Numéro 622, 23 mai 2002

Ce que la culture peut pour l’insertion

Hélas, les programmes d’actions pour permettre à tous l’accès aux pratiques artistiques et culturelles sont plutôt inexistants. Néanmoins, la loi contre les exclusions a officiellement ouvert un droit à la culture pour tous, et des associations font des expériences innovantes à l’intention des publics précaires ! Tour d’horizon.


« On peut aussi avoir faim de livres et de cinéma », avait pertinemment rappelé une campagne du Secours populaire français à ceux — dont les pouvoirs publics — qui auraient tendance à l’oublier. Plusieurs associations humanitaires ou caritatives (dont ATD-Quart Monde, qui en fit un de ses chevaux de bataille) ont tenté d’en lister les bénéfices, en termes de socialisation, de valorisation, d’insertion.
La culture a plusieurs définitions : retenons celle de développement personnel, d’enrichissement, voire d’ornement de l’esprit par la fréquentation des lettres, des sciences et des arts. Jacques Rigaud, ancien directeur de cabinet de… Jacques Duhamel, ministre des Affaires culturelles de… Georges Pompidou, parlait déjà de la culture comme de notre seul « terrain de rencontre possible » et comme d’une « humanisation par la ferveur », expérience ultime qui seule donne son sens à l’existence d’un individu. La définition est séduisante.
La culture d’un individu commence avec l’éducation, l’instruction et l’ensemble des connaissances apportées par le milieu familial, social, scolaire ; avec une fonction de mémoire patrimoniale importante : « Ce qui, de la mort, vit encore », proposait joliment Malraux, il y a quelques dizaines d’années.
Le regretté Bourdieu a, lui, animé pendant des années, à partir de 1960, une équipe de recherche sur les problèmes de l’éducation et de la culture dans les sociétés européennes. Y est, entre autres, analysée la façon dont l’institution pédagogique remplit sa fonction idéologique en transformant en différences de dons et d’aptitudes des différences sociales de fait ; il ne cesse, au fur et à mesure de son œuvre, de souligner la tendance des modèles culturels et sociaux à se reproduire au bénéfice de groupes à peu près invariables…

Une culture des cités a pu sembler se développer contre l’exclusion. Devant la montée en puissance, ces dernières années, des « problèmes » dans les cités sensibles — et leur médiatisation —, l’art et la culture, entre autres outils, sont davantage mobilisés. Des municipalités invitent des artistes à animer des ateliers au pied des HLM, rouvrent des cinémas de quartier ou aménagent des studios pour des rappeurs. Des artistes se tournent vers les périphéries des villes, à la recherche des « énergies paradoxales » de ces « quartiers jeunes ». Toutes les politiques sociales comportent désormais un volet culturel dont l’importance grandit.
« Et c’est là que, modestement, le mariage compliqué de la culture et du social débouche sur l’emploi. Une raison de plus de s’aventurer sur ces chemins de traverse », relevait avec optimisme le journaliste économique, Alain Lebaube, il y a quelques années (1). Fin 1998, Jérôme Savary mettra le prestigieux Théâtre national de Chaillot à disposition de trente personnes sans domicile fixe qui viennent y interpréter (très brillamment) Les Bas-fonds de Gorki . Après un atelier d’écriture, des chômeurs roubaisiens deviennent scénaristes d’un film. Au Théâtre de la Manufacture de Nancy, l’écrivain François Bon initie des expériences d’écriture avec des marginaux ; sous le pseudonyme de Kelt, quatorze lorientais sans emploi signent un roman noir (2). Etc.
Avec la fondation Agir contre l’exclusion (FACE), le comédien Guy Bedos fait interpréter aux jeunes de Vaulx-en-Velin un Quartier libre à succès ; Pierre Bourdieu met en scène cent comédiens qui prêtent leur voix aux ménagères, ouvriers, professeurs, chômeurs, juges ou chercheurs interrogés par son équipe pour son ouvrage La misère du monde ; les témoignages des femmes d’une cité HLM de Stains (Seine-Saint-Denis) nourrissent Féminin Plurielles, spectacle joué de nombreuses semaines à guichets fermés. À Agen, la municipalité met à disposition des jeunes le Florida, cinéma transformé en centre culturel, où les stagiaires peuvent se former, jouer, écouter des concerts, répéter dans un lieu qui doit ainsi contribuer à leur insertion sociale. Dans le Nord, le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus multiplie les concerts dans les quartiers dits défavorisés pour « rendre Schubert ou Ravel aussi familiers que Patrick Bruel ». Etc.
Avant eux, le metteur en scène Armand Gatti avait proposé ses pièces de théâtre dans les cités ouvrières de Saint-Étienne. En 1994, il s’était installé — avec sa compagnie La parole errante — dans un petit village au nord de Strasbourg avec quatre-vingts stagiaires — ses « loulous »… — recrutés par différents organismes sociaux de l’État et de la ville dans les populations exclues du savoir comme du marché du travail. L’année d’avant, il avait recruté soixante-dix jeunes en galère ou bénéficiaires du RMI pour créer, à Marseille Adam quoi ?, spectacle de seize heures à la mémoire des huit cents juifs marseillais déportés. Encore aujourd’hui, il cherche le contact avec les publics qui se trouvent en lisière de la culture : depuis 1984, l’artiste a choisi de s’exclure du circuit ordinaire du théâtre pour créer des spectacles inclassables, réalisés dans le cadre légal de l’insertion professionnelle, avec ce que nos villes ont fabriqué de personnes déboussolées ou exclues. Dans le même esprit, il présidait l’association Banlieues d’Europe, réseau culturel international qui s’est fixé pour mission, depuis sa création en 1990, d’« articuler le langage artistique avec les autres langages — langues orales, récits, mémoires — des banlieues-monde de notre continent ». Des rencontres avaient d’ailleurs eu lieu en 1995, avec pour thème L’art dans la lutte contre l’exclusion. Si on y avait déploré un certain désintérêt des grandes institutions culturelles envers les nouveaux courants artistiques issus des banlieues, il avait en revanche été noté que les instances européennes les découvraient peu à peu : l’Union européenne en apportant une aide au réseau et le Conseil de l’Europe en lançant un programme sur « la culture et les quartiers ». C’est certainement de la même manière que le travail d’Augusto Boal — avec son Théâtre de l’Opprimé — et celui d’Oscar Castro (metteur en scène, entre autres œuvres, du Journal perdu d’une assistante sociale, en 1990) entendent participer à la réduction de la fameuse fracture sociale.

«… L’exclusion est évidemment un fait culturel », avait déjà confirmé Jacques Rigaud : « certains exclus peuvent avoir eu antérieurement un accès à la culture et une pratique de celle-ci ; l’exclusion est alors une privation : perte de goût, de sens, de possibilité d’accès. Pour d’autres, c’est d’une absence de toute référence culturelle qu’il s’agit. (…) Peut-il exister une ou des cultures de l’exclusion ? Une action spécifique en faveur des exclus n’est-elle qu’un moyen subtil d’apprivoiser des êtres marginaux, de les récupérer en se donnant bonne conscience ? ».
Propos repris en chœur par la plupart des politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche. « La culture est par excellence un lieu de réconciliation de notre société. C’est une valeur de tolérance parce que la culture suppose l’accueil de l’autre ; une valeur d’égalité parce qu’il ne peut y avoir de culture que partagée ; une valeur de solidarité, car rien n’est plus puissant que le sentiment d’appartenance à une même civilisation », s’était par exemple enflammé Jacques Chirac en avril 1994.

En 1995, Jacques Toubon, alors ministre de la Culture, soulignait à son tour le rôle de celle-ci dans la lutte contre l’exclusion dans les banlieues défavorisées : « Elle me semble jouer un rôle essentiel de socle et de langage commun. Je pense que le partage de nos expériences et de nos efforts doit affirmer notre refus des ghettos et de l’exclusion, comme notre souci de l’urbanisme et de l’esthétique quotidienne ».
« Il faut mettre en place des équipements culturels dans les quartiers difficiles » lui emboîtait le pas, quelques semaines plus tard, son successeur, Philippe Douste-Blazy, en invitant les professionnels à soutenir les initiatives affichant l’objectif de contribuer à réduire la fracture sociale. Dans les banlieues, il lançait alors une série d’initiatives expérimentales pour faire découvrir aux jeunes les domaines de la création auxquels ils n’ont pas accès. « Il faut ouvrir la culture à de nouveaux publics. Celle-ci est un gage de cohésion sociale », insistait-il.
Augmentant le budget de la direction du théâtre et des spectacles, le ministre avait rappelé la nécessité de « l’action théâtrale en direction des quartiers où se développe l’exclusion », car « cette action ne peut être laissée à la seule charge des compagnies indépendantes ou des artistes individuellement volontaires pour s’impliquer dans ce combat ». Vingt-neuf quartiers avaient été retenus pour initier des jeunes en difficulté aux disciplines artistiques et la commande d’une création destinée à être jouée dans un équipement de proximité avait été passée à dix metteurs en scène. Ils prenaient la suite d’expérimentations menées dans les quartiers depuis une quinzaine d’années, et initiaient des collaborations entre publics concernés, artistes et travailleurs sociaux. Mais ces initiatives ont été accusées de souffrir d’une politique à court terme : les responsables des opérations, sur le terrain, ont inlassablement réclamé — et en vain — des conventions pluriannuelles pour travailler dans la durée.
Début 1998, Catherine Trautmann, à son tour ministre de la Culture, dévoilait ses projets à destination des jeunes et des exclus : accompagnement éducatif des publics, programmes d’action durables offrant 10 % d’opportunités d’emplois-jeunes, incitations tarifaires… Le droit à la culture, annonçait-elle déjà, doit être inscrit dans la loi de lutte contre les exclusions.

Effectivement, l’article 140 de la loi du 29 juillet 1998 (relative à la lutte contre les exclusions) stipule : « l’égal accès de tous, tout au long de la vie, à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir l’exercice effectif de la citoyenneté » : inscription d’actions contre l’illettrisme dans le champ de la formation professionnelle continue, soutien individualisé et bourse de collégiens, aides financières à certaines familles pour réduire le coût d’une adhésion à une association, valorisation des pratiques en amateur, participation des habitants, etc.
Dans une première évaluation de la loi, en partenariat avec les personnes en situation de grande pauvreté, effectuée par ATD-Quart Monde en 2000, le bilan était plutôt mitigé : les programmes d’action concertée pour l’accès aux pratiques artistiques et culturelles — il est vrai facultatifs — brillent par leur absence, et l’engagement en faveur de la lutte contre les exclusions culturelles financées par l’État « semble ne porter pour l’instant que sur une réduction des tarifs d’entrée : l’impact risque d’être limité tant que ne seront pas mises en place des actions pour aller à la rencontre des plus démunis ». Joignant une cruelle illustration — « que penser lorsqu’une jeune femme seule avec un enfant se voit reprocher par un bureau d’aide sociale le fait de consacrer une part de son budget à la participation de son fils à un atelier de peinture ? » —, l’association résumait joliment, une fois de plus, ses convictions : « À notre insu, notre regard sur les personnes dites exclues se porte toujours sur leurs manques. Avec la création, il s’inverse. On voit leur richesse. Chaque fois, c’est une révélation ».

Joël Plantet

(1) Quand l’action culturelle vient au secours du social, Le Monde Initiatives, 6 mai 1998.
(2) Zone mortuaire, de Kelt et Ricardo Montserrat, Série Noire n°2455, Gallimard, 1997.


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