Les chiffres parlent deux-mêmes : 58 000 appels reçus en 1998 par SOS Amitié (écoute par téléphone), dont 14 100 directement liés au suicide ; 32 000 entretiens pratiqués, à Paris, par la Porte Ouverte (lieux daccueil et de parole), en 1999.
SOS Amitié peut être contacté, même si ses lignes sont souvent encombrées, 24h sur 24h, tous les jours de lannée. La Porte Ouverte propose à Paris trois lieux daccueil où les personnes sont reçues 7 jours sur 7, sans rendez-vous, dans laprès-midi ou en soirée. Cette disponibilité dans linstant est délibérée. Les équipes sont organisées pour permettre ce fonctionnement : elles tournent et se relayent toutes les quatre heures. « Nous sommes dans le moment, dans lici et maintenant » souligne Florence Picard, vice-présidente de la Porte Ouverte. « Nous offrons aux personnes un espace de parole, modeste et limité, mais inhabituel dans notre société : les personnes qui viennent nous voir décident de ce quelles veulent dire ; elles nous utilisent comme elles le veulent, comme elles le peuvent ».
Lécoute téléphonique et les entretiens se pratiquent dans lanonymat, aussi bien du côté des bénévoles que du côté des accueillis et des écoutés. Lanonymat et le secret sont les garants dune plus grande liberté de parole et découte. « Un lien se crée, dans cette rencontre entre deux personnes, à ce moment-là », confie Nicole Viallat, responsable de communication SOS Amitié Île de France. « Lappelant me confie son intimité et peut mimaginer à la place quil veut, celle dune sur, dune mère
De mon côté, comme je ne le vois pas, je ne suis pas gênée par des gestes ou des regards ; il y a moins de parasites dans la relation ». Conséquence majeure de lanonymat : une personne peut revenir à la Porte Ouverte ou appeler SOS Amitié autant de fois quelle le souhaite, mais elle aura toujours des interlocuteurs différents.
Cette écoute ponctuelle et confidentielle doit permettre à celui qui téléphone ou se présente - souvent dans lurgence - de desserrer son angoisse, dy voir plus clair en lui-même pour mieux reprendre sa route. « Les travailleurs sociaux sont dans une relation daide plus concrète ; ils élaborent un projet avec les usagers quils ont en suivi », expose Florence Picard. « Ce nest pas notre rôle. Nous ne sommes pas dans la même efficacité. Nous navons pas, de plus, vis-à-vis des personnes que nous accueillons, le pouvoir, le savoir, la supériorité quont les professionnels ; nous sommes des personnes comme elles mais plus solides. Quand quelquun nous dit : « Je me sens mieux, plus léger parce que jai pu vous parler de ce qui nallait pas », cest déjà extraordinaire pour nous, même si langoisse et lanxiété peuvent revenir plus tard ».
Les bénévoles de SOS Amitié et de la Porte Ouverte sont soumis à une éthique. Leur écoute, attentive et empathique, doit être non directive, centrée sur la personne, respectueuse de ses origines, convictions et comportements. Elle doit être indépendante de toute orientation politique et religieuse, non interventionniste (les associations disposent toutefois dun fichier dadresses spécialisées, communiquées par lécoutant et laccueillant qui en auront évalué la nécessité ou la pertinence).
Les bénévoles sont recrutés de manière rigoureuse (trois entretiens de sélection : deux avec des bénévoles confirmés, un avec un psychologue ou psychanalyste salarié de lassociation). Ils doivent être motivés, suffisamment disponibles (ils sengagent sur un nombre dheures découte ou daccueil) et solides. « Toute personne doit être accueillie, précise Florence Picard, et doit pouvoir sappuyer sur notre solidité. Elle doit sentir quelle peut tout dire, que nous ne serons pas impressionnés et déstabilisés, même par des choses inconvenantes ou choquantes ». « 2 % des personnes qui nous téléphonent nous parlent de suicide », souligne Nicole Viallat. « Nous devons être prêts à cette éventualité. Nous allons être là tout le temps quil faudra avec un suicidaire (personne qui a des idées de suicide) ou un suicidant (personne qui a commencé à se suicider) ; nous allons tout mettre en uvre pour laider. Il nous est arrivé de ne rien pouvoir faire. Si cest cette voie que la personne a choisie, nous devons respecter son choix, même si ce nest pas facile de laccepter ».
Les bénévoles de SOS Amitié se confrontent à la frustration de ne jamais voir la personne quils écoutent. « Bien sûr, il y a des appels qui nous touchent ; nous avons envie de savoir ce que la personne est devenue et même, parfois, de la rencontrer », confie Nicole Viallat. « Mais la rupture doit se faire tout de suite parce que nous ne pouvons pas nous engager dans un suivi. Les numéros des appelants ne saffichent pas pour nous éviter cette tentation ».
Les bénévoles des deux associations sont formés par des professionnels (les psychologues ou psychanalystes de lassociation) qui les préparent à entendre des situations et des souffrances de toute nature. La première formation pratique et immédiate, est menée, à la Porte Ouverte, par un psychanalyste, à partir de jeux de rôle, de mises en situation. La formation continue consiste, ensuite, en groupes de supervision réguliers et obligatoires. Laccueillant de la Porte Ouverte est toujours seul face à la personne. Ces formations lui sont souvent indispensables pour pouvoir questionner ses réactions, connaître ses limites et progresser dans sa façon daccueillir. Les bénévoles de SOS Amitié bénéficient de formations quasi similaires. La pratique de la double écoute (laccompagnement découte dun nouveau par un ancien) favorise, cependant, lapprentissage du débutant.
Qui sont ces hommes et ces femmes qui sengagent dans cette démarche découte ? Quest-ce qui les motive ? « Nos bénévoles sont issus de milieux socioprofessionnels très divers », précise Florence Picard. « Il y a 5 ou 6 ans, la plupart étaient retraités ; depuis deux ans, ils sont plus jeunes (30 à 50 ans), beaucoup travaillent, ils sont moins disponibles, ils nous quittent aussi plus vite en raison de changements familiaux ou professionnels ». « On vient à SOS Amitié pour aider lautre », confie Nicole Viallat. On reçoit beaucoup. On apprend un peu sur lhumanité, sur nous-même, sur notre fonctionnement ; on relativise les soucis du quotidien. Il existe une convivialité entre écoutants, nous nous sentons appartenir à une même communauté ».
Que se passe-t-il du côté des demandeurs ? Qui sont-ils ? Quattendent-ils des bénévoles ? « Les personnes qui nous appellent le plus souvent sont âgées de 40 à 60 ans et appartiennent à toutes les catégories socioprofessionnelles » expose Nicole Viallat. « Les chômeurs et les retraités sont nombreux. Il y a celui qui téléphone et qui narrive pas à parler, les mots ne peuvent pas sortir
, celui qui est rassuré par une présence au bout de la nuit
, ceux qui appellent et rappellent parce que cela les aide à vivre et que nous sommes un peu leur famille
, celui qui insulte
, celui qui menace
». « Nous accueillons des hommes et des femmes âgés de 30 à 60 ans, explique Florence Picard, davantage de femmes aujourdhui. Notre public est très diversifié. Nos visiteurs ponctuels sont issus de la classe moyenne, certains travaillent. Ils viennent pour des problèmes provisoires et précis (difficultés de vie familiale, de harcèlement au travail, par exemple). Nos visiteurs réguliers sont en invalidité ou nont pas dactivité professionnelle. Ils sont très seuls et ont une vie sociale extrêmement réduite. Ils ont un domicile, sont soignés. Ils sont souvent dans une démarche thérapeutique. Nous leur permettons de ne pas sombrer complètement, de rester chez eux, de moins se médicaliser. Ils nous parlent de leur solitude, de leur incapacité à construire un couple ; nous sommes un lieu qui remplace tout ce quils nont pas. Quelquefois, nous accueillons des sans-domicile-fixe ; ils entrent pour passer un moment ou parce quil fait trop froid dehors ».
Pierre vient régulièrement à la Porte Ouverte ; il témoigne de son expérience. « Fils unique, jai perdu mes parents, je nai plus dattache familiale. Je travaille en CDD comme décorateur, magasinier
, les relations avec mes collègues sont distantes. Dans mon entourage, je nai pas de personnes auxquelles me confier ; je ne peux pas leur demander la même chose quà la Porte Ouverte
Cest quasiment une nécessité pour moi de venir ici pour parler (il marrive aussi de téléphoner à SOS Amitié). Je me sens compris et écouté. Je peux dire mes angoisses, mes états dâme et mes douleurs, parce que cela reste dans lanonymat. Jai plus de feeling avec certains interlocuteurs, je suis plus réticent, plus distant avec dautres mais cest plus riche davoir plusieurs échanges. On parle trop de la misère et de la solitude en termes médiatiques et pas assez des réalisations positives. La Porte Ouverte apporte une assistance précieuse à ceux qui sont dans une situation délicate et difficile ».
De nombreuses associations découte, de soutien et dinformation téléphonique se sont développées ces deux dernières décennies. Le premier colloque de la téléphonie sociale qui sest réuni à Paris, au siège de lUNESCO, les 13 et 14 novembre derniers, témoigne de lactualité et des enjeux politiques de cette nouvelle intervention sociale. Une enquête du CREDOC (décembre 2001) révèle que plus de 2,5 millions de personnes ont eu recours à ces associations, 18 % serait prêts à le faire si besoin était. Voilà un large public potentiel à saisir pour le secteur associatif. SOS Amitié et la Porte Ouverte sont reconnues associations dutilité publique, leurs expériences et leurs réflexions, menées avec lappui de professionnels, semblent garantir le sérieux de leurs actions. En est-il et en sera-t-il de même pour toutes ces associations qui fleurissent sur le marché ? À trop vouloir faire de lécoute, ne finirait-on pas par galvauder celle-ci ? Répondre dans lurgence à langoisse de personnes en souffrance, nest-ce pas les détourner de la possibilité dun travail approfondi et continu avec des professionnels ? Ces personnes sont-elles systématiquement et suffisamment informées des règles de fonctionnement des associations, lorsquelles prennent contact avec elles pour la première fois ? Les ruptures dans linstant ne risquent-elles pas dêtre traumatiques, vécues comme des abandons par le solliciteur, dautant plus quelles ne peuvent pas être reparlées avec le même interlocuteur ? Le débat reste ouvert
Et si lexpérience de ces associations, invitait en retour, les travailleurs sociaux à interroger leurs pratiques : quelle qualité daccueil proposent-ils aux usagers, quel traitement réservent-ils à lurgence, quels choix de travail posent-ils ?..
Anne Catal
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