Numéro 620, 2 mai 2002

Réactions aux résultats du premier tour de l'élection présidentielle du 21 avril 2002


Histoire d’une petite graine de facho qui n’a pas germé ou l’enfance d’un éduc

Quelle contribution, si modeste soit-elle, un éducateur blanchi sous l’éducation spécialisée peut-il apporter au mouvement de sauvetage démocratique qui se développe depuis le 21 avril ?
Rappeler d’abord qu’à Marignane les travailleurs sociaux furent les premiers salariés municipaux débarqués par la majorité FN, et qu’à Toulon c’est à la culture, espace par excellence de la liberté, que le FN s’en est d’abord pris. Normal le fascisme ne se trompe jamais de cible : le travail social, comme la culture, sont par essence subversifs, sauf à se laisser instrumentaliser par le pouvoir en place.
Proposer ensuite quelques fragments de mémoire personnelle qui sont comme des cicatrices de l’esprit et qui donnent à penser l’action éducative : à l’école, sous le gouvernement de Vichy, le portrait en couleur du Maréchal Pétain était accroché en bonne place, au-dessus du bureau du maître, à côté de celui du pape et non loin du crucifix. Il y avait là une trinité de signes autoritaires qui imposait la soumission aux écoliers que nous étions, sagement alignés dans les travées de la classe, en blouses noires à la Doisneau, qui chantions, après la prière du matin : « Maréchal, Maréchal nous voilà ! Les jeudis qui étaient les mercredis de l’époque, nous voyaient défiler au pas cadencé dans les rues de Paris sous la bannière du patronage, laïc ou religieux, en braillant à tue-tête : « France tu renaîtras…. Dans son ingénue fraîcheur d’après-guerre, notre enfance en uniforme était ainsi manipulée avec le consentement tacite de nos parents, qui, à la maison, vénéraient le portait de Pétain voisinant avec celui de Pie XII. Quelques années plus tôt, outre-Rhin, l’embrigadement idéologique de l’enfance et de la jeunesse (qui chantaient d’ailleurs beaucoup mieux que les Français, comme le note par ailleurs Cavanna) avait montré le chemin à nos défilés braillards. Eussions-nous mieux chanté, tels les petits Allemands en culottes de cuir des années trente, que le pire serait peut-être revenu…
En « colo », dans un alignement matutinal impeccable, nous avions droit au lever des couleurs, ce qui en soi n’avait évidemment rien de fasciste, n’étaient les discours nationalistes et conquérants du directeur et les appels véhéments à constituer une élite racée et à fortifier nos corps. Notre équipe d’ados était forcément la meilleure. Celles des autres étaient méprisables, tous les autres, parce qu’ils étaient les autres, mais ça, je l’ai compris en réfléchissant ultérieurement à la nature du fascisme. L’un des monos, dont les motivations me sont apparues beaucoup plus tard dans la clinique des perversions, nous faisait crier lors des rassemblements dans la campagne qui finissaient nos journées : « Le regard fier, la bite en l’air ! ». J’ai retrouvé la même obsession phallique, la même thématique macho et l’injonction à être de « vrais » mâles lors des « classes » militaires. Le pénis en érection est décidément le grand mât totémique du totalitarisme. La puissance des impuissants ?
L’expérience la plus douloureuse que je garde de ces « colonies » estivales fort colonialistes, m’a été donnée à vivre, enfant, par un moniteur qui nous rangeait en ligne sur cette plage de Vendée au moment du goûter. Il disposait cinquante mètres plus loin le panier des tartines à la confiture, et, par un coup de sifflet, lâchait la meute sur le goûter. Les plus forts emportaient tout que félicitait le mono au sifflet. Incapable d’entrer dans la mêlée sans autre loi que celle du plus « viril », je me suis passé de goûter pendant un mois. Cette violence mimétique me tétanisait et, dans ma faiblesse dont le mono donnait à rire aux vainqueurs, j’éprouvais obscurément comme la force et la jouissance d’un refus, certes plus caractériel alors que politique. Mais, quand on est petit garçon et qu’on rencontre sans la reconnaître la grosse bête immonde habillée en éducateur, on résiste comme on peut.
Voilà, cinquante ans plus tard Le Pen est au second tour après avoir donné de lui pendant ces dernières semaines une image de démocrate bien convenable. L’une de nos filles, qui elle aussi est éduc, me rappelait, en cet après-midi de deuil national, cette histoire à ne pas dormir que nous racontions le soir à nos enfants quand ils étaient petits : «… alors, le loup couvrit sa patte noire de farine blanche comme un mouton afin d’entrer dans la chambre des petits biquets… »

Jean Cartry


Désemparée

Un joli dimanche, ensoleillé… Il est 17h quand je sors ma carte d’électeur. Ravie d’avoir en ma possession ce petit papier. Je le regarde, je pense aux luttes des femmes pour ce droit, je pense à l’importance de la politique, à ses dérives aussi… Je pense que c’est mon premier vote aux présidentielles. Je suis fière ! Je pense à mon futur job (étudiante en école d’AS), à l’idée que se font les citoyens de la politique. Je suis toulousaine, alors, je pense aussi aux sinistrés, aux personnes rencontrées dans les tours du grand Mirail, aux salariés d’AZF….
Bref, je fais ce jeu de faux semblants qui consiste à prendre plusieurs bulletins différents… Je choisis le mien, celui qui va porter ma voix ! A voté ! Comme dans toute histoire, il y a la chute ! Et celle-ci est brutale ! Devant la télé et le PC, j’attends… je pense que les cartes sont jouées que Jospin et Chirac vont s’opposer… mais voilà, les journalistes parlent tous de « surprise »….
Le Pen 17 % ! J’ai honte ! J’ai mal ! Je me demande si 17 % des français votants sont fachos ? Ou inconscients ? Amnésiques ? Insomnie, nausée, peur, terreur même, je ressens de la haine contre ce nazi… une manif prévue quid du travail social ? Que va-t-il devenir ? La situation ressemble étrangement à celle de l’Allemagne des années 30…. Bref, je vais voter Chirac ! Ça va me faire mal, très mal… c’est comme choisir entre deux maladies mortelles… Quel est le traitement ? Quid de la démocratie ? Toutes ces questions sont là ! Je me sens désemparée. Voilà !

Céline Soupene, étudiante assistante sociale


Plus que jamais le lien social a besoin de se métisser !

En a-t-on parlé de cette gifle de François Bayrou, spontanée, instinctive, avant de la recevoir nous-même, magistrale, surprenante, à tel point que cela nous laisse « assis ». J’avais bien senti, j’avais même annoncé qu’à force de laisser se développer, en l’entretenant avec insistance cette hystérie collective, sécuritaire, nos dirigeants politiques conduiraient les citoyens de notre pays vers d’autres folies. Je n’imaginais pas que cette folie soit si proche, et qu’elle ait pris corps dans une remontée spectaculaire du Front National.
La peur est mauvaise conseillère. Celle-ci, nous le disons au Conseil supérieur du travail social dans le rapport sur la « Violence », fait le lit des comportements et des conduites incontrôlables. J’aimerais qu’il soit noté aujourd’hui que les violences à venir seront provoquées par ceux-là même qui ont imaginé avec une certaine perversité que la peur des Français les conduirait à la victoire électorale. Que Jean-Marie Le Pen en ait fait son projet ne m’étonne guère, mais j’accuse Jacques Chirac, par calcul politique, Jean-Pierre Chevènement, par naïve conviction, d’avoir développé ce thème avec complaisance. Je regrette profondément que des hommes comme Lionel Jospin s’y soit laissé prendre.
Et pourtant, tout le monde sait que la peur conduit au fascisme, que la démocratie réelle ne peut se vivre que dans un pays où toutes les opinions peuvent s’exprimer, dans le respect des hommes, et que la chasse aux sorcières, comme la chasse aux « voyous », aux Arabes, aux Juifs… conduit à la haine, et au massacre. Mais qui aujourd’hui se soucie des leçons de l’histoire ? Dans son dernier rapport Claire Brisset (Défenseure des enfants) nous dit qu’un pays qui finit par considérer sa jeunesse comme une menace, au lieu de la regarder comme une promesse, est un pays sans avenir. Le vote de dimanche pourrait sonner le déclin de la France, hors de l’Europe, hors de l’euro, hors du monde en devenir. Elle pourrait aussi sonner le déclin de la politique sociale : protection sociale, protection de l’enfance et de l’adolescence, égalité des droits, respect des diversités… À nous de veiller à ce que tout cela ne se laisse pas entamer par le repli des gens sur eux-mêmes, sur leurs biens sur leurs habitudes.
Rappelons-nous cette boutade de la marche des beurs en 1984 : « Un pays, c’est comme une mobylette ; pour que cela marche, il faut du mélange ». Je l’ai dit, je l’ai écrit maintes fois : nous avons le plus souvent élaboré de bons textes de lois (y compris l’ordonnance de 1945 dont on a fait ces temps derniers tant de gorges chaudes…). Appliquons-les calmement, mais complètement. Allons jusqu’au bout de ce qu’elles contiennent. Ne nous laissons pas instrumentaliser par le pouvoir quel qu’il soit. Restons les compagnons de ceux qui nous sollicitent.
Dans les situations de crise, ceux qui font les ponts n’ont pas la vie facile, mais ils sont les maillons d’une cohérence, et de la solidarité. Le désordre n’a jamais profité à ceux qui rament, à ceux qui peinent. Mais nous ne sommes pas pour autant les garants de l’ordre. Nos valeurs ont nom : Liberté, Égalité, Fraternité.
Nous avons pour mission de rendre conscients et lucides, par rapport à eux-mêmes, comme par rapport aux autres, ceux dont un désarroi momentané, plus ou moins prolongé, a rendu obscures leurs possibilités d’avenir. Faisons mentir ceux qui prétendent que nous ne savons que plaindre et nous plaindre. Que cette gifle galvanise nos énergies !

Jacques Ladsous, vice-président du Conseil supérieur du travail social, vice-président des CEMEA, secrétaire général du Cédias-Musée social.


Noir printemps

Dans cet institut régional de formation aux métiers du travail social, les étudiants ont pris l’initiative de stopper les cours et de se retrouver afin de discuter des résultats des élections de la veille et de réfléchir ensemble aux actions possibles. Dans la grande salle les chaises ont été disposées en rond. Beaucoup d’étudiants sont là, certains debout contre les murs tandis que d’autres, derniers arrivés, restent assis dehors, au-delà des grandes baies vitrées grandes ouvertes sur la pelouse et sous le soleil de ce noir printemps. « Faut-il se sentir coupable de n’avoir pas voté Jospin au premier tour ? » L’abcès se vide d’emblée. Certains regrettent à voix haute la dispersion de leur vote. D’autres assument pleinement leur choix. « À quoi sert la démocratie si l’on ne peut pas s’exprimer ? » Par-delà le sentiment de culpabilité, la surprise et le sentiment de colère naissent de la présence de Le Pen au second tour. Personne n’avait imaginé un tel scénario. C’est la notion de « vote utile » qui se discute alors, avec en ligne d’inquiétude le vote du deuxième tour. « À force de faire des votes d’opposition cela ne construit pas un véritable projet politique ! » Voter Chirac pour faire barrage à Le Pen n’enthousiasme pas beaucoup… Et encore moins l’idée d’aller jusqu’au bout de la logique électorale et de laisser face à face les électeurs de Chirac et ceux de Le Pen. L’unanimité se fait alors autour du refus de pendre le risque de laisser s’installer l’extrême droite au pouvoir. Il est proposé de construire un programme d’idées et d’organiser un vote parallèle le jour du second tour. On se jure aussi d’être présent nombreux à la manifestation anti-Le Pen du 1er mai. Il est suggéré encore d’imaginer des petites saynètes à jouer dans le cortège destinées à dénoncer les risques de l’extrême droite. Ainsi le cœur de la salle pulse au rythme des illusions perdues et des espoirs retrouvés. Une voix s’élève pour dire que l’essentiel de l’action sera dans la préparation et le vote pour les législatives et que c’est sur cette échéance-là qu’il faut mobiliser les électeurs. Les abstentionnistes sont une nouvelle fois implicitement montrés du doigt. « Moi, je n’ai pas voté et je n’irai pas voter parce que je ne vote jamais, et je refuse que l’on m’accuse de faire le jeu de Le Pen ! ». À l’appui de son aveu honnête et courageux, l’étudiant évoque ses dix dernières années d’action sur les quartiers dits sensibles et le constat de l’incapacité des politiques, de droite comme de gauche, à changer quoi que ce soit. Pour lui la solution est moins dans les élections que dans la mobilisation active et continue des citoyens. Son discours ébranle la salle. Des voix s’élèvent aussitôt pour rappeler que le droit de vote est un acquis de la République qu’il faut savoir défendre. Le bonheur n’est plus seulement dans le pré mais aussi dans la salle où s’éveillent des consciences citoyennes qui, avant de se quitter, promettent de se retrouver.

Lucien Bargane


Apprenons à « Vivre Avec »

Après avoir passé ma tête sous une douche froide, je n’ai ni pleuré, ni hurlé, ni culpabilisé. La seule réalité à regarder en face, c’est que les voix FN et les abstentionnistes sont les voix du peuple. Et les exclus, les pauvres, les SDF, les Rmistes, les handicapés à la Cotorep, les petits délinquants, c’est aussi le peuple. Le peuple, ça se respecte ! Nous avons donc imaginé ou laissé imaginer : que la droite ou la gauche, c’est du pareil au même ; que la politique, c’est de la connerie ; que la démocratie, on peut s’en foutre ; qu’il faut à tout prix se sécuriser. Conclusion : nous avons déconné. Cette déconnade, nous l’avons payé très cher et pourtant. Ici, deux anciens résidents se sont pacsés (c’est la gauche qui a voté la loi). Trois résidents ont le RMI (c’est la gauche idem). Quatre résidents ont la CMU (c’est la gauche idem). L’équipe du Coral travaille 35 heures par semaine (c’est la gauche idem). Trois emplois-jeunes d’un service de suite (SAVA de Nîmes) aident nos résidents dans leur citoyenneté et l’autonomie (c’est la gauche idem). Les lieux de vie sont entrés dans la loi sociale depuis le 2 janvier 2002 (c’est la gauche idem).
Reste la fumeuse insécurité ! Nous avons laissé dire au risque de laisser faire n’importe quoi, aussi bien sur les sauvageons que sur les immigrés. Mais les chiffres sont têtus : un tiers des Français s’est abstenu et un tiers des Français a voté les extrêmes. Reste le tiers de petits bourgeois que nous sommes. Ce qui signifie clairement que nous sommes à côté du peuple et non pas du peuple. Cette affirmation est grave. La solution existe. Elle n’est pas simpliste même si elle peut paraître utopique : d’utopie en utopie, nous y arriverons bien.
Oui, apprendre à vivre avec toutes les personnes qui vivent sur cette terre de France. Est-ce si compliqué ? Ça demande un gros effort d’éducation et des moyens renforcés pour l’école laïque afin que la différence soit réellement acceptée. Ça demande des moyens pour embaucher des éducateurs qui devront travailler aussi après 18 heures et des moyens pour créer des lieux de vie par centaine (et non des lieux d’enfermement) pour ceux qui sont trop mal dans leur peau et dans leur cité. Nous savons que la construction est plus forte que la destruction ; que la vie est plus forte que la mort, sinon, serions-nous encore là ? Alors ne soyons pas effondrés. Réfléchissons ensemble à la prise de risque et à la créativité potentielle de chaque individu quel qu’il soit. D’ailleurs, est-ce si utopique ce « Vivre Avec » ?
Je vous demande de regarder les résultats des élections dans certains départements. Par exemple, à l’Île de la Réunion, Le Pen est à 3 %. Pourquoi ? Je vous donne une piste : dans ce département français, vivent ensemble des blancs, des noirs, des jaunes, des musulmans, des chrétiens, des bouddhistes, des hindouistes, des juifs. (Et j’en oublie, excusez-moi). Et que je sache, ils sont aussi français qu’à Avignon ou Carpentras. De plus, il y a autant d’actes d’insécurité qu’en métropole. Alors, redressons la tête. Soyons courageux. Mettons-nous au travail. Exigeons la tolérance et avant tout le partage.
Parlons et revendiquons : la Liberté, l’Égalité, la Fraternité.

Claude Sigala, directeur du lieu de vie Le Coral


Prenons le pouvoir dans nos lieux de travail

Ce qui s’est passé le soir du 21 me fait beaucoup penser à une fin d’époque.
Passé le moment de la surprise, est venu celui de l’intérêt ; ainsi il se passe quelque chose qu’on ne nous avait pas prédit, qu’on ne nous avait pas construit. Le futur cesse dès à présent d’être planifié, au-dessus de nous ; il nous appartient de l’écrire, enfin !
J’ai peur de l’extrême droite ; de par mon métier, je lutte contre l’intolérance et l’ignorance, ce qui m’amène à en redouter les ravages ; pour autant, les candidats qu’on nous promettait méritaient-ils qu’on vote pour eux ? Quelle image du social vous inspire un Dominique Strauss Kahn ? Quelle image de la justice incarne Jacques Chirac ?
J’aime trop la politique pour ne pas être dégoûté par la classe politique ; leur incompréhension face à ce qui arrive ne peut que me réjouir. Aussi puissants soient-ils, aussi méprisants des conditions de vie des uns et des autres, aussi moralisateurs et froids qu’ils soient, ils se retrouvent purement et simplement impuissants devant nous quand ils n’ont plus de crédit. C’est cela qui est en train de se passer…
Je me souviens, quand on était à l‘école et qu’on avait peur d’un prof, on se refilait entre camarades le truc éculé de s’imaginer le prof tout nu. C’est sans doute ce qui est arrivé à la gauche rationnelle, froide, sans utopie ni ambition, gestionnaire et « raisonnable » ce dernier dimanche : ses dirigeants ont découvert avec stupeur qu’ils n’étaient pas propriétaires de nos voix.
Et pour autant j’ai peur, non pas de ce qui va se passer dimanche prochain car je ne crois pas à une renaissance du fascisme en France, mais peur du sens que les médias, les politiques (ceux qui n’avaient rien vu venir) vont tenter de vouloir imposer aux événements présents ; on va nous raconter par exemple que c’est parce qu’on n’avait pas assez parlé de sécuritarisme qu’on en est arrivé là ; d’autres vont essayer de nous faire croire que la droite était trop molle et le mondialisme encore trop timide…
Mais après tout, cela importe peu, car je crois très sincèrement que le pouvoir du haut a complètement et pour longtemps divorcé d’avec les gens ; la véritable politique à présent, c’est à nous de la faire, en bas et en commençant à prendre le pouvoir dans nos lieux de travail, dans nos écoles, nos institutions et en prenant le pouvoir d’en faire des lieux de démocratie.

Laurent Ott, éducateur et enseignant, président de l’association Intermèdes


Les Choses de la vie

Dimanche 21 avril, 18 heures. Dans le réfectoire de l’école primaire où s’est déroulé le scrutin, j’assiste à l’ouverture des urnes et participe, comme à l’habitude, au dépouillement des bulletins. Au fur et à mesure de l’appel des noms je sens se former en moi une angoisse indicible : les bulletins s’amoncellent sur la table du dépouillement comme les feuilles mortes de mon espérance. Tout bascule à l’extrême droite, tout chavire, j’ai la nausée. Et je signe les feuilles de pointage comme un arrêt de mort.
Vingt heures, le couperet tombe sur le cou de la gauche. Annonce symbolique du retour de la peine de mort par une mort politique. Et mort aux étrangers, aux blacks, aux beurs, aux différents, aux émigrés, aux homos, à l’Europe. Mort aux autres, c’est plus simple et plus clair. Je ne veux voir qu’une seule tête : c’est plus facile à couper !
Et j’ai l’air fin avec mon bulletin pour Besancenot ! Je voulais l’encourager, pour une fois que le trotskisme militant avait de la fraîcheur et ne sentait pas le rance !
Et maintenant, il va bien falloir demander à la droite de nous sauver du pire. J’en ai déjà des crampes à la main qui mettra mon bulletin dans l’urne le 28 mai. Décidément je hais les dimanches !
Tous nos enfants, ils sont profs ou éducs, téléphonent à la maison, solidaires comme pour un deuil familial. On a le cœur à gauche qui flanche.
Une nuit de mauvais sommeil, ou sans sommeil, et puis il repart à battre la chamade de la révolte et du combat. Notre cœur retrouvé bat le rappel car chacun sait que ceux qui sont incapables de se rappeler leur histoire sont condamnés à la revivre. Le propre du fascisme c’est le mépris, l’expansionnisme. Il est de substituer à un lien social fondé sur l’accord des volontés libres un lien social qui est le lien de la communauté de sang (1). D’ici au 5 mai on pourrait utilement méditer ce propos d’E. Lévinas : « Le fait accompli, emporté par un présent qui fuit, échappe à jamais à l’emprise de l’homme, mais pèse sur son destin. » (1)

Jean-Marie Servin

(1) « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme » p 57 et 9, Payot et Rivages 1997.


Les raisons de la colère

Un votant sur cinq apportant sa voix à l’extrême droite… Un autre émettant un vote protestataire…. Trois inscrits sur dix n’allant pas voter ou votant blanc ou nul.. Au total, 60 % des Français, sous une forme ou une autre, rejetant la politique « traditionnelle » ! Comme chaque fois qu’un événement dramatique (le 21 avril est un drame national) nous touche, nous demandons instinctivement au ciel : qu’avons-nous fait pour mériter cela ?
Oui, le temps est venu de l’autocritique. De quoi, nous élus, sommes-nous « punis » ? D’abord, tous partis confondus, d’un manque d’humilité. Comme elle apparaît cruelle, avec le recul, la leçon que nous donnions hier aux Autrichiens ou aux Italiens ! Ensuite de la distance que nous avons laissé s’instaurer entre la « classe politique » et les citoyens. Que ressent-il l’automobiliste coincé dans un embouteillage qui voit passer un ministre dont l’escorte ouvre la route ? Et puis, le long cortège des injustices ordinaires : la redevance télé, lourde pour le smicard qui apprend que tel animateur gagne un million par mois ; les subventions publiques aux clubs de foot permettant de payer des « vedettes ». etc, etc. La « hauteur » des « excellences » qui trouvent les « tags » artistiques mais dont le domicile est protégé jour et nuit par la police… L’« incapacité » (?) à arrêter l’assassin d’un préfet de la République alors que nous prétendons « aider » à la capture de Ben Laden !… Je pourrais multiplier à l’infini les mille et une raisons, autres que l’insécurité, qui ont tracé un boulevard à Monsieur Le Pen ! Comme des médecins imbéciles qui casseraient le thermomètre au lieu de rechercher les causes de la fièvre, nous avons diabolisé Le Pen plutôt que d’agir sur ce qui faisait son succès. Nous avons ignoré les peurs ordinaires, les frustrations ordinaires, les exaspérations ordinaires.
Non, la France ne compte pas 20 % de fascistes ! Elle compte aujourd’hui 60 % de citoyens en colère ou résignés qui ne croient plus en la démocratie comme système politique et qui votent comme on se suicide : pour lancer un appel, un dernier appel désespéré. La démagogie vient de nous conduire au bord du gouffre. Seule la pédagogie peut nous sauver. Pédagogie de la responsabilité, de l’effort, du respect, du savoir, de la culture, du partage, de l’information, etc…
Nous avons laissé couler l’enseignement, se créer une télévision débile (8 millions de Français regardent Loft-Story !) se désespérer une grande partie de la jeunesse, émerger un pouvoir excessif de l’argent, confisquer la démocratie par quelques uns issus d’un même clan social…
Le Pen n’a rien fait d’autre que se saisir des clés d’une cité que nous lui apportions sur un plateau. L’acte fondateur de 1789 est aujourd’hui trop loin. Il faut refaire la révolution : celle des esprits, des cœurs, des intelligences, des mentalités. Le vieux monde agonise. Le séisme du 21 avril, correspond au dernier cri d’un dinosaure. Ce nouveau siècle nous donne une chance de nous réveiller, d’entendre les trompettes de Jéricho et les oies du capitole et, enfin, d’agir autrement, de penser autrement, d’imaginer, d’oser, d’inventer, de nouveaux rapports à l’autre, à la politique, à la gestion, à la société, à la vie. Il n’est pas de grand malheur d’où ne puisse surgir une chance plus grande encore. Voulons !

Guy Vattier, ancien député, vice-président du conseil régional de Lorraine, maire de Briey


Appel à la réflexion et à l’action collective

Les travailleurs sociaux et leurs organisations constituent, c’est indéniable, la catégorie socioprofessionnelle la mieux à même de porter des appréciations précises, techniques, humaines et mesurées et prenant en compte la complexité des problèmes sociaux. Or nous n’avons pas su collectivement faire barrage à l’exploitation scandaleuse de la misère humaine qu’a mis en scène cette campagne électorale. C’est là notre responsabilité première. Elle réside d’abord dans notre incapacité collective à nous donner les moyens de faire entendre notre propre parole, notre témoignage et nos expertises dans l’espace public et dans les médias. Elle réside aussi dans le choix trop souvent fait dans les institutions de juguler cette parole parce qu’elle serait par trop dangereuse, idéologique ou subversive. Jusqu’à dimanche dernier le slogan dominant dans le travail social aurait pu être « les idées au logis oui, les idéologies non » ou « experts oui, engagés non ». Le débat lancé par Lien Social « les travailleurs sociaux doivent-ils être des militants » n’a que 2 ans.
Pourtant l’idéologie n’est-elle pas structurellement et historiquement liée au travail social ? La lutte entre des systèmes de valeur, des conceptions de droit, de l’homme, de la société y est constante, règle son exercice et arbitre les lois qui l’organisent. Elle structure les pratiques professionnelles, les projets et la vie des institutions. La démocratie elle-même n’est pas seulement un système politique parmi d’autres, c’est aussi la formation que constitue et permet un ensemble d’idéologies (sur les droits de l’homme, les libertés publiques, la propriété privée, l’individu, la famille, les formes légitimes de solidarité par exemple). C’est tout cela que vient interroger la présence d’un Jean Marie Le Pen au second tour.
Quelques textes et prises de positions publiques ont émaillé le développement bien modeste de l’association Éducation et Société depuis sa naissance en mars 1998. Relus à la lumière de la conjoncture actuelle, ils prennent une certaine acuité. Notre premier texte public fut une lettre ouverte de solidarité aux travailleurs sociaux de Vitrolles en 1998. Nous y écrivions « le travail social est incompatible avec une politique d’extrême droite ». Notre manifeste fondateur, adopté en janvier 1999 a pour article premier « l’exercice du travail social est une responsabilité démocratique ». Qu’en est-il de cette responsabilité aujourd’hui ? Comment allons-nous ensemble l’exercer ou plutôt allons-nous trouver ensemble de nouvelles formes pour exercer nos responsabilités démocratiques ?
La situation actuelle présente donc de graves dangers et un grand intérêt : à la fois elle rend caducs et montre la terrible efficacité qu’ont eu les discours dominants de notre secteur, ceux de la fin des idéologies, ceux de la neutralité experte nous réduisant à des fonctions de techniciens de la relation ou d’instructeurs de dossiers sociaux. L’absence médiatique de notre discours sur la violence réelle et symbolique qu’impose la misère économique, sociale et psychologique a un prix. Ce silence a permis la quasi hégémonie du discours sécuritaire qui, par abandons successifs des fondements du vivre ensemble à conduit après l’extrême droite, la droite puis ce qui fut la gauche à jouer avec la peur de l’autre. Résultat : qui a peur aujourd’hui ? Nous avons interpellé quasi vainement les candidats aux législatives et aux présidentielles sur le travail social, la situation de ses publics et les politiques à venir dans une lettre ouverte (lisible sur le site http://www.education-societe.com) dont le journal Lien Social a bien voulu publier quelques extraits. Son actualité est devenue brûlante. Que va-t-il en être de la création de centres fermés, du statut des immigrés et jeunes issus de l’immigration, de l’intégration harmonieuse des personnes handicapées, des sans logis et des sans papiers et de leurs droits légitimes à vivre en sécurité dans les mois à venir ? Cela dépend aussi de nous. Comment ne pas voir ensemble aujourd’hui que les enjeux du travail social ne sont pas avant tout techniques mais économiques, politiques et idéologiques ? L’aggiornamentio socialiste, c’est-à-dire sa résignation à la perspective d’une société en fait régulée principalement par le marché et le profit et secondairement par la puissance publique s’est bel et bien couplé à nos propres renoncements pour produire une exaspération qu’il ne s’agit pas de dénoncer mais à laquelle il s’agit de répondre. No pasaran ? Ils ont déjà passé le premier tour. La question qui est devant nous est comment allons nous agir dans nos institutions, dans nos organisations, dans l’espace public et dans les médias ? Elle est même : allons-nous agir ? Pour sa part, Éducation et Société appelle dès aujourd’hui et pour le long terme toutes les institutions et organisations professionnelles intéressées à la constitution d’une Conférence Permanente des Organisations du secteur social en vue d’élaborer les bases d’une fonction nationale de veille démocratique et d’expertise contradictoire apte à être médiatisée. J’appelle également chacun d’entre vous, cher (e) collègue, à la constitution d’un groupe d’échange et de veille démocratique, dans votre institution, dans votre ville, dans votre région, centré sur la même fonction dans le but de constituer – avec l’appui de notre mouvement si vous le souhaitez - un réseau durable de réflexion et d’action collective.

Patrick Reungoat, formateur en travail social, secrétaire général de l’association Éducation et Société


Pour que la démocratie triomphe

Comme chacun d’entre nous je vis avec grand intérêt les événements politiques qui secouent actuellement la France et qui durant cet entre deux tours, je l’espère, va mobiliser un maximum de personnes afin de manifester un vif rejet du Front National. Il va de soi que pour beaucoup d’entre nous le choix du candidat au deuxième tour ne fera pas l’ombre d’un doute, et pourtant, pour moi, ce n’est pas si évident. Ce choix se pose entre escroc et facho, le triomphe de la démocratie de M. Chirac contre la haine de l’humain de M. Le Pen ; le choix paraît si évident mais je ne peux pourtant m’empêcher de me rappeler avec effroi l’application de la démocratie de M. Chirac, lors de la cohabitation de 1993 et de son élection de 1995, soutenue frénétiquement et successivement par deux ministres de l’intérieur, eux aussi démocrates, cela tombe sous le sens, Messieurs Pasqua et Debré.
Alors le 5 mai, j’irai voter pour que cette démocratie triomphe. Cette fois-ci ce sera la bonne, puisque tous les gens qui, comme moi, n’ont pas voté pour la gauche (droite ?) de M. Jospin n’ont pas participé au triomphe de la démocratie et ont contribué à la présence de M. Le Pen au second tour… La frilosité et l’ambiguïté de l’engagement de la gauche socialiste lors de ces élections m’ont fait croire en une autre gauche, plus humaine et engagé ; mais je fais partie des personnes qui sont montrées du doigt car je n’ai pas « voté utile », au même titre que les personnes qui ont bel et bien voté pour Le Pen. Ceux là, on veut bien les déculpabiliser en nous faisant croire qu’ils ne sont pas si mauvais que ça, parce qu’après tout ils ont « voté contestataire ». Moi aussi, j’ai contesté mais on me dit que je n’ai pas été utile, et pourtant nous ne sommes pas du même monde ; j’ai la conscience tranquille et du mal à croire que mon pays est montré du doigt par ceux qui ont peut-être eux mêmes contribué à son sabordage politique. J’ai aussi du mal à réaliser que mon pays est montré du doigt par toute l’Europe, notre pays des libertés qui a su donner des leçons sur les dangers du fascisme à ses partenaires européens. Le 5 mai, j’irai voter Chirac pour que la démocratie triomphe. Amer !

Lajus Jérôme, étudiant éducateur spécialisé, Bordeaux.


Avant qu’il ne soit trop tard

Un point nous touche plus particulièrement dans les raisons de cette déroute : le débat sur l’insécurité. Ce débat, nous l’avons vécu comme un mépris quotidien des réalités que nous rencontrons dans le cadre de nos professions. L’insécurité fut décrite comme le fruit de bandes de jeunes, immigrés de préférence, issues des quartiers populaires, ces derniers étant taxés de véritables des zones de non-droit abandonnées aux mains de mafias locales surarmées. L’utilisation de représentations collectives par les principaux partis politiques ainsi que les médias a nourri un climat de peur et d’angoisse, divisant ainsi les populations, et permettant d’éviter les vraies problématiques de ces quartiers qui appelleraient des réponses d’une autre ampleur que la multiplication des forces de l’ordre. Ce n’est pas le climat et le sentiment d’insécurité qui a permis la présence d’un candidat raciste au deuxième tour : c’est leur utilisation prétendue politique. Les voix dénonçant le fourvoiement des politiques, et surtout des forces de gauche, dans ce faux débat, ne se sont pas élevées assez haut.
Le silence des travailleurs sociaux dans les médias non spécialisés finira par se payer très cher dans nos professions. Aujourd’hui, nous ne pouvons que craindre une surenchère sécuritaire et une stigmatisation de plus en plus oppressante pour des populations boucs émissaires (jeunes, immigrés, gens du voyage, personnes toxicomanes…). La disparition de la gauche dans le débat présidentiel est un signal dramatiquement inédit. Le face à face entre la droite libérale et l’extrême droite est l’occasion de réaffirmer la nécessité de mobiliser les travailleurs sociaux.
Est-il vraiment utile de rappeler que le FN a fait récemment l’apologie du régime de Vichy ? Est-il utile de rappeler quelle fut la nature du travail social sous ce même régime ? Et plus proche de nous, les travailleurs sociaux des mairies FN (Orange, Vitrolles, Toulon, Marignane) peuvent témoigner de leur impossibilité croissante à exercer leurs professions. L’extrême droite remet en cause tous les fondements éthiques de nos professions. Sous un régime nationaliste, le travail social disparaît pour laisser la place au contrôle social et tout son attirail fasciste (mise en place de normes ethniques, physiques, religieuses, politiques…).
L’avenir est désormais plus qu’assombri pour les valeurs du travail social que nous défendons. Il sera forcément très difficile de faire entendre notre voix auprès des dirigeants de droite qui ont prôné « l’impunité zéro », la vidéo-surveillance, la privatisation de tous les services publics, la réforme de l’ordonnance de 1945, la réouverture des maisons de redressement… Aujourd’hui, il nous semble prioritaire de nous prononcer fermement contre la candidature xénophobe, sexiste, homophobe, ultra-sécuritaire… et d’agir dans ce sens. C’est pourquoi le MNETS doit participer à toutes les manifestations anti-FN. Le travail social est directement menacé par ce parti, doit-on attendre qu’il soit directement attaqué pour réagir ?
Avant qu’il ne soit trop tard, le MNETS appelle les étudiants et travailleurs sociaux, les syndicats et associations du travail social à se rassembler afin d’établir une force prête à se mobiliser face aux attaques libérales ou fascistes que pourrait subir le travail social dans quelques mois. Ces rassemblements peuvent prendre la forme de réunions dans les institutions sociales, des cortèges de travailleurs sociaux dans les manifs et l’élaboration de propositions claires sur nos conceptions du travail social.

Brice Mendes, président du MNETS (Mouvement national des étudiants en travail social)


Voter contre !

Malheureusement, sur ces élections cauchemardesques, je viens de comprendre qu’il ne faut jamais voter POUR mais toujours voter CONTRE… En effet, j’étais également assez proche du discours Mamère compte tenu de sa position vis-à-vis d’une politique de prévention et de son application sur le terrain - notamment en prenant en compte les travailleurs sociaux. Résultat : ben voilà, j’aurais dû voter Jospin… Et je m’aperçois que je ne suis pas la seule à me réveiller trop tard : voter oui bien sûr, mais plus pour exprimer ses idées mais pour contrer celles auxquelles on est loin loin loin d’adhérer… Déception d’une citoyenne utopiste !

Isabelle, assistante de service social


Descendons dans la rue !

Honte. Ce mot qui revient sur les lèvres de ceux qui ne veulent pas y croire, qui ne comprennent pas, ceux qui, cette nuit du 21 avril 2002, sont descendus dans la rue pour faire exploser leur colère, ceux qui chez eux, devant leur télévision n’en reviennent pas. Et pourtant oui, Le Pen a passé le premier tour des présidentielles, oui, il a obtenu 17 % des votes, oui, la gauche ne sera pas représentée pour la première fois au deuxième tour.
Il faut se poser des questions et agir. Chacun doit se remettre en cause. Il y avait des signes précurseurs et beaucoup d’entre nous les ont ignorés : « Mais non, Le Pen est à quelques points derrière Jospin, il ne peut pas passer. Il faut profiter du premier tour pour voter selon mes convictions, pour celui ou celle en qui je crois, même si je sais qu’il ne passera pas ». Et pourtant, on ne pouvait pas se le permettre. Qui aurait cru. Le risque était là. Le risque était trop grand. Et puis, il y a ceux qui l’ont vu venir et qui ont voté stratégique. J’aurais dû être de ceux-là, toute la gauche d’un seul bloc aurait dû. Car ils n’étaient pas assez nombreux pour éviter ce scandaleux basculement.
Oui, les signes étaient là : Bush aux États-Unis, Berlusconi en Italie ! La campagne voyeuriste et scandalisante sur la montée de l’insécurité et la criminalité. Cette campagne qu’ont menée les médias, la télévision et particulièrement TF1 dans ces émissions à titre provocateur et alarmiste : « Ça peut vous arriver », « Appels d’urgences »,… ou autre « Sept à huit ». 16 candidats ! L’occasion de faire évoluer le champ politique français peut-être, l’opportunité pour l’extrême droite d’en profiter, il n’y a plus de doute.
- 16 candidats dont une majorité de gauche. Cette gauche en qui je crois sincèrement. Cette gauche en tout cas qui n’a pas su prévoir ou qui n’a pas voulu prévenir le danger et qui n’a donc pas permis à Jospin — seul candidat éligible — de contrer Le Pen et l’extrême droite.
Le mal est fait. Et maintenant ? On pense tous que Le Pen ne peut pas être élu. Sans doute mais soyons prudents ; c’est ce que nous disions hier encore pour le premier tour. Alors, l’électorat de gauche doit mettre sa fierté de côté. Personne ne doit voter blanc. 20 % pour Le Pen au deuxième tour, c’est bien trop encore. Tous, nous devons lutter ensemble en votant contre l’extrême droite. Et puis, les législatives sont là et là aussi, il faut dire non au Front National.
Aujourd’hui, je suis en colère et j’ai honte. Non je n’ai pas honte d’être Française car ce pays qui est le nôtre, nous pouvons le faire revenir à la raison. Mais j’ai honte, qu’aujourd’hui, la France, ce soit ça !!! Alors descendons dans la rue et montrons notre colère et notre refus d’une France totalitaire. Et après ? Après, il faut arrêter de juger le monde extérieur. On ne peut plus se dire le pays des droits de l’Homme quand 17 % des votants préconisent le fascisme, la dictature, la répression, l’intolérance… Il faut se remettre en question. Qui sont ces hommes et ces femmes derrière ce chiffre ? D’où vient le malaise ? Que faut-il faire ?

Christelle Brisset, éducatrice en formation


Réveillons-nous !

Dimanche soir 20h 00. Le coup de poing m’est arrivé en pleine figure ; puis tout aussitôt après, une boule dans la poitrine… La nausée. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible. C’est un mauvais rêve. Et non, Il est bien là. La jouissance de Le Pen à la télévision remplit tout l’écran. Il trône dans son fauteuil face à la caméra. La consternation et les pleurs des militants socialistes au siège du PS confirment la situation. Moi qui suis souvent critique vis-à-vis de la gauche (je n’ai pas voté Jospin au 1er tour ce que je revendique), je me sens floué, trahi. Et je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même.
Comment accepter ce personnage qui est l’antithèse des valeurs qui fondent le travail social ? Bien sûr, les travailleurs sociaux n’ont pas le monopole du cœur et des valeurs, mais quand même… Quand on intervient auprès des personnes les plus cassées, les plus fragiles, les moins défendables parfois aussi, on ne peut se résoudre à des réponses simplistes qui excluent ou qui méprisent. La prétention du Front National à défendre les valeurs de la famille et de la morale avec les arguments avancés est une atteinte intolérable aux valeurs du travail social et du respect de la personne.
Alors que faire aujourd’hui ? Aller voter au second tour c’est certain. Mais il nous faut aller plus avant. Déjà bien instrumentalisées, nos professions sont aussi déstabilisées comme l’explique très justement Philip Mondolfo dans un récent ouvrage (1). En fait le risque est grand que de glissements progressifs presque sans nous en rendre compte, nous nous engagions dans des pratiques discriminantes. Un exemple ? Avec les sans papiers des assistantes sociales de secteur ne peuvent solliciter les aides légales mais aussi celles qui sont facultatives. « Vous n’avez pas de papiers ? Je suis désolée, je ne peux rien pour vous si ce n’est ma compassion… » la discrimination n’a alors rien de bien positif. C’est peut-être aussi ça la « lepénisation des esprits ». C’est cette capacité à laisser faire ou laisser dire…
Tant que nous resterons des instruments, (des outils, précisent même certains cadres de l’administration), nous permettrons de laisser faire, toute honte bue, des pratiques que nous n’aurions peut-être pas laissé passer en d’autres temps. Dans l’administration, il est possible de s’opposer à un ordre manifestement illégal. Encore faut-il en avoir le courage. Nous nous sommes laissés bercer par un certain confort. Celui qui accompagne la sécurité de l’emploi ou encore les 35 heures. Sommes-nous capables de construire autre chose que de programmer nos prochaines vacances ? Quel est notre capacité de réaction et d’action face à la montée des intolérances et du discours sécuritaire ? Nous sommes peut-être là au pied du mur.
Plus que jamais, il est nécessaire aujourd’hui que nous construisions ensemble les conditions de réponses appropriées à la situation des familles et des personnes en déshérence. Nous ne les écoutons pas suffisamment, forts de notre technicité et capacité d’expertise, nous décidons pour elles et trop souvent sans elles.
Mais ne tombons pas dans la démagogie non plus. Pour mieux répondre à l’intolérance et à l’exclusion nous avons aujourd’hui l’impérieuse nécessité de revisiter les fondements de nos professions mais aussi de nos pratiques. Être éducateur, assistant social, travailleur social quelle que soit notre formation a du sens si nos métiers s’appuient sur des valeurs qui se traduisent en actes professionnels réfléchis et construits. Les services sociaux, les établissements doivent à tout prix être en capacité d’intégrer cette dimension éthique en complément de la compétence technique qui est trop souvent seule mise en avant. Donnons du sens à nos interventions et à nos institutions pour qu’elles soient un véritable rempart face aux idées qui conduisent à l’impasse. Ces idées chargées de violence et d’exclusion minent notre société. Réveillons-nous car demain il sera peut-être trop tard.

Didier Dubasque, assistant de service social

(1) Travail social et développement, éditions Dunod


J’ai vu pleurer mon père…

Le 10 Mai 1981, j’avais neuf ans et j’ai vu pleurer mon père. F. Mitterrand devançait V. Giscard d’Estaing et propulsait la gauche aux plus hautes fonctions de l’État. Tous les espoirs étaient permis pour les franges populaires. C’était sûr, le monde allait changer !!!
Dimanche 21 avril dernier, à son tour, ma fille a vu pleurer son père. Mais les larmes que j’ai versées ce jour-là étaient bien celles de la honte, de la colère peut-être même de la haine. L’extrême droite accédait au second tour de l’élection présidentielle comme dans mes pires cauchemars. Alors oui, aujourd’hui j’ai honte. Honte de cette France qui marche au pas cadencé derrière ceux qui agitent la peur comme seul argument électoral. Honte de cette France qui érige Jacques Chirac comme unique rempart à l’infamie, comme garant des droits de l’homme et de sa dignité. Ce même Jacques Chirac qui, il n’y a pas si longtemps, s’offusquait que les Français aient à supporter « le bruit et l’odeur » des populations immigrées. Mais comment avons-nous pu en arriver là ?
Notre société ronronne. Elle a accepté la misère comme une fatalité, comme un irréductible épiphénomène de la société capitaliste. La pensée unique, le « politiquement correct » interdisent les vrais débats sur les fondements même de l’ordre social. On discute les nuances du système, la meilleure manière de l’adapter, jamais des moyens de rompre avec lui. Un par un les élus du peuple se retirent de « la lutte politique en tant que lutte » (1) laissant au seul J-M. Le Pen la place de tribun. Leur discours devient mièvre, sans relief. Et d’une même voix, ils crient haro sur les contestataires.
Mandat après mandat les socialistes dilapident leur héritage et accompagnent en bons gestionnaires, « fiers de leur bilan », l’hégémonie libérale. Alors c’est vrai, il y a bien les 35 heures, la couverture maladie universelle mais osons regarder les choses en face, panser les plaies ne suffit plus. Messieurs Strauss-Kahn et consorts peuvent toujours se lamenter et en appeler à la mémoire de Jaurès. Jaurès, lui, n’avait pas l’œil rivé sur le CAC 40. Les grands partis de gauche se sont coupés des populations les plus pauvres, pensant peut-être qu’elles ne votaient pas. Imperceptiblement, ils ont sacrifié nos idéaux sur l’hôtel de la stratégie et du pouvoir. Et quand les héritiers de Vichy reviennent en force, Monsieur Jospin, chef de file honnête et travailleur de cette gauche caviar, quitte l’arène. De nos jours, on appelle ça « être digne » !!!
Le 5 mai prochain, la mort dans l’âme, la colère au bord des larmes, je voterai Jacques Chirac. Mais croire qu’il suffit de faire barrage à Le Pen pour laver l’affront serait dangereux et pourrait même, à terme, renforcer les positions de l’extrême droite en France. Le temps est venu de réinvestir les syndicats, les partis politiques, les associations, de secouer nos neurones, d’agiter les idées, d’occuper la scène publique, de redonner du sens et du poids aux luttes sociales. Je rêve encore d’une société plus juste qui refuserait l’exclusion. Alors, plus que jamais, je vais militer. Et j’ose croire que dans 20 ans, quand ma fille sera en âge de voter, je n’aurai pas à assumer la honte de la voir pleurer…

Xavier Bouchereau, éducateur

(1) Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique.


L’État a fait savoir aux pauvres qu’il n’était plus de leur côté. Ils ont répondu : “nous non plus !”

Ne nous étonnons pas aujourd’hui que le vide politique — ce renoncement devant le long terme, cette incapacité à formuler le projet d’une société juste — a été rempli par des discours simplistes, fascisants, racistes et que revienne en force le discours du « tous pourris », des petits contre les gros, le discours du ressentiment et de la haine. L’exclusion et le racisme naissent dans le même creuset social. Le travail social a déjà fait les frais de ces évolutions, il a déjà été affaibli, laminé par les politiques sociales libérales. Bien sûr le social coûte cher dans ce contexte de libéralisme économique, et surtout il ne rapporte rien au monde des affaires. La paix sociale doit s’obtenir au moindre coût. Or, la dignité est inscrite dans la reconnaissance de l’autre comme sujet, c’est-à-dire comme quelqu’un avec qui j’ai quelque chose en commun, quelque chose qui nous lie et qui me lie., et c’est au nom de ce lien que le travail social existe.
Le rêve du libéralisme c’est de faire du travail social un service comme un autre, et pourquoi pas un service marchand. Beaucoup y travaillent et s’y emploient. Mais ils ignorent que ce qui est fondamental dans le travail social c’est que « l’État doit ses secours au citoyen malheureux » comme l’indique la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Les politiques sociales ne sont pas des politiques de compassion, elles sont fondées sur le droit, à commencer par le droit de chacun à vivre dignement dans la société. Ce n’est pas en fabriquant des salariés pauvres en lieu et place des assistés qu’on refondra un pacte social et une cohésion où chacun pourra donner un sens à la place qu’il occupe dans la société, et lutter démocratiquement avec d’autres pour la reconnaissance de ses droits s’il estime que cette place n’est pas juste. Dans ce contexte de fabrication d’un salariat pauvre la prime à l’emploi est la pire des mesures libérales pour casser les solidarités sociales et l’émergence de nouvelles formes de lutte démocratiques pour la reconnaissance : aumône individuelle, prime à la dégradation du salariat et du contrat de travail. Qu’on ne nous fasse pas le coup du « il n’y a plus d’argent pour le social » : nos sociétés sont de plus en plus riches.
L’État a fait savoir aux pauvres qu’il n’était plus de leur côté. Ils ont répondu : « nous non plus ». Il y a donc une vraie urgence dans ce pays à refonder les principes qui sont à la base d’un travail social républicain et démocratique : réaffirmer les valeurs de la solidarité, travailler avec les gens à la construction des nouvelles réponses : citoyenneté dans les quartiers, économie solidaire, travail collectif, reconnaissance de la dignité des personnes comme principe de base de l’action sociale, qualification des professionnels. C’est la meilleure réponse à élaborer pour faire face au risque de fascisation de la société. Il vient de nous être rappelé que la démocratie est loin d’être un acquis définitif. Une société qui méprise les plus faibles ne pourra pas rester durablement une démocratie politique.

Michel Autès, sociologue


La mission des travailleurs sociaux deviendrait impossible

Un score élevé du FN bouleverserait le paysage politique, économique et culturel français et ne manquerait pas d’avoir de lourdes conséquences sur le travail social et ses usagers. On peut d’abord imaginer que les idées racistes, ultra-sécuritaires ou bien encore des principes comme la « préférence nationale », devenus « officiels », trouveraient un écho favorable auprès de nombre d’institutions publiques et d’acteurs de la vie économique. On peut ici songer par exemple à un renforcement des discriminations déjà nombreuses à l’encontre des jeunes en difficulté (souvent destinataires du travail social), maghrébins en particulier : discriminations à l’embauche, sur les lieux de loisirs comme les discothèques (une telle politique entraînerait à coup sûr la suppression des commissions préfectorales d’accès à la citoyenneté). On peut songer encore à un développement de propos et comportements racistes envers ces mêmes jeunes (avec le risque de voir se développer des abus de pouvoir de la part des forces de l’ordre : contrôles d’identité renforcés et plus musclés, gardes à vue multipliées).
On peut aussi craindre le rétablissement de politiques judiciaires dures. Ce développement de l’arsenal répressif s’accompagnerait évidemment d’une réduction des moyens éducatifs. Avec la disqualification de l’éducation comme moteur de la justice des mineurs, l’abandon du devoir d’insertion économique des jeunes les plus en difficulté, la mission des travailleurs sociaux deviendrait impossible. Comment ces jeunes en butte à toutes les difficultés accepteraient-ils une main tendue qui ne mènerait plus à rien ? Alors, les travailleurs sociaux n’auraient-ils pas, à ce moment-là, mission d’organiser la résistance politique d’une clientèle mise au ban de la communauté nationale ?

Michel Fize, sociologue



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