Numéro 622, 23 mai 2002

« L’accès à la culture favorise toujours une insertion sociale »

Le point de vue d'Andrée Delon vice-présidente de la FNARS, chargée du secteur culture et insertion


Quelles sont les actions menées par la FNARS, dans le cadre de l’accès à la culture et de l’insertion, en direction des publics les plus démunis ?

Les actions d’accès à la culture pour les plus démunis qui sont menées par la FNARS se déroulent au niveau des régions, des départements, et même des établissements. Ce sont donc des initiatives de directeurs d’établissements ou de FNARS régionales, mais pour l’instant il n’existe pas d’actions nationales dans ce domaine. L’axe principal de ces actions réside dans le fait de favoriser l’expression des usagers, notamment dans le domaine artistique.
Ainsi, à titre d’exemple, en région Rhône-Alpes, nous avons mené pendant deux ans une action qui s’appelait « Festicité » et qui proposait à plusieurs établissements de réunir des usagers de leurs structures autour de manifestations festives telles que des présentations de spectacles, des expositions de peinture ou de sculpture réalisées par les usagers eux-mêmes. De façon plus globale, de nombreux adhérents de la FNARS ont favorisé l’expression des usagers par la parole et la création artistique.

Mais ceci peut-il déboucher sur des insertions professionnelles ?

Non pas directement. Néanmoins par ricochet on peut supposer qu’en participant à des manifestations de quartier, les usagers les plus démunis peuvent rencontrer d’autres personnes qui elles pourront les insérer plus directement dans un cadre professionnel. Mais en accès direct cela me semble plus difficile bien que l’accès à la culture favorise toujours une insertion sociale.

Quels sont les écueils principaux que vous rencontrez pour réaliser un véritable accès à la culture et à une authentique citoyenneté ?

Les travailleurs sociaux sont imprégnés d’une certaine culture liée à la formation qu’ils ont reçue et à leurs pratiques professionnelles. La relation qui s’établit avec les plus démunis tourne souvent autour de celle d’assistant/assisté. C’est cette dynamique qui prime. Pourtant, les usagers de nos structures sont des citoyens possédant tout leurs droits. Si nous n’arrivons pas à faire bouger nos pratiques, nous ne pourrons pas favoriser la participation collective, donc représentative des usagers à la vie citoyenne et culturelle.
Doit-on comprendre qu’il existe une forme de « colonialisme culturel » de la part des intervenants sociaux ?
On peut penser que le mouvement naturel, quand on parle d’insertion, amène à privilégier les références normatives. Or, à mon sens, il existe plusieurs façons de se cultiver au regard de ses origines, de son histoire, de ses goûts. Il existe ainsi toute une richesse culturelle de certains groupes ethniques, qu’on passe sous silence, ou qu’on dénie au profit d’une assimilation. Par contre l’art est souvent un bon outil de communication, mais n’oublions pas qu’il n’est pas sûr du tout que lire un livre ou assister à une pièce de théâtre relève obligatoirement d’un désir enfoui ou inhibé des populations très démunies.

Y a-t-il aussi des réticences d’ordre plus corporatiste ?

Lorsque l’on travaille avec ces usagers sur la citoyenneté, je pense effectivement qu’il peut y avoir une « notion de danger » pour les intervenants sociaux. En effet, cela peut mener à l’obligation de laisser à ces populations le droit d’occuper une place et les obliger aussi à changer eux de place ou d’idéologie. Le fait de voir surgir des concitoyens en lieu et place d’assistés est toujours générateur d’angoisses. En ce qui concerne les politiques, les récents textes de lois montrent leurs intérêts pour les droits des usagers. Il y a donc une volonté politique très théorique. Nous pensons donc à la FNARS que l’accès à la culture n’est qu’une étape devant mener à une plus offensive participation citoyenne des populations les plus démunies.

Les usagers eux-mêmes éprouvent-ils des difficultés ?

C’est surtout l’accès à la reconnaissance de leurs droits, de leurs désirs, et de leur parole qui leur pose problème car ils ne sont absolument pas préparés à être interpellés de cette façon. Ils sont plus enclins à vendre leur misère pour avoir accès à une phase d’hébergement, à un logement ou une allocation, mais surtout pas à dire : « Voilà ce à quoi je veux arriver, voici mon désir », ceci dit quand ils en sont là, c’est qu’ils sont prêts à sortir de nos structures. Il ne faut surtout pas croire que les populations les plus démunies ne peuvent être que dans un délire de revendication et dans la plainte. Ils peuvent, si on les y encourage, s’organiser, avoir une démarche et une parole collectives.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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