication particulière. « Quelquefois cela entraîne de graves dysfonctionnements qui peuvent provoquer une exclusion de lassociation ». En revanche, pour les personnes sortant de prison, celles souffrant de troubles liées à lalcool ou à la drogue, dont les référents abordent la situation « en gardant la confidentialité mais en nous disant de faire attention », les choses se passent bien.
Dans les soucis, apparaissent aussi les retards de financements. « Ils arrivent souvent avec un an de décalage », regrette Attina Roffler. On imagine les conséquences. « Avant de penser à mettre des caméras vidéo de surveillance dans les rues, il faudrait financer à temps les associations. Par leur action, elles luttent contre le sentiment dinsécurité et donnent à leurs adhérents les moyens de sapproprier leur ville ».
La qualité dans laccueil du public, celle des actions proposées, le suivi très important des adhérents - suivi auquel ils sont associés avec leur orienteur amènent des résultats très positifs. Cité Ressource essaime. Les représentants du PLIE et du conseil général à Cannes, très intéressés par le projet, ont rencontré les membres de lassociation. Celle-ci a établi une charte très précise régissant lutilisation du concept ; Attina Roffler est chargée de recruter le chef de projet pour ce secteur des Alpes-Maritimes. La ville de Cavaillon souhaite également mettre en place une antenne adaptée à son bassin demploi.
En partant, nous croisons le groupe parti visiter la Maison Jean Vilar. Il semble ravi. Quant à Guy, rayonnant et tout de bleu vêtu, il a réalisé dans le cadre de latelier « Reportage et vidéo » une enquête dans un laboratoire médical de la ville. Il a interrogé un laborantin pendant que Youssef filmait. « Cétait formidable. Il faut voir combien il y a de microbes dans lair, des millions. Cest dingue ». Il a choisi le thème du reportage et préparé lentretien avec le groupe. Pourquoi ce choix ? « Cest le mystère de la vie qui mintéresse ».
Katia Rouff
(1) Cité Ressource - Livrée de Viviers - rue Collège de la Croix - 84000 Avignon. Tel. 04 90 82 09 99
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