« Tu devrais reprendre des activités, prendre contact avec des copains, faire du bénévolat dans une association, tu devrais me disent mes amis, empreints de compassion pour maider à retrouver un rôle dans la vie », raconte Paul, 42 ans, actuellement suivi dans un CMP (centre médico-psychologique) pour dépression. « Pour une personne en dépression, lever un bras paraît insurmontable. Tout lui fait peur, la dépression est une sorte de handicap. Elle provoque de limpuissance, un risque dexclusion. Sans soutien extérieur, la désocialisation peut mener à la clochardisation et même au suicide », explique-t-il. « Malheureusement, lorsquon est en dépression, on se sent rejeté. La dépression provoque la peur. Nous sommes tous très sensibles à limage que nous recevons des autres, elle éveille des points sensibles et des angoisses non réglées. Nous nous identifions à lautre et le rejetons », continue Paul. « Il faut reconnaître quune personne en dépression peut sembler ambivalente. Elle dit à la fois : « Je suis nulle, je ne représente plus rien pour les autres » et « Je touche le fond de la piscine, quand je remonterai à la surface, je serai beaucoup plus forte et plus vivante ». Cette dernière possibilité lattrait et la fascine, mais elle na pas la force dagir ou de réagir, ce qui provoque lincompréhension de son entourage. »
Dépression signifie abaissement. « On parle de dépression atmosphérique lorsque la pression atmosphérique diminue et annonce le mauvais temps », explique le Dr Patrick Lemoine, psychiatre (1). « Un creux dans le terrain est une dépression géologique et la diminution du nombre des globules blancs dans le sang traduit une dépression immunitaire. La dépression dite nerveuse est par définition un abaissement durable et plus ou moins invalidant de lhumeur qui devient pathologique et nécessite des soins ». Il ne faut pas confondre le sentiment de tristesse éprouvé lors de la perte dun être cher, dun licenciement ou dune rupture amoureuse avec la dépression. La tristesse est un état affectif pénible, qui envahit lesprit et lempêche de se réjouir, mais il sagit dun sentiment normal. « Le cafard, le spleen, labattement sont des manières de se comporter, de réagir face à une insatisfaction, un événement, quil soit intérieur ou extérieur. Ce sont aussi des manières de communiquer aux autres ses états dâme », explique Patrick Lemoine. La réaction à un deuil est une manifestation habituelle, et même souhaitable, lorsquune personne est confrontée à la disparition dun être cher. Elle est à distinguer de la dépression. Celle-ci provoque un sentiment de tristesse et une incapacité à réagir. Elle entraîne un ralentissement de lesprit, des troubles du sommeil, de lappétit, de la sexualité. « Quand on est déprimé, on a lesprit comme scotché, englué, soudé. On est dans limpossibilité dentreprendre la moindre activité suivie. Plus question de lire un bouquin, surtout sil est long, ou de suivre un film de bout en bout. Lavenir est non seulement bouché, mais il nexiste plus. Et puis, il y a cette douleur morale, cette culpabilité infâme qui amène de sombres pensées, des idées noires, des idées den finir. Et des gestes parfois irréparables », explique Patrick Lemoine.
La dépression peut revêtir des formes diverses, ce qui parfois la rend difficile à diagnostiquer, certaines personnes seront très tristes, dautres pas, certaines calmes, dautres agitées Le plus souvent les signes sont physiques (fatigue permanente, problèmes de sommeil et dappétit, douleurs, sensations doppression) ; psychologiques (pessimisme et vision négative de lexistence, de soi-même, de lavenir. Idées de mort) ; comportementaux (difficultés à agir, problèmes pour démarrer une activité ou pour persévérer, difficultés de concentration et de mémoire et de communication : besoin de solitude, fatigue à parler et à expliquer, sentiment dêtre incompris) ; émotionnels (absence denvie, incapacité à prendre du plaisir comme dhabitude, émotion triste permanente ou très fréquente). La perte de la capacité à se projeter dans lavenir avec limpossibilité danticiper est la principale marque de la dépression. Cette maladie, on laura compris, est une terrible souffrance au quotidien. Cest aussi une pathologie de la volonté. Patrick Lemoine insiste « Demander à un déprimé de se secouer, cest comme demander à un aveugle de voir. Cest pire même car cest rajouter encore de la culpabilité à la culpabilité en laissant croire au déprimé que cest de sa faute sil ne va pas mieux et que sil le voulait vraiment il pourrait sen sortir seul, sans traitement ».
LOrganisation mondiale de la Santé (OMS) estime quune personne sur dix sera touchée par la dépression dans sa vie et considère cette maladie comme une priorité de santé publique. La dépression peut présenter différentes formes en fonction de lâge, du sexe, de la culture, de lhistoire personnelle de chacun, de lhérédité. De lenfant à la personne âgée, chaque individu peut, à un moment ou à un autre, en souffrir. Quelles en sont les causes ? « La pensée, les états dâme sont engendrés par le cerveau et rien ne peut survenir sans activation des neurones et mise en jeu des processus chimiques », indique le docteur Lemoine. « Les pensées, les émotions, lhumeur, les sentiments dépendent dun équilibre subtil de substances plus ou moins bien connues ». Les chercheurs sont aujourdhui capables de mettre en évidence des modifications dans la chimie cérébrale du patient déprimé, comme par exemple un déficit dans la transmission de la sérotonine, une substance indispensable au bon fonctionnement psychique. Il existe une forme de dépression primitive, spontanée, sans raison connue ni facteur déclenchant et une autre, secondaire, liée à un élément intérieur ou extérieur. Il est très important de rechercher ce type de facteur pour traiter la source de la dépression. Cette maladie est fréquemment associée à dautres problèmes psychologiques, comme lanxiété, la prise dalcool ou les problèmes de somatisation.
Les traitements sont variés et généralement efficaces. Ils reposent sur les médicaments antidépresseurs, sur laide psychologique et la psychothérapie. « Un antidépresseur à lui seul ne guérira jamais un déprimé », écrit le psychiatre Édouard Zarifian (2). « Il faut aussi que sinstaure une relation soignante dans laquelle le médicament est un élément nécessaire mais pas suffisant. Un travail psychologique daccompagnement est indispensable, parfois poursuivi dans certains cas précis, une fois lhumeur rétablie par une psychothérapie. Il faut aussi que lentourage soit aidé pour comprendre et admettre ce qui se passe. Dans le cas de la dépression, la guérison obéit de manière flagrante à la triple nécessité dune parfaite concordance entre lavis du médecin, celui du malade et celui de son entourage. Au « vous êtes guéri », doit correspondre un « je me sens guéri » et un « il est guéri » »
Lors de la présentation du plan sur la santé mentale en conseil des ministres en novembre 2001, Bernard Kouchner, ministre délégué à la Santé, a annoncé lélaboration dun programme spécifique « de repérage précoce et de traitement de la dépression » en 2002.
Katia Rouff
(1) Je déprime, cest grave docteur ? Comprendre et soigner la dépression, Dr Patrick Lemoine, éditions Flammarion 2001
(2) Des paradis plein la tête, Édouard Zarifian, éditions Odile Jacob, 1994 et éditions Poches Odile Jacob, 2000.
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