Quelle analyse faites-vous du succès que rencontrent les écoutes téléphoniques destinées à offrir un espace de parole aux gens en détresse ?
Vous parlez de « succès », et dune certaine manière vous navez pas tort, puisque, lors dune enquête réalisée à loccasion du colloque organisé les 13 et 14 novembre 2001 sur la téléphonie sociale (2), il est apparu que non seulement le nombre de services avait fortement augmenté, (notamment durant les années 90), mais aussi que le nombre dappels était lui aussi en constante augmentation. Dun point de vue quantitatif, on peut donc effectivement parler de « succès ». Néanmoins, les données quantitatives ne permettent que de faire le constat du développement des services et de leurs utilisateurs.
Lanalyse que lon peut faire du succès de ces services est liée à mon avis au fait que loffre dassistance est particulière. En effet, le contexte téléphonique (qui garantit dune certaine manière lanonymat), la disponibilité (la plupart de ces services sont ouverts 24h/24) et les facilités daccès (il suffit de décrocher un combiné pour être en contact avec le service), répondent à des critères de qualité que lon peut supposer fortement appréciés par les usagers de ce type de service. Les situations de crise, les moments dangoisse, le sentiment de solitude ou disolement, le besoin dinformations mais aussi la possibilité de parler avec quelquun sont autant de situations qui saccommodent mal dêtre identifié et dattendre. Être écouté et soutenu anonymement, avec bienveillance et immédiatement motive la plupart des appels.
Peut-on parler dune intervention qui supplée le travail social ?
Dans la mesure où la dimension écoute est très présente dans la demande des appelants et où les écoutants des différents services sy plient, on peut effectivement dire quil sagit là dune forme de travail social. Il faut néanmoins ajouter que le travail social ne se décline pas seulement sous forme découte mais aussi sous un certain nombre dautres tâches. Pour ce qui concerne le travail des services téléphoniques la nuit, il est évident que les structures traditionnelles ne travaillant pas à ces moments, on peut dire que ces services suppléent à lune des missions du travail social. Il faut toutefois préciser que beaucoup découtants travaillant au sein des services téléphoniques sont issus du travail social. Si lon excepte des associations qui ne fonctionnent quavec des bénévoles, pour les autres, on trouve parmi les salariés un certain nombre déducateurs, dassistantes sociales ou de psychologues.
Ce type de pratiques professionnelles nécessiterait-il des formations spécifiques ?
Tous les services téléphoniques dispensent des formations à leurs écoutants, que ceux-ci soient bénévoles ou salariés. Ces formations sont dabord centrées sur la problématique que se propose de traiter le numéro. Elles concernent également lexistence et le fonctionnement des différents dispositifs de prise en charge puisque bon nombre de services ont des missions dinformation et dorientation. Ensuite, les services dispensent, chacun de manière différente, des apports et des réflexions dordre essentiellement psychologique concernant lécoute et la relation.
Il me semble important de dire que ces services ne sont pas des services « psy » (excepté bien entendu ceux qui affichent ce type de prise en charge), et que le besoin de formation pourrait aussi se compléter par lapproche interactionniste. Ainsi, la manière dont se construisent les échanges, la place que les interlocuteurs sattribuent et/ou négocient tout au long de linteraction, laspect pragmatique de ces échanges, (comment les interlocuteurs agissent les uns sur les autres au seul moyen de la parole) correspondent au contexte dassistance que proposent ces services téléphoniques. Sil sagit en effet, lors de ces échanges, de traiter un problème, il sagit surtout je crois de prendre en compte le récit dun interlocuteur, de lui reconnaître une place dans cet échange afin quil puisse avoir une autre idée de lui-même et de la manière dont il peut traiter son problème. De fait, peut-être quune des différences du travail réalisé par les services téléphoniques par rapport à celui des services sociaux se situe dans cette différence : lun a plutôt pour mission de traiter « le problème et ses caractéristiques » et lautre plutôt « le locuteur et son expérience ».
Peut-il y avoir des dérives ? Lesquelles ?
À linstar de tous les services, laide par téléphone nest pas à labri de dérives. La multiplication des services et leur grande diversification augmentent sans doute les possibilités de dérapages. La plus grande dérive serait que les services « oublient » quils ne traitent que des situations, des moments difficiles
la relation téléphonique ne peut pas être une fin en soi, elle reste un accompagnement qui a toute son utilité, que ce soit pour aider lappelant à sadresser à dautres services sil en éprouve le besoin ou pour laccompagner dans un passage difficile.
Du côté des appelants, le risque de dérive se situe dans lutilisation quils font des numéros. En effet, si loffre proposée est une aide ponctuelle, bon nombre de services font état de la présence dhabitués. Ces personnes viennent bousculer le fonctionnement du service dans la mesure où elles sollicitent les numéros de manière suivie et instaurent avec les services et/ou les écoutants des relations qui nont plus rien à voir avec laide pour lesquels ces services se sont créés.
Sur un plan politique, le succès de ces services découte téléphonique nest-il pas révélateur dune carence au niveau social ?
Le recours au téléphone pour parler de soi nest pas forcément le résultat dun manque au niveau social. Les problèmes évoqués ne sont pas « nouveaux » ; la solitude, la maladie, la maltraitance, la toxicomanie, etc. ne sont pas apparues avec les services téléphoniques. Il me semble par contre que la forme proposée même si elle nest pas nouvelle, (SOS Amitié date de 1960), est particulière.
De fait, les services téléphoniques affichent leur disponibilité, invitent les individus à les contacter mais ne présument en rien des effets de léchange. Finalement cette position rappelle la création en 1953 en Angleterre du premier numéro de téléphone où un Révérend, alerté par le nombre de suicides avait fait passer dans le Times lannonce suivante : « Avant de vous suicider, téléphonez-moi ». Cet énoncé ne dit pas quil ne faut pas se suicider, il ne dit pas non plus que lauteur du message a la solution, il dit simplement quil est possible dappeler. Ainsi, en signalant leur existence les numéros marquent lespace social et laissent aux éventuels appelants le choix de faire appel à eux. On peut voir ici lexpression dune forme daide qui relève plus dune nouvelle conception de lassistance que dune révision à la baisse quant à lefficacité des services plus traditionnels.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) ADRETS - 5-7 rue des Marronniers - 69002 Lyon. Tél. 04 78 37 95 03
(2) Des services téléphoniques à lécoute. Pour une téléphonie de la santé et du social, solidaire et dintérêt public. Enquête réalisée auprès dune vingtaine de services téléphoniques.
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