Le 14 mars 2002, après un procès de dix jours, François Supéri, ex-directeur de Cheval pour Tous, a été condamné par la cour dassises du Haut-Rhin, à douze ans de réclusion criminelle, pour viols sur mineurs, assortis dun suivi sodio-judiciaire pendant cinq ans avec injonction de soins et interdiction définitive dexercer des activités professionnelles ou bénévoles au contact de mineurs. Se termine ainsi une aventure qui a divisé, à la fin des années 90, le petit monde de la protection de lenfance. Les uns ont défendu jusquau bout cette ferme du Climont quils considéraient comme une véritable dernière chance. Pas moins dune quarantaine de magistrats, de vingt départements différents lui ont adressé, huit années durant, plus de 150 adolescents parmi les plus incontrôlables, dont ils ne savaient que faire. Dautres se sont progressivement inquiétés des dérives autoritaires et violentes dun personnage, qui pour être charismatique et séduisant, nen représentait pas moins, à leurs yeux, le prototype même de ce quils ne voulaient pas offrir comme alternative. Les adolescents qui étaient adressés à Cheval pour Tous étaient certes complètement déstructurés, mais ils estimaient que leur resocialisation ne devait pas passer par la concentration extrême des problématiques (jusquà 50 jeunes en même temps) et les méthodes violentes qui étaient utilisées.
Quand, en juin 1988, François Supéri fonde Cheval pour Tous, il le destine à un large public denfants. En 1991, il y reçoit son premier adolescent en difficulté que lui adresse un lieu de vie voisin. En 1993, il en admet 10. En 1998, il en héberge 40. Il se voit bien alors essaimer à travers la France et superviser des structures surs. Cette croissance inquiète les autorités de tutelle (dont le département du Bas-Rhin qui a demandé en 1995 une fermeture administrative). Des inspections sont diligentées. Elles ne concluent pas par un avis défavorable. Pour autant, lagrément administratif nest pas accordé. Cela nempêche pas de nombreux jeunes de se voir confiés à Supéri. Cest au cas par cas que les financements sont accordés, quand les services du ministère de la Justice ou des différents départements nont plus dautre solution pour tel ou tel jeune. Tout nest pas clair à Cheval pour Tous. Des plaintes pour maltraitance sont déposées. Elles sont classées sans suite. « Le travail que je faisais avec les mineurs pouvait permettre à un môme déstructuré de fantasmer un rapport malsain » affirme François Supéri dans un livre paru en 1998 (1). Il y décrit comment le fait de déshabiller et doucher un adolescent complètement alcoolisé avant de le coucher lui vaut une plainte pour abus sexuel. « Depuis le jour de cette fameuse plainte, jai établi des règles dune grande rigueur : ne jamais mettre la main sur une épaule sans la présence dautres adultes, ne jamais laisser une porte close sur un enfant et un adulte, protéger le corps des regards et des nonchalances, comme par exemple se balader en caleçon ou en serviette de bain dans les couloirs et puisquil le faut, laisser un gamin sendormir tout habillé. » (p.72) Tout semble donc être rentré dans lordre.
Jusquà ce soir de février 1999, où un ancien mineur placé à Cheval pour Tous craque devant un patron de café quil connaît bien. Il se met à pleurer et révèle les viols et agressions sexuelles qui durent depuis des mois. Les gendarmes prévenus, recueillent le témoignage du jeune homme et se mettent à la recherche dautres victimes. Ils iront interroger danciens pensionnaires de Supéri, incarcérés entre temps. Certains refusent de parler ou de porter plainte contre celui qui leur a servi de repère et quils continuent à respecter, malgré tout. Sept jeunes se constituent partie civile. Les témoignages sont accablants. Les adolescents, sur qui le directeur jette son dévolu voient leur sort saméliorer : règles de déplacement moins strictes, conditions de confort moins sévères, petits cadeaux (bijoux, vêtements, permis de conduire), promotions allant jusquà lembauche comme éducateurs du centre
Car, pour faire face au public quil accueille, Supéri ne sentouraient pas de professionnels de léducation spécialisée. Il en avait reçu plusieurs qui sétaient portés candidats pour travailler dans son établissement : « Une excellente formation théorique mais [ils] étaient parfaitement inefficaces en pratique [
] pour caricaturer, il y a les intellectuels surgis dune autre ère et qui font bien rigoler les « petites brutes » des quartiers chauds. Il y a ceux qui sont bourrés de certitude, ceux qui doutent en permanence, il y en a même qui sont un peu tout cela à la fois, alors si déjà, dans leur tête, la vie nest pas simple, sur le terrain ça promet ! » (p.72). Non, la qualité de ses encadrants quil préfère appeler « animateurs » cest « être capable de marcher dans la neige, de résister physiquement, daffronter des gamins qui peuvent être dangereux, cest ça le vrai boulot déducateurs ou danimateurs, la vraie mission » (p.151). « Ils ont une carrure qui impressionne et ils nont pas peur de la bagarre » (p.145).
Ce qui sest passé avec Cheval pour Tous fait beaucoup penser au vaste mouvement de sympathie qui entoura les débuts du Patriarche. Les arguments qui justifièrent à lépoque ce qui est devenu depuis une redoutable (et riche) secte furent réutilisés au bénéfice de Supéri : culpabilité face aux manques de la société pour prendre en charge les toxicomanes ici, les incasables là. Originalité des méthodes antipsychiatriques ici et anti-institutionnelles là. Large soutien des acteurs impliqués dans la lutte contre la drogue ici et collaboration dune kyrielle de juges et déducateurs là. Il faut reconnaître que laspect contenant tant vanté par les partisans de Cheval pour Tous fut aussi très rassurant pour les magistrats. À une époque où de plus en plus de structures dhébergement refusent ou rejettent les mineurs violents qui explosent les institutions traditionnelles, en voilà une qui non seulement les acceptait mais les gardait ! Précipitation, utilisation de lexistant à défaut de mieux. Le conseil général et la PJJ « refusaient de me payer le prix de journée. Mais le soir même on mappelait pour que je prenne un gamin en urgence. Il y a des moments où ils auraient payé nimporte quel prix pour que jaccepte » a déclaré Supéri à son procès. En 1997, il fait appel à certain nombre de personnalités (dont Jean-Pierre Rosenczveig) pour laider à restructurer son lieu de vie. Authentique désir dévolution ou manipulation en faisant appel à des autorités susceptibles de lui servir de caution ? On ne le saura jamais. Tout comme cet aveu dun changement dattitude dun homme qui affirme avoir pris conscience, à partir de 1996, de la gravité de ses actes et qui décide de ne plus soumettre les nouveaux venus à ses exigences sexuelles. « Un directeur peut devenir fantomatique, se transformer en gourou ou encore user de son indéniable pouvoir sur les gamins pour leur faire faire nimporte quoi » affirme encore Supéri dans son livre. Faut-il lire ces propos comme une manipulation perverse ou un aveu que lon na pas su décoder à temps ? Il serait, en tout cas, trop facile aujourdhui de se contenter dune simple condamnation bien pensante qui permettrait de jeter un voile pudique sur le contexte qui a aussi permis ces dérives. Larbre, aussi ignoble soit-il, ne doit pas cacher la forêt. Ce qui est arrivé avec Cheval pour Tous constitue sans doute la démonstration des conséquences de notre incapacité à répondre dans les meilleures conditions au défi que nous lancent ces jeunes « incasables » qui mettent en échec le dispositif de protection de lenfance.
Jacques Trémintin
(1) « Ces enfants quil faut grandir » François Supéri, TF1 éditions, 1998.
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