LInsee lavait bien précisé : lancien système de formation renforçait les inégalités dans la mesure où il bénéficiait dabord aux salariés les mieux formés et les mieux intégrés dans leur emploi. On peut le dire autrement : 40 % des personnes actives ont un niveau de formation ne dépassant pas le CAP ou le BEP : pourtant, leur vie professionnelle leur a donné de la compétence
Depuis la loi du 20 juillet 1992, laccès aux diplômes pouvait se faire par validation des acquis professionnels. Le texte autorisait des personnes ayant exercé des activités professionnelles pendant cinq ans dêtre dispensées de certaines épreuves constitutives dun diplôme, dans des rubriques telles que lenseignement technologique et professionnel, lenseignement supérieur, lagriculture ou encore la jeunesse et les sports.
La nouvelle loi de modernisation sociale en a fait un droit individuel. Petite révolution, bouleversement culturel ? La VAE doit permettre dobtenir directement ou avec un complément de formation, un diplôme ou un titre correspondant aux savoirs et aux savoir-faire acquis à travers lexpérience, que ce soit un travail rémunéré ou une activité bénévole comme un engagement associatif, syndical
. Et les cinq années dactivité professionnelle exigées passent à trois.
Il existe aujourdhui environ 3000 certifications. Géré par une commission dans laquelle siégeront les partenaires sociaux, un répertoire national des certifications professionnelles distinguera les certifications elles-mêmes des formations qui y conduisent. Il senrichira progressivement jusquà engranger toutes celles qui existent, estimées à près de 7000 par le secrétariat à la Formation professionnelle.
Sont concernés au premier chef les salariés quils soient en CDI ou en CDD, voire intérimaires mais aussi les agents publics, titulaires ou non, ou encore les membres des professions libérales, les artisans et les travailleurs indépendants. Il est possible maintenant daccéder directement à un cursus de formation sans justifier du niveau détudes ou des diplômes et titres normalement requis.
Tous les lieux ayant une mission générale dorientation et dorientation professionnelles agences nationales pour lemploi, CIO, CIDJ, missions locales, PAIO
se doivent de renseigner sur la VAE, sur la réglementation des diplômes et des titres, et sur les droits en matière de formation professionnelle continue. Des « points-relais conseil en VAE » commencent à apparaître dans les régions.
Après avoir choisi accompagné par un conseiller la qualification vers laquelle il peut tendre, le demandeur sera dirigé vers un « service valideur », qui officialisera la candidature. Un jury indépendant composé denseignants et de professionnels délivrera au final le titre requis. Un délégué syndical, un conseiller prudhomal dans nimporte quelle branche professionnelle peut par exemple obtenir une licence en droit au bout dun an de parcours individualisé ; un emploi-jeune ou une auxiliaire de vie pourront également voir reconnue leur professionnalisation.
Votée le 18 décembre 2001, la loi a été promulguée le 17 janvier 2002 (lire encadré). Elle précise les procédures pour ce qui concerne la constitution des dossiers, celle des jurys pour lensemble des titres et des diplômes ainsi que pour lenseignement supérieur ; elle détermine les modalités de la création et de la gestion du répertoire national des certifications ; elle met en place une commission nationale de 42 membres, représentants des ministères, partenaires sociaux, représentants des chambres consulaires ou des Régions, personnalités qualifiées. Elle précise également la nature du congé rétribué pour la validation des acquis comme pour le bilan de compétences.
Chaque université a nommé un Monsieur ou une Madame VAE. En février 2002, une campagne dinformation a pris la forme dune annonce dans soixante et un titres de la presse régionale, proposant de « transformer [son] expérience en diplôme ». Des dépliants et des guides ont été mis à la disposition du public dans 4000 points daccueil, services académiques, services de lemploi ou antennes du conseil régional.
Au départ, un constat préoccupant : massification des besoins sociaux, recul dans les recrutements des niveaux III (éducateurs spécialisés, éducateurs de jeunes enfants, éducateurs techniques spécialisés, assistants de service social, animateurs socioculturels et conseillères en économie sociale et familiale) au profit de niveaux IV (moniteur éducateur) et V (aide-médico-psychologique), tassement du nombre des diplômés, loi sur les trente-cinq heures et prévision de départs en retraite massifs (augmentation de 63 % dans la période 2003-2007 et de 130 % dans la période 2008-2012, selon toutes les études prospectives).
Dans ce contexte, toutes les voies daccès à la qualification doivent être explorées, indiquent ainsi Michel Chauvière et Didier Tronche, qui ont dirigé un ouvrage collectif sur la question (1). Rappelant que « la compétence nest jamais définitivement certifiée par un diplôme mais quelle a besoin dune continuité dadaptation tout au long de la vie professionnelle », les auteurs avaient, avec dautres, lancé une association dotée dun sigle programme, Cest la qualification quil faut développer (CQFD). Celle-ci avait réuni quelques centaines de personnes à lUnesco en septembre 2000, et ce sont les travaux des ateliers de cette manifestation qui ont fourni la moelle épinière de louvrage.
Les nouveaux métiers de lintervention sociale ont « brisé lhégémonie fragile du travail social installé » ; plus encore, certains modes daction dans le domaine de la politique de la Ville, par exemple ont dilué les frontières de la professionnalisation et, ajoute Michel Chauvière, « font douter plus dun de lutilité du salariat social assurant des missions de service public ».
Pour les militants de CQFD, il est stérile dopposer qualification et compétence : « Les compétences sont au cur même de toute qualification qui, en retour, les bonifie (quelles aient été acquises par la formation ou par lexpérience), les attache à la personne, les rend recyclables dans une perspective légitime de carrière et surtout les intègre dans une conception démocratique de la politique sociale ».
Et un observateur extérieur pourra, selon les auteurs, déplorer une mauvaise gestion des qualifications, des compétences, des savoir-faire dans le travail social, en une « lourde perte dintelligence collective ». Alors, dans ce paysage inquiet, bouleversé, en mutation, que va apporter la VAE ?
À linitiative du Fonds dassurance formation de la branche sanitaire, sociale et médico-sociale non lucrative (Promofaf) et de lUnion nationale des instituts de formation du travail éducatif et social (Unités), six centres de formation ont permis en 1998 de faire accéder au diplôme daide médico-psychologique (AMP) seize candidats qui avaient exercé une activité professionnelle en rapport avec le métier dAMP pendant trois ans et qui avaient bénéficié dallégements de formation allant de 19 à 36 %.
Lexpérience avait montré que la réussite dépendait avant tout de lengagement des associations employeurs, de limplication forte des salariés, et aussi de la qualité de la coopération entre accompagnateurs, jurys de validation et centres de formation.
« Le terme validation des acquis de lexpérience est préféré à celui de validation dacquis professionnels , estiment par ailleurs les rédacteurs, « dans la mesure où il prend également en compte les talents qui sont le produit dune histoire singulière : parcours scolaire, vie familiale, engagement social, identité culturelle, vie professionnelle
». Mais, prévient-on, la construction des référentiels manquants (de professionnalisation, de certification, de formation) ne sera pas suffisante, si elle nest pas accompagnée dune véritable volonté politique, la validation des acquis étant un « enjeu politique majeur dans lequel les salariés, les associations gestionnaires demployeurs, lappareil de formation, les ministères concernés doivent sinscrire ».
Daniel Terral, un des nombreux participants, donne un exemple : dans un lieu daccueil et de soins pour enfants polyhandicapés, un adolescent développe une relation forte et structurante avec un agent dentretien. Linstitution peut-elle exploiter cette voie ? Comment reconnaître la valeur de la compétence additive dont est porteur cet homme et comment la certifier ? Tout lenjeu est là.
Fin février 2002, lAssociation française des organismes de formation et de recherche en travail social (AFORTS) se déclarait dailleurs favorable à la mise en uvre de la VAE pour lensemble des diplômes professionnels, en appréciant « lesprit douverture et de promotion sociale quelle représente ». Sans surprise, elle souhaitait que ceux-ci « maintiennent leur niveau dexigence et de qualité », tout en précisant quelle participera à lélaboration de référentiels de formations et de métiers.
Joël Plantet
(1) Qualifier le travail social, sous la direction de Michel Chauvière et de Didier Tronche, Dunod, mars 2002.
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