« On a peur de vous, les vieux », avoue un jeune, « parce que vous avez un passé »
« Mais vous, vous avez lavenir », rétorque lancien
« Notre avenir, cest le chômage », se désespère lado
« Mais nous, notre avenir
cétait la guerre », rappelle le vieux.
Ils ont commencé à parler, et tout est maintenant ouvert. Des choses intéressantes vont pouvoir se passer. Parfois, on ne sait pas très bien comment les nommer : les Anciens, les Âgés, les Aînés, les Seniors, les Vieux, voire les Xueiv (si, ça existe), les Personnes âgées ? Ceux-là, en tout cas, dans la relation quils peuvent proposer aux autres générations, peuvent-ils contribuer, au renforcement du tissu social ? (lire l'interview de Bernard Penot). Prenons quelques exemples concrets.
Un Centre de rencontre des générations réunit, en Sologne, des personnes dhorizons et dâges différents pour renouer les liens entre les générations ; sur place, tout au long de lannée, se retrouvent des jeunes en classes de découverte ou en vacances, ou des enfants du village, et des personnes âgées en séjours temporaires ou prolongés. Repas en commun, veillées, jeux, animations communes, soirées théâtre ou conte, ateliers divers (1)
Le lieu peut ainsi accueillir soixante personnes âgées, 20 en hébergement temporaire, 40 en prolongé. Les possibilités offertes sont variées : une famille du coin peut par exemple organiser un repas à quatre générations, un dimanche ; une classe primaire et un groupe de résidents dune maison de retraite peuvent y préparer un voyage commun ; un jeu de piste peut amener des jeunes à découvrir comment tel vieux monsieur vivait il y a soixante ans ou comment cette vieille dame a appris la géographie et les départements français
Etc. Le centre est également un lieu de recherche et de soutien aux intervenants, quils soient travailleurs sociaux, professionnels de santé ou personnels de soins et daide à domicile.
Le Relais Mamie-Maman (2) propose une expérience de « lien social intergénérationnel dans la vie locale » à Taverny (Val dOise), en proposant aux parents en difficulté une aide, occasionnelle et temporaire, sous la forme de garde (trois heures maximum) des très jeunes enfants, à leur domicile, en particulier à larrivée dun nouveau-né. Des situations de maltraitance, du fait de la fatigue ou de la déprime de jeunes mères, peuvent être ainsi évitées ; les parents denfants handicapés, ceux denfants jumeaux peuvent être, à certains moments, particulièrement intéressés. Plus encore, le relais offre des échanges de savoir-faire entre retraités et jeunes parents. Des groupes se sont formés, mixtes, pour un travail sur la mémoire, ou sur leuro. Les bénéfices en sont évidents : pour les retraités, il sagit de « repousser les effets du vieillissement » ; pour tous, de combattre isolément et solitude. « Ainsi, au lieu que les retraités se demandent ce que la société peut faire pour eux, ils seraient conduits à se demander ce quils peuvent faire pour elle », énonce dailleurs le préambule dune Charte des retraités tabernaciens (de Taverny, NDLR).
Fondée en 1998, lassociation Grands-Parrains et petits filleuls (3) se propose en une sorte de parrainage de « créer une relation affective et, si possible, durable entre des enfants privés ou éloignés de leurs grands-parents et des personnes, en général retraitées, disposées à se comporter à leur égard comme le feraient les « papis et mamies » qui leur font défaut ». Les retraités concernés même jeunes ! proposent leur temps, leur savoir, leur soutien. Aujourdhui, ils ont 500 enfants en attente, et cherchent activement dautres « grands-parents de cur ». 50 % des demandes, nous indique une responsable, émanent de familles monoparentales.
Une autre association, Grandparenfant (4) 130 adhérents, dont « seulement » un tiers de personnes âgées convie enfants, parents et grands-parents à débattre de la citoyenneté, du passage à leuro, ou encore de lévolution de la communication
Elle assure des activités de soutien scolaire, ou des ateliers dexpression. Un atelier théâtre a réuni des personnes de 7 à 73 ans pour un travail sur le thème Nécessité de la différence. Et depuis lan dernier, un Estamémoire propose des rencontres intergénérationnelles, sur des thèmes profonds : il y a quelques mois, sur le thème Modèles et références, des pré-ados et ados ont pu poser des questions, sur le sens donné à leur vie, à un militant syndicaliste, un fan dElvis Presley ou un bénévole des Restos du cur (et vice-versa). Une autre rencontre a eu lieu sur le thème, ô combien délicat, Rencontres amoureuses et sexualité
En début dannée, une radio locale est venue enregistrer le débat
Dynamique, lassociation édite un petit canard de huit pages.
Puissants (800 000 adhérents), les responsables de la Fédération nationale des clubs daînés ruraux (5) se veulent « porteurs de valeurs fortes, entre tradition et modernité, relais indispensable de notre société » : ils estiment que les sujets de partage avec les plus jeunes générations sont nombreux, de la pâtisserie à lécologie, en passant par le patrimoine, etc. Ils plaident pour lutilité des cours déconomie familiale entre les personnes dun certain âge et les publics en difficulté : « plutôt que de donner des confitures (comme aux restos du cur), apprenons aux personnes à les faire ». Des ateliers décriture mêlant les âges peuvent éclore ici ou là, et fabriquer des contes.
Soutenue par lassociation De 7 à 97 ans, la Ferme des Vigneaux (6), à 10 km de Vierzon, accueille « seniors et juniors » pour que « limagination, la créativité, la spontanéité des uns sallient à lexpérience et au savoir-faire des autres », via par exemple la découverte de la nature, de la vie à la ferme, de la pêche ou de la cuisine, de la musique ou du théâtre, en tout cas de la rencontre avec lautre.
Accordâges (7), dans la région parisienne, organise des ateliers mémoire sur un quartier dimmigration algérienne : les migrants âgés, qui manquent de visibilité sociale et culturelle mais ont beaucoup de choses à apporter, sont interrogés par des jeunes, et des projections (« Le Gône du Chaaba », par exemple) sont proposées pour supporter les débats. À partir dun travail élaboré par dix jeunes et vingt retraités, en lien avec le cadre scolaire, ce travail de recueil de paroles doit donner lieu, en octobre 2002, à une vidéo et une exposition.
Un dernier exemple : dans le Nord, des militants du Planning familial et de la CFDT créent avec des bénévoles des Petits frères des pauvres, voici vingt ans, lassociation Vieillir autrement (8) : ils constatent que dans certains quartiers, le climat se détériore, une des causes premières de conflit entre générations étant le bruit des uns supporté par les autres. Ils sengagent alors dans la mise en place dune médiation intergénérationnelle, mais auront beaucoup dautres idées : organiser des visites à la maison de retraite pour les enfants du centre social, ou faire recueillir par des adolescents les récits des habitants du foyer Sonacotra, les mettre en page et les illustrer
Etc., etc. Les expériences se sont multipliées ces derniers temps.
En février 2002, lUnion des écoles de grands-parents européens (9) organisait une journée déchanges intitulée Grands-parents et lien social. De nombreuses initiatives beaucoup de celles citées ci-dessus, et dautres
ont été exposées ont fait apparaître que, pour ces grands-parents au moins, une des fonctions essentielles de leur génération consistait à « être un atout nouveau dans le lien social, dans le lien contributif à la qualité de la vie, aux liens inter-humains, à la solidarité ».
On a pu y entendre les seniors se défendre de vouloir faire « à la place de » même si certains évoquent les « travailleurs sociaux débordés » , mais revendiquent en général haut et fort leur partenariat avec les travailleurs sociaux ou lécole. De même, lorsquun bénévole rencontre une situation de maltraitance quelle concerne une personne âgée ou un enfant il se doit de transmettre aux services sociaux
À létranger, des expériences existent, qui peuvent enrichir la discussion : au Canada, par exemple, certaines fenêtres arborent des signaux distinctifs indiquant les lieux où les enfants peuvent trouver de laide sils en ont besoin
Dans ses conclusions, la présidente de lEGPE, Marie-Françoise Fuchs, proposera quelques pistes : imaginer dautres formes de voisinage allant même jusquà inventer un « covoisinage » , renforcer le lien des générations entre elles en prévision du grand âge, élaborer des modules de formation permanente, favoriser lémergence dune contribution des grands-parents à la vie civile en décidant dun certain nombre dinitiatives nouvelles, telles que la création dun CIDSeniors, sur le modèle du CIDJ (Centre dinformation et de documentation de la jeunesse), ou lédition dun guide annuel récapitulant les différents mouvements de proximité et de citoyenneté. Un annuaire, fréquemment mis à jour par les municipalités, pourrait de même faire connaître les besoins pour déventuelles missions ou intérims : « avant-hier, une association de quartier me confiait quils avaient répertorié plus de 150 enfants qui auraient besoin dun grand-parent pour les chercher à lécole et les ramener ou chez eux, ou à un CMPP, ou autre »
Et de conclure sur le fait que les politiques, les travailleurs sociaux, les associations et les individus peuvent favoriser « lémergence dune contribution des grands-parents à la vie civile », sous forme dun plus non négligeable pour la génération des plus anciens, comme pour celles qui les suivent. Tout cela, pour que des cadres, voire des structures émergent, demande beaucoup de travail. Et en amont, la reconnaissance du bien-fondé dun tel outil.
« On assiste depuis quelques années à une redécouverte du rôle de la famille dans le soutien quelle apporte aux personnes âgées et plus largement, à une réévaluation des solidarités entre générations », estime le sociologue Alain Rozenkier, qui participe à des recherches sur le vieillissement à la Caisse nationale dassurance vieillesse (CNAM). En effet, la chose est dans lair du temps. Le programme 2002 de lUniversité permanente de Paris qui propose aux retraités et préretraités des activités culturelles prévoit ainsi une filière Parentalité / Grand-parentalité consacrée aux relations entre générations et à la transmission des valeurs.
Joël Plantet
(1) Domaine de Mont-Evray - 41600 Nouan-le-Fuzelier. Tél. 02 54 95 66 00. montevray@aol.com
(2) Relais Mamie-Maman (Madame Viaud) - CCAS -105, rue du Maréchal Foch - 95150 Taverny. Tél. 01 34 18 72 18.
(3) Grands parrains et petits filleuls - 15, rue des Épinettes - 94240 LHaÿ-les-Roses. Tél. 01 45 46 60 66.
(4) Grandparenfant 36, rue Léon Jouhaux 59290 Wasquehal. Tél. 03 20 89 82 93.
(5) Fédération nationale des clubs daînés ruraux - 24, rue dAnjou - 75008 Paris. Tél. 01 44 56 84 67.
(6) Ferme des Vigneaux - Saint Laurent - 18330 Neuvy sur Barangeon. Tél. 02 48 51 53 42.
Siège social - 29, Boulevard Auguste-Blanqui - 75013 Paris. Tél. 01 45 65 97 55.
(7) Accordâges - 8, rue du Faubourg Poissonnière - 75010 Paris. Tél. 01 47 70 79 67.
(8) Vieillir autrement - 61, rue de la Justice - 59000 Lille.
(9) EGPE - 12, rue Chomel - 75007 Paris. Tél. 01 45 44 34 93. egpe@wanadoo.fr.
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