Numéro 622, 23 mai 2002

Comment Cité Ressource utilise la culture pour mener à l’insertion

Une association qui fait des émules

En apprenant l’histoire des monuments, en rentrant dans les musées, des personnes s’approprient leur ville et redeviennent des citoyens à part entière. Récit d’une promenade culturelle dans Avignon


Douze personnes visitent le Pont Saint-Bénezet à Avignon. Elles sont adhérentes de l’association Cité Ressource (1) qui utilise la culture comme une des voies menant à l’insertion. Cité Ressource conduit ses actions auprès de personnes bénéficiaires du RMI, de l’allocation parent isolé (API), de jeunes de la mission locale, d’adultes relevant du Plan local pour l’insertion et l’emploi (PLIE), de l’Agefiph, des organismes de formation, des structures bilan et des structures d’insertion par l’économique. Les gestionnaires d’étapes du parcours d’insertion et les référents sociaux (assistantes sociales, conseillers de la mission locale, éducateurs de foyers…), orientent leur public vers l’association.
Ce jour-là, le groupe écoute le guide en prenant des photos – pour garder des traces – et en admirant le Rhône qu’enjambe en partie le pont Saint-Bénezet. Les adhérents de Cité Ressource commentent la légende et se réjouissent de la vue sur le gothique et majestueux Palais des Papes. Visite de la chapelle Saint-Nicolas et retour en flânant jusqu’à Cité Ressource. « Cette ville est magnifique », dit en chemin Fatima, qui fréquente l’association depuis deux mois. Elle y travaille le français et apprécie beaucoup le cycle consacré au patrimoine. Guy admire les roches brutes desquelles « sont issues tant de merveilles ». « Les adhérents de Cité Ressource ont tous des problèmes de travail, familiaux ou dans leur tête. Le groupe que nous formons dynamise et porte », explique Guy, orienté à Cité Ressource par Cap Emploi. Petit temps d’arrêt devant la façade flamboyante de l’église Saint-Pierre, « chef-d’œuvre d’époque Renaissance ». En marchant dans ces ruelles secrètes et tortueuses pavées de galets du Rhône « on se sent avignonnais », disent plusieurs personnes du groupe. Antoinette, fréquente l’association depuis un an et demi. Orientée par une assistante sociale du CCAS, elle explique : « Grâce à des ateliers comme « Se construire pour réussir » ou l’atelier théâtre, j’apprends à parler en groupe, je vois que je ne suis pas la seule à souffrir de solitude et de timidité, ça me fait du bien ».
L’accès égal de tous à la culture, reconnu comme « objectif national », est inscrit dans la loi contre les exclusions. L’association Cité Ressource a été créée en 1997 suite à une étude de besoins qui a révélé qu’une partie du public relevant de cette loi n’adhère pas au système classique des formations pour l’insertion. Les responsables de la direction départementale du travail et de l’emploi (DDTE), du PLIE et du Développement social urbain (DSU) ont alors réalisé un travail d’approche avec les partenaires culturels de la ville. Cité Ressource est née avec deux pôles d’actions distincts, l’un constitué d’ateliers animés par des prestataires de services, l’autre centré sur « l’action culturelle citoyenne », fonctionnant sur la base du bénévolat. Ce projet a immédiatement séduit Attina Roffler, la directrice, pour laquelle « La culture doit toujours constituer un axe pour l’insertion ». L’association a démarré son activité non sans difficulté. Elle a vu le jour grâce à la volonté et au soutien financier du PLIE, auquel se sont associés depuis le conseil général, le conseil régional et le Fond d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) pour les plus importants.
Le concept « Cité Ressource » allie des ateliers d’apprentissage de savoirs de base, cognitifs, de développement personnel, à des activités de sensibilisation à la vie culturelle et économique (découverte de l’opéra, des lieux publics, des entreprises…). Ateliers et action culturelle « interagissent sur le développement de la personne, l’échange autour de savoirs, la mise en synergie des ressources individuelles et collectives, le lien avec la culture et les médias, le raisonnement, l’expression, la communication et la découverte professionnelle ». Un exemple ? La visite du pont Saint-Bénezet a donné lieu à un cours sur la situation économique, culturelle et géographique de la ville. L’histoire du pont sera travaillée en atelier d’écriture. L’an dernier, dans cet atelier, le groupe a réalisé un immense et beau livre retraçant le « cycle du patrimoine ». « D’hier à aujourd’hui, Avignon s’enrichit de monuments. Au fil des ans l’homme a construit des édifices religieux, des collèges, des livrées et une multitude d’autres bâtiments », y témoigne Serge.
Cité Ressource se veut une première étape dans un parcours d’insertion, avant l’emploi, mais aussi un lieu ressource au fil du parcours. Ainsi la jeune Yaël, qui va bientôt commencer un travail de secrétaire en contrat emploi solidarité, participe à l’atelier « Jeux de lettres » pour réviser la grammaire et la conjugaison.

Cité Ressource se révèle un outil bien adapté pour permettre aux personnes accueillies de renouer avec un environnement et favoriser le développement des capacités pour aller vers l’emploi. Les activités réalisées permettent d’ailleurs de faire apparaître des aptitudes utilisables ensuite dans une activité professionnelle non envisageable avant la fréquentation de l’association. Cité Ressource permet aussi la rencontre entre personnes qui ne se côtoient jamais. Si un groupe se rend à l’opéra, il assiste d’abord aux répétitions, travaille les textes et les livrets, rencontre les musiciens et le chef d’orchestre. « Chaque étape du projet constitue un élément pour aider la personne à se construire, à avoir envie de vivre et d’avancer », explique Attina Roffler.
Dès le départ, des personnes ressources ont été élues au conseil d’administration. « Le patrimoine culturel personnel est un bien immatériel acquis au fil de l’existence que chacun transporte avec soi et dont il dispose pour vivre. Cité Ressource aide à le développer. Une fois que les adhérents se sont approprié le paysage culturel de la ville, ils ont les mêmes référents que les autres habitants et, ainsi, le dialogue devient possible ». Tout le monde possède un savoir, mais il faut bien le constater en même temps, la culture de chacun est limitée. « Lorsque nous allons au musée Requiem, dédié à l’histoire naturelle, nous visitons aussi les réserves et les salles de travail pour montrer ce que fait un musée en dehors de l’accueil du public », explique le directeur du patrimoine. « Jusqu’au XVIIIe siècle, l’accès à la culture était limité à ceux qui possédaient assez d’argent pour s’offrir les supports de la connaissance ; les amateurs éclairés créaient chez eux des cabinets de curiosités ; les rois et les puissants possédaient les grandes collections d’art. La Révolution française a nivelé tout cela. Les musées ont pour mission de rendre la culture accessible à tous. Le musée s’établit sur des collections, souvent en réserves en raison de leur abondance : il a pour mission, à partir de celles-ci, de présenter des expositions basées sur la recherche afin de cultiver l’ensemble des publics. Toutefois, les adhérents de Cité Ressource, souvent marginalisés par rapport au fait culturel, avant de pénétrer dans un musée ou une bibliothèque demandent : « Nous avons le droit d’y aller ? Gratuitement ? » On ne leur avait jamais dit que c’était possible ».

L’association rencontre aussi des difficultés. Il arrive souvent que les maris maghrébins refusent que leurs femmes sortent ou même s’instruisent. Difficile alors de les faire participer aux sorties dans le cadre de l’action culturelle. Des échecs avec des jeunes pas forcément prêts. « Ils partent, reviennent, il faut prendre en compte la notion de temps. Une personne ne se reconstruit pas en trois mois si elle est en grande difficulté », dit la directrice. Le manque de partenariat avec le monde médical - notamment celui de la santé mentale -. Il arrive que des gens présentant de graves problèmes (toxicomanie, maladie psychique) soient adressés à l’association sans indication particulière. « Quelquefois cela entraîne de graves dysfonctionnements qui peuvent provoquer une exclusion de l’association ». En revanche, pour les personnes sortant de prison, celles souffrant de troubles liées à l’alcool ou à la drogue, dont les référents abordent la situation « en gardant la confidentialité mais en nous disant de faire attention », les choses se passent bien.
Dans les soucis, apparaissent aussi les retards de financements. « Ils arrivent souvent avec un an de décalage », regrette Attina Roffler. On imagine les conséquences. « Avant de penser à mettre des caméras vidéo de surveillance dans les rues, il faudrait financer à temps les associations. Par leur action, elles luttent contre le sentiment d’insécurité et donnent à leurs adhérents les moyens de s’approprier leur ville ».
La qualité dans l’accueil du public, celle des actions proposées, le suivi très important des adhérents - suivi auquel ils sont associés avec leur orienteur – amènent des résultats très positifs. Cité Ressource essaime. Les représentants du PLIE et du conseil général à Cannes, très intéressés par le projet, ont rencontré les membres de l’association. Celle-ci a établi une charte très précise régissant l’utilisation du concept ; Attina Roffler est chargée de recruter le chef de projet pour ce secteur des Alpes-Maritimes. La ville de Cavaillon souhaite également mettre en place une antenne adaptée à son bassin d’emploi.
En partant, nous croisons le groupe parti visiter la Maison Jean Vilar. Il semble ravi. Quant à Guy, rayonnant et tout de bleu vêtu, il a réalisé dans le cadre de l’atelier « Reportage et vidéo » une enquête dans un laboratoire médical de la ville. Il a interrogé un laborantin pendant que Youssef filmait. « C’était formidable. Il faut voir combien il y a de microbes dans l’air, des millions. C’est dingue ». Il a choisi le thème du reportage et préparé l’entretien avec le groupe. Pourquoi ce choix ? « C’est le mystère de la vie qui m’intéresse ».

Katia Rouff

(1) Cité Ressource - Livrée de Viviers - rue Collège de la Croix - 84000 Avignon. Tel. 04 90 82 09 99


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