Dans notre numéro 616 du 4 avril 2002 (lire
) nous avions rendu compte des dérives de Cheval pour tous et du procès de son directeur, François Supéri, condamné rappelons le à douze années de réclusion criminelle pour les viols de plusieurs adolescents quil avait en charge. Le Figaro se gaussait, le 21 mars dernier, des dysfonctionnements de la PJJ. Sappuyant sur un prérapport confidentiel de la Cour des comptes, étaient dénoncés pêle-mêle : le syndicat majoritaire SNPES (traité de « trotskiste », sic), la difficulté de contenance des jeunes accueillis (absentéisme ou fugues fréquentes), la complexité de faire face à la violence pour des personnels jeunes (les moins expérimentés étant placés dans les postes les plus durs) et très féminisés (70 % en Ile-de-France). La prise en charge des plus déjantés des jeunes délinquants serait-elle à ce point une « mission impossible » quon ne pourrait la confier quà des aventuriers plus ou moins louches ? Les professionnels de léducation spécialisée sont-ils à ce point décalés face à ce public particulièrement éprouvant psychiquement quils seraient incapables de proposer des réponses ? La question qui se pose avec force est bien de savoir comment mener à bien cette tâche, en évitant à la fois de tomber dans la violence institutionnelle et à la fois dêtre confronté à léclatement dune équipe épuisée et à la fermeture rapide de létablissement. Contrairement à ce quon pourrait penser, des expériences qui fonctionnent, ça existe. Des structures qui accueillent des adolescents en grande difficulté, en offrant un cadre structurant, en imposant des limites sans concession, sans pour autant utiliser la violence physique, ça marche. Et cest notamment le cas dun centre qui fonctionne avec succès depuis bientôt six années, aux portes de Rouen, en Seine Maritime.
Quand, en janvier 1996, Jacques Toubon, alors Garde des Sceaux, décide louverture des Unités éducatives à encadrement renforcé (UEER) sur tout le territoire national, cest à la protection judiciaire de la jeunesse que la commande est passée. Chaque direction régionale de cette administration se trouve devant linjonction davoir à créer de telles structures. Comme cest un peu trop souvent lhabitude, les politiques réclament une visibilité de leurs décisions qui soit, sinon immédiate, du moins qui puisse démontrer le plus rapidement possible lefficacité de leur gestion. Le directeur de la région normande néchappe pas à cette pression. Il lance donc un appel pour la création dun UEER en Seine Maritime. Il se heurte à la méfiance des syndicats de la PJJ qui sétonnent de la précipitation de ces mesures spectacle et craignent de voir là lamorce dune orientation vers la création de centres fermés. Le projet qui est proposé décuple encore cette hostilité latente : le bâtiment qui est destiné à recevoir la nouvelle structure est alors déjà occupé par un atelier-brocante (deux éducateurs y reçoivent des jeunes en grande difficulté et réparent avec eux des vieux meubles) et par un appartement de fonction. Quà cela ne tienne : les lieux seront vidés de leurs occupants pour être rendus disponibles. LUEER ouvrira parrainé par un mouvement de protestation des personnels, lentrée de la nouvelle équipe dans les lieux se faisant sous les huées dune manifestation vindicative : bonjour lambiance ! Mais, nallons pas trop vite : pour lheure, seul un éducateur technique de la PJJ a répondu positivement à lappel doffres. Cest donc vers les professionnels du conseil général et plus particulièrement du foyer départemental de lenfance que le directeur régional se tourne. Cest ainsi que léquipe sera enfin constituée : elle va trouver son pivot, sa cheville ouvrière, dans un couple formé par un chef de service éducatif et sa femme qui fait office de maîtresse de maison, de femme dentretien et de secrétaire. Six personnes en tout vont démarrer laventure. La première session ouvre le 16 septembre 1996. Elle durera douze semaines. Le choix est fait de travailler tout dabord avec un lieu de vie proche qui se consacre aux soins apportés aux animaux blessés des cirques, des ménageries ou des zoos. Lapproche des métiers du cirque vient compléter la démarche initiale (jonglage, acrobatie
). Les cinq jeunes, qui sont les premiers à fréquenter la nouvelle structure, ont tous commis des viols. Les conditions de constitution de lUEER, lhostilité ambiante, lisolement de la structure, la problématique des jeunes concentrée en un même lieu : tout pouvait prédisposer à un échec de la tentative. Et pourtant, ça passe. La dynamique éducative engagée y est sans doute pour beaucoup. Mais, en tout cas, léquipe tient bon. Les sessions se succèdent. Élizabeth Guigou remplace Jacques Toubon, au ministère de la Justice. Les UEER deviennent Centres éducatifs renforcés (CER). Celui de Rouen se spécialise dans laccueil des jeunes sortant de prison. Il choisit dalterner les chantiers extérieurs de débroussaillage (une convention est passée avec lassociation des sentiers de grande randonnée) et la remise à niveau scolaire confiée à un agent de justice (emploi-jeune) en partenariat avec les musées départementaux. Le travail de reconstruction psychique qui est entrepris ici passe aussi par la régularité dune vie qui amène le jeune à se lever le matin ou à prendre un repas en commun, là où, auparavant, il vivait en faisant ce quil voulait, quand il le voulait.
Lannée 1999 est un moment charnière dans la vie du CER. Et cest dabord du fait du renouvellement dune bonne partie de léquipe. Un nouveau directeur PJJ, Gilles Grancher, est nommé qui entend bien jouer son rôle, mais aussi quatre des six encadrants sont remplacés. Reste le couple pivot qui va assurer la continuité avec ce qui avait été, jusqualors, mis en uvre. Parmi les nouveaux arrivants, la première éducatrice de la PJJ en provenance dun service milieu ouvert (ce qui nest pas très courant, le mouvement allant traditionnellement plutôt de linternat vers les services fonctionnant de jour). Mais 1999, cest aussi lannée des grandes catastrophes : celle de lErika qui pollue une partie des côtes atlantiques et celle dune tempête mémorable qui traverse le pays en ravageant des régions entières. Léquipe nhésite pas un instant : forte de lexpérience acquise dans les travaux de débroussaillage, elle propose aux régions concernées de se mettre à leur disposition. Pour le nettoyage des plages, la solution bénévole a très vite été écartée : la réponse des municipalités bretonnes contactées est négative. Du côté de la Dordogne, le directeur de la chambre dagriculture accepte les seize bras qui sont mis à sa disposition (cinq adolescents et trois adultes) contre un hébergement (qui se fera en gîte rural). Deux sessions de quinze jours sont ainsi organisées. Chaque jour, le groupe se déplace chez un agriculteur. Une fois, cest pour trier les briques dun mur effondré, une autre fois pour remonter un séchoir à tabac Ces travaux sont loccasion, pour ces jeunes, de prendre très vite conscience de leur valeur : ils ne demandent pas une haute technicité mais produisent des résultats rapidement visibles. Et puis, quand on est un gamin de banlieue qui a commis parfois de graves délits, il nest pas anodin dêtre reçu à la table dun agriculteur pour manger la soupe après une matinée passée à fournir un travail parfois éreintant ! Cette mise au service de la collectivité est un support largement utilisé par léquipe, comme cet aménagement du chemin qui mène au cimetière de la petite commune qui accueille le CER. Il nest là non plus pas anodin que les personnes âgées qui se rendent sur la tombe de leurs proches croisent de jeunes délinquants occupés à rendre leur accès plus aisé ! Tous ces travaux se font gratuitement. Le CER ne reçoit aucune contrepartie financière. Les municipalités qui ont signé une convention de collaboration sengagent simplement à recevoir le groupe en fin de session pour remettre à chaque jeune un diplôme ou une attestation frappée de la cocarde tricolore « pour services rendus à la collectivité ». Combien de pétitions ont surgi dans les régions de France où était prévue linstallation dun établissement pour toxicomanes, pour SDF ou pour jeunes délinquants ? La maire de Saint Léger du Bourg Denis nhésite pas, elle, à affirmer que le CER est un plus pour sa commune. Le travail de resocialisation, déjà bien entamé, au travers de telles actions est complété par un stage de secourisme (permettant de passer lattestation nationale de premier secours) encadré par des pompiers en uniformes (ceux que certains jeunes auraient pu caillasser, peu de temps auparavant).
Un certain nombre de principes président au fonctionnement de ce CER. Ils jouent un rôle sans doute important dans le succès de laction engagée et surtout dans sa pérennisation. Lobjectif recherché nest pas tant léloignement géographique du jeune que la rupture dans sa tête avec des comportements délinquants. Parmi les moyens utilisés pour y arriver ont trouve ces chantiers volontairement organisés sur de courtes périodes : il ne sagit pas de sinstaller dans une routine, mais de créer une rupture permanente. Autre support essentiel : la philosophie de léquipe.
Lun des premiers axes est la pédagogie de lexemple : tout ce que lon exige des jeunes, on lexige de soi-même. Ce qui régit le CER, ce nest pas un règlement intérieur plus perçu ici comme un mode de fonctionnement qui serait imposé aux jeunes par les adultes , mais bien des règles de vie commune. Cela concerne par exemple les adultes fumeurs qui se plient aux mêmes règles que les jeunes quand linterdiction a été posée de fumer dans les bâtiments (les uns et les autres sortent alors, même par moins treize degrés). Cela concerne aussi le psychologue qui participe au débroussaillage avant de recevoir les jeunes. Cela concerne encore les règles de politesse qui sont réciproques : on se salue le matin en se rencontrant et le soir en se quittant. Et cela est aussi valable pour le directeur qui trouva un gamin mécontent devant la porte de sa voiture un jour où il était particulièrement pressé : il avait juste oublié de dire au revoir !
La seconde dominante, cest la relation basée sur le « vivre avec ». Sil sagit bien de partager tous les moments de la journée avec les jeunes, ce qui est privilégié cest à la fois la continuité de la présence des adultes (la répartition de lemploi du temps favorise plus la présence auprès du groupe que le confort des personnels) et la place massive et assidue quils occupent (dès que léducateur sent que la pression monte et que le jeune est prêt au passage à lacte, il est disponible pour laider à passer ce cap difficile).
Troisième ressort de cette prise en charge intensive, cest lengagement professionnel fort qui est demandé aux adultes. Sur le temps de la session, il est beaucoup exigé deux. Gilles Grancher affirmera quils sont « taillables et corvéables à merci : ce sont bien les jeunes qui passent avant tout, et non les conditions de travail ». Cet investissement est demandé sur 34 semaines (27 semaines de fonctionnement, 6 semaines de préparation et 1 semaine de formation), la règle voulant que les 18 semaines restantes soient une période de récupération pendant laquelle aucun membre du personnel ne doit être sollicité. Ce mode de fonctionnement a été conçu avec laccord de tous. Cest un choix délibéré de renoncer à certains avantages pour ne se consacrer quà la prise en charge des jeunes. Cette démarche est dautant plus facile que le recrutement de léquipe se fait sur la base du volontariat. Doù une atmosphère basée sur une solidarité et une confiance réciproque. Certains indices viennent confirmer objectivement cette réalité. Cest dabord la stabilité des personnels (deux contractuels viennent de mettre un terme à leur contrat, mais cest pour entrer en formation après avoir réussi leur concours dentrée à la PJJ). Cest aussi le faible taux darrêt de travail (deux journées depuis 1996). Cest encore lémergence de « vocations » étonnantes pour des postes aux conditions aussi dures : une deuxième éducatrice de la PJJ, elle aussi issue dun service de milieu ouvert, est venue récemment renforcer léquipe en place. Cet engagement se ressent dans lapproche des gamins qui reconnaissent très vite qui ils ont en face deux. Si cette condition nest pas suffisante (combien déducateurs animés de leur seule bonne volonté se sont cassés les dents
), elle semble néanmoins nécessaire.
Et puis, tout au long des sessions, léquipe a appris à apporter beaucoup de soins à la constitution du groupe de jeunes. Leurs problématiques doivent sarticuler dune façon qui respecte léquilibre de chacun (ne pas mettre ensemble, par exemple un jeune plus fragile avec dautres accusés dagression sexuelle). Lorsquune candidature est présentée, un dossier est demandé. Ensuite, cest un membre de léquipe qui se déplace pour aller rencontrer le jeune là où il se trouve (très souvent en maison darrêt). Le message qui est adressé est clair : le jeune est suffisamment important pour quun adulte se déplace et fasse parfois plusieurs centaines de kilomètres, à plusieurs reprises, pour venir le rencontrer. Toute une démarche éducative est ainsi élaborée qui pose des exigences qui sont présentées demblée. En venant dans ce centre, le jeune ne peut ignorer ce qui va lattendre.
Le CER de Rouen vient en mars 2002, de boucler sa dix-septième session. Avec un taux de remplissage moyen de 91 %, les résultats obtenus sont quand même intéressants. Pour autant, tout ne sest pas forcément déroulé dune façon idéale. Il est arrivé que léquipe demande au magistrat une main levée, quand un jeune ne pouvait vraiment trouver sa place au sein du CER. Ainsi, ce jeune Africain réfugié en France après avoir été recruté et entraîné très jeune dans les milices de son pays. Les adultes et les autres jeunes du centre se sont sentis vraiment en danger face à ses réactions toujours imprévisibles.
Sur les 110 jeunes accueillis depuis six ans et demi, « 1/3 na pas donné de ses nouvelles, 1/3 a replongé très rapidement et 1/3 ne sest pas fait reprendre » explique Gilles Grancher. Face aux chiffres du ministère (40 % seulement de récidive), il reste prudent : labsence de mauvaise nouvelle nest pas le signe que le jeune ne commet pas des délits. Et dévoquer cet adolescent qui avait eu autant de mal à intégrer le CER quà en repartir. Une fois rentré chez lui, il téléphona chaque jour, pendant trois semaines durant, pour expliquer quil réussissait à tenir. Un jour, il cessa dappeler. Léquipe apprendra plus tard que cétait parce quil avait été réincarcéré. Se pose bien là le problème crucial de tous les CER : lorganisation de laprès. Si les jeunes pris en charge dune façon intensive et continuelle se retrouvent du jour au lendemain dans des conditions traditionnelles, la décompensation est un risque permanent, le passage à lacte une tentation très rapide, le renouvellement des délits une menace pesante. Tout le travail réalisé pendant le séjour dans la structure peut alors être remis en cause. Les CER constituent-ils la solution à la délinquance ? Cen est au moins une. Fin avril 2002, on en comptait sept au sein de la PJJ et 37 dans le secteur associatif. On est loin des 150 structures souhaitées par le gouvernement début 2000
Les difficultés pour les faire fonctionner ne sont pas minces. Et la moindre nest pas la non-conformité avec la législation du travail. Si de tels dispositifs ont quelque chance de remplir le rôle quon leur confie, il est difficile de faire autrement. Imagine-t-on que la continuité et lintensité requises pour permettre la présence massive de ladulte auprès de ces jeunes grandement déstructurés puissent se réaliser dans la logique de lamplitude horaire (pas plus de 10 heures daffilées et 12 heures de repos entre deux journées de travail) ? Ce qui est au contraire demandé, cest un engagement professionnel et une capacité à sinvestir sur un temps long, mais limité dans lannée. Assisterait-on à un retour du refoulé ? Ce sont là des conditions quont bien connues des éducateurs. Ces pratiques peuvent légitimement apparaître comme une régression par rapport à un passé où les intervenants ne regardaient ni le temps, ni lénergie quils dépensaient (au détriment, souvent, de leur famille et de leurs loisirs). Il sagit plutôt de voir là une démarche de fond qui consiste à adapter laction sociale aux besoins des populations en difficulté. Cela ne peut fonctionner quà deux conditions : dabord que linstitution reconnaissent les efforts consentis (et soit prête à proposer les compensations nécessaires), ensuite que les salariés qui sengagent dans une telle voie soient volontaires pour le faire. Chacun a à y gagner : les usagers pour la qualité des prestations proposées, la société pour lefficacité des actions réalisées et les professionnels pour lintérêt quils peuvent trouver dans ce travail.
Jacques Trémintin
Contact : Gilles Grancher - Centre daction éducative - 87, rue dElboeuf - 76100 Rouen. Tél. 02 32 18 05 60 Fax : 02 35 72 86 14
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