« On peut aussi avoir faim de livres et de cinéma », avait pertinemment rappelé une campagne du Secours populaire français à ceux dont les pouvoirs publics qui auraient tendance à loublier. Plusieurs associations humanitaires ou caritatives (dont ATD-Quart Monde, qui en fit un de ses chevaux de bataille) ont tenté den lister les bénéfices, en termes de socialisation, de valorisation, dinsertion.
La culture a plusieurs définitions : retenons celle de développement personnel, denrichissement, voire dornement de lesprit par la fréquentation des lettres, des sciences et des arts. Jacques Rigaud, ancien directeur de cabinet de
Jacques Duhamel, ministre des Affaires culturelles de
Georges Pompidou, parlait déjà de la culture comme de notre seul « terrain de rencontre possible » et comme dune « humanisation par la ferveur », expérience ultime qui seule donne son sens à lexistence dun individu. La définition est séduisante.
La culture dun individu commence avec léducation, linstruction et lensemble des connaissances apportées par le milieu familial, social, scolaire ; avec une fonction de mémoire patrimoniale importante : « Ce qui, de la mort, vit encore », proposait joliment Malraux, il y a quelques dizaines dannées.
Le regretté Bourdieu a, lui, animé pendant des années, à partir de 1960, une équipe de recherche sur les problèmes de léducation et de la culture dans les sociétés européennes. Y est, entre autres, analysée la façon dont linstitution pédagogique remplit sa fonction idéologique en transformant en différences de dons et daptitudes des différences sociales de fait ; il ne cesse, au fur et à mesure de son uvre, de souligner la tendance des modèles culturels et sociaux à se reproduire au bénéfice de groupes à peu près invariables
Une culture des cités a pu sembler se développer contre lexclusion. Devant la montée en puissance, ces dernières années, des « problèmes » dans les cités sensibles et leur médiatisation , lart et la culture, entre autres outils, sont davantage mobilisés. Des municipalités invitent des artistes à animer des ateliers au pied des HLM, rouvrent des cinémas de quartier ou aménagent des studios pour des rappeurs. Des artistes se tournent vers les périphéries des villes, à la recherche des « énergies paradoxales » de ces « quartiers jeunes ». Toutes les politiques sociales comportent désormais un volet culturel dont limportance grandit.
« Et cest là que, modestement, le mariage compliqué de la culture et du social débouche sur lemploi. Une raison de plus de saventurer sur ces chemins de traverse », relevait avec optimisme le journaliste économique, Alain Lebaube, il y a quelques années (1). Fin 1998, Jérôme Savary mettra le prestigieux Théâtre national de Chaillot à disposition de trente personnes sans domicile fixe qui viennent y interpréter (très brillamment) Les Bas-fonds de Gorki . Après un atelier décriture, des chômeurs roubaisiens deviennent scénaristes dun film. Au Théâtre de la Manufacture de Nancy, lécrivain François Bon initie des expériences décriture avec des marginaux ; sous le pseudonyme de Kelt, quatorze lorientais sans emploi signent un roman noir (2). Etc.
Avec la fondation Agir contre lexclusion (FACE), le comédien Guy Bedos fait interpréter aux jeunes de Vaulx-en-Velin un Quartier libre à succès ; Pierre Bourdieu met en scène cent comédiens qui prêtent leur voix aux ménagères, ouvriers, professeurs, chômeurs, juges ou chercheurs interrogés par son équipe pour son ouvrage La misère du monde ; les témoignages des femmes dune cité HLM de Stains (Seine-Saint-Denis) nourrissent Féminin Plurielles, spectacle joué de nombreuses semaines à guichets fermés. À Agen, la municipalité met à disposition des jeunes le Florida, cinéma transformé en centre culturel, où les stagiaires peuvent se former, jouer, écouter des concerts, répéter dans un lieu qui doit ainsi contribuer à leur insertion sociale. Dans le Nord, le chef dorchestre Jean-Claude Casadesus multiplie les concerts dans les quartiers dits défavorisés pour « rendre Schubert ou Ravel aussi familiers que Patrick Bruel ». Etc.
Avant eux, le metteur en scène Armand Gatti avait proposé ses pièces de théâtre dans les cités ouvrières de Saint-Étienne. En 1994, il sétait installé avec sa compagnie La parole errante dans un petit village au nord de Strasbourg avec quatre-vingts stagiaires ses « loulous »
recrutés par différents organismes sociaux de lÉtat et de la ville dans les populations exclues du savoir comme du marché du travail. Lannée davant, il avait recruté soixante-dix jeunes en galère ou bénéficiaires du RMI pour créer, à Marseille Adam quoi ?, spectacle de seize heures à la mémoire des huit cents juifs marseillais déportés. Encore aujourdhui, il cherche le contact avec les publics qui se trouvent en lisière de la culture : depuis 1984, lartiste a choisi de sexclure du circuit ordinaire du théâtre pour créer des spectacles inclassables, réalisés dans le cadre légal de linsertion professionnelle, avec ce que nos villes ont fabriqué de personnes déboussolées ou exclues. Dans le même esprit, il présidait lassociation Banlieues dEurope, réseau culturel international qui sest fixé pour mission, depuis sa création en 1990, d« articuler le langage artistique avec les autres langages langues orales, récits, mémoires des banlieues-monde de notre continent ». Des rencontres avaient dailleurs eu lieu en 1995, avec pour thème Lart dans la lutte contre lexclusion. Si on y avait déploré un certain désintérêt des grandes institutions culturelles envers les nouveaux courants artistiques issus des banlieues, il avait en revanche été noté que les instances européennes les découvraient peu à peu : lUnion européenne en apportant une aide au réseau et le Conseil de lEurope en lançant un programme sur « la culture et les quartiers ». Cest certainement de la même manière que le travail dAugusto Boal avec son Théâtre de lOpprimé et celui dOscar Castro (metteur en scène, entre autres uvres, du Journal perdu dune assistante sociale, en 1990) entendent participer à la réduction de la fameuse fracture sociale.
«
Lexclusion est évidemment un fait culturel », avait déjà confirmé Jacques Rigaud : « certains exclus peuvent avoir eu antérieurement un accès à la culture et une pratique de celle-ci ; lexclusion est alors une privation : perte de goût, de sens, de possibilité daccès. Pour dautres, cest dune absence de toute référence culturelle quil sagit. (
) Peut-il exister une ou des cultures de lexclusion ? Une action spécifique en faveur des exclus nest-elle quun moyen subtil dapprivoiser des êtres marginaux, de les récupérer en se donnant bonne conscience ? ».
Propos repris en chur par la plupart des politiques, quils soient de droite ou de gauche. « La culture est par excellence un lieu de réconciliation de notre société. Cest une valeur de tolérance parce que la culture suppose laccueil de lautre ; une valeur dégalité parce quil ne peut y avoir de culture que partagée ; une valeur de solidarité, car rien nest plus puissant que le sentiment dappartenance à une même civilisation », sétait par exemple enflammé Jacques Chirac en avril 1994.
En 1995, Jacques Toubon, alors ministre de la Culture, soulignait à son tour le rôle de celle-ci dans la lutte contre lexclusion dans les banlieues défavorisées : « Elle me semble jouer un rôle essentiel de socle et de langage commun. Je pense que le partage de nos expériences et de nos efforts doit affirmer notre refus des ghettos et de lexclusion, comme notre souci de lurbanisme et de lesthétique quotidienne ».
« Il faut mettre en place des équipements culturels dans les quartiers difficiles » lui emboîtait le pas, quelques semaines plus tard, son successeur, Philippe Douste-Blazy, en invitant les professionnels à soutenir les initiatives affichant lobjectif de contribuer à réduire la fracture sociale. Dans les banlieues, il lançait alors une série dinitiatives expérimentales pour faire découvrir aux jeunes les domaines de la création auxquels ils nont pas accès. « Il faut ouvrir la culture à de nouveaux publics. Celle-ci est un gage de cohésion sociale », insistait-il.
Augmentant le budget de la direction du théâtre et des spectacles, le ministre avait rappelé la nécessité de « laction théâtrale en direction des quartiers où se développe lexclusion », car « cette action ne peut être laissée à la seule charge des compagnies indépendantes ou des artistes individuellement volontaires pour simpliquer dans ce combat ». Vingt-neuf quartiers avaient été retenus pour initier des jeunes en difficulté aux disciplines artistiques et la commande dune création destinée à être jouée dans un équipement de proximité avait été passée à dix metteurs en scène. Ils prenaient la suite dexpérimentations menées dans les quartiers depuis une quinzaine dannées, et initiaient des collaborations entre publics concernés, artistes et travailleurs sociaux. Mais ces initiatives ont été accusées de souffrir dune politique à court terme : les responsables des opérations, sur le terrain, ont inlassablement réclamé et en vain des conventions pluriannuelles pour travailler dans la durée.
Début 1998, Catherine Trautmann, à son tour ministre de la Culture, dévoilait ses projets à destination des jeunes et des exclus : accompagnement éducatif des publics, programmes daction durables offrant 10 % dopportunités demplois-jeunes, incitations tarifaires
Le droit à la culture, annonçait-elle déjà, doit être inscrit dans la loi de lutte contre les exclusions.
Effectivement, larticle 140 de la loi du 29 juillet 1998 (relative à la lutte contre les exclusions) stipule : « légal accès de tous, tout au long de la vie, à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir lexercice effectif de la citoyenneté » : inscription dactions contre lillettrisme dans le champ de la formation professionnelle continue, soutien individualisé et bourse de collégiens, aides financières à certaines familles pour réduire le coût dune adhésion à une association, valorisation des pratiques en amateur, participation des habitants, etc.
Dans une première évaluation de la loi, en partenariat avec les personnes en situation de grande pauvreté, effectuée par ATD-Quart Monde en 2000, le bilan était plutôt mitigé : les programmes daction concertée pour laccès aux pratiques artistiques et culturelles il est vrai facultatifs brillent par leur absence, et lengagement en faveur de la lutte contre les exclusions culturelles financées par lÉtat « semble ne porter pour linstant que sur une réduction des tarifs dentrée : limpact risque dêtre limité tant que ne seront pas mises en place des actions pour aller à la rencontre des plus démunis ». Joignant une cruelle illustration « que penser lorsquune jeune femme seule avec un enfant se voit reprocher par un bureau daide sociale le fait de consacrer une part de son budget à la participation de son fils à un atelier de peinture ? » , lassociation résumait joliment, une fois de plus, ses convictions : « À notre insu, notre regard sur les personnes dites exclues se porte toujours sur leurs manques. Avec la création, il sinverse. On voit leur richesse. Chaque fois, cest une révélation ».
Joël Plantet
(1) Quand laction culturelle vient au secours du social, Le Monde Initiatives, 6 mai 1998.
(2) Zone mortuaire, de Kelt et Ricardo Montserrat, Série Noire n°2455, Gallimard, 1997.
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