Numéro 615, 28 mars 2002

La dépression : une maladie douloureuse

C’est par définition un abaissement durable et plus ou moins invalidant de l’humeur qui devient pathologique et nécessite des soins médicamenteux et psychologiques


« Tu devrais reprendre des activités, prendre contact avec des copains, faire du bénévolat dans une association, tu devrais… me disent mes amis, empreints de compassion pour m’aider à retrouver un rôle dans la vie », raconte Paul, 42 ans, actuellement suivi dans un CMP (centre médico-psychologique) pour dépression. « Pour une personne en dépression, lever un bras paraît insurmontable. Tout lui fait peur, la dépression est une sorte de handicap. Elle provoque de l’impuissance, un risque d’exclusion. Sans soutien extérieur, la désocialisation peut mener à la clochardisation et même au suicide », explique-t-il. « Malheureusement, lorsqu’on est en dépression, on se sent rejeté. La dépression provoque la peur. Nous sommes tous très sensibles à l’image que nous recevons des autres, elle éveille des points sensibles et des angoisses non réglées. Nous nous identifions à l’autre et le rejetons », continue Paul. « Il faut reconnaître qu’une personne en dépression peut sembler ambivalente. Elle dit à la fois : « Je suis nulle, je ne représente plus rien pour les autres » et « Je touche le fond de la piscine, quand je remonterai à la surface, je serai beaucoup plus forte et plus vivante ». Cette dernière possibilité l’attrait et la fascine, mais elle n’a pas la force d’agir ou de réagir, ce qui provoque l’incompréhension de son entourage. »

Dépression signifie abaissement. « On parle de dépression atmosphérique lorsque la pression atmosphérique diminue et annonce le mauvais temps », explique le Dr Patrick Lemoine, psychiatre (1). « Un creux dans le terrain est une dépression géologique et la diminution du nombre des globules blancs dans le sang traduit une dépression immunitaire. La dépression dite nerveuse est par définition un abaissement durable et plus ou moins invalidant de l’humeur qui devient pathologique et nécessite des soins ». Il ne faut pas confondre le sentiment de tristesse éprouvé lors de la perte d’un être cher, d’un licenciement ou d’une rupture amoureuse avec la dépression. La tristesse est un état affectif pénible, qui envahit l’esprit et l’empêche de se réjouir, mais il s’agit d’un sentiment normal. « Le cafard, le spleen, l’abattement sont des manières de se comporter, de réagir face à une insatisfaction, un événement, qu’il soit intérieur ou extérieur. Ce sont aussi des manières de communiquer aux autres ses états d’âme », explique Patrick Lemoine. La réaction à un deuil est une manifestation habituelle, et même souhaitable, lorsqu’une personne est confrontée à la disparition d’un être cher. Elle est à distinguer de la dépression. Celle-ci provoque un sentiment de tristesse et une incapacité à réagir. Elle entraîne un ralentissement de l’esprit, des troubles du sommeil, de l’appétit, de la sexualité. « Quand on est déprimé, on a l’esprit comme scotché, englué, soudé. On est dans l’impossibilité d’entreprendre la moindre activité suivie. Plus question de lire un bouquin, surtout s’il est long, ou de suivre un film de bout en bout. L’avenir est non seulement bouché, mais il n’existe plus. Et puis, il y a cette douleur morale, cette culpabilité infâme qui amène de sombres pensées, des idées noires, des idées d’en finir. Et des gestes parfois irréparables », explique Patrick Lemoine.

La dépression peut revêtir des formes diverses, ce qui parfois la rend difficile à diagnostiquer, certaines personnes seront très tristes, d’autres pas, certaines calmes, d’autres agitées… Le plus souvent les signes sont physiques (fatigue permanente, problèmes de sommeil et d’appétit, douleurs, sensations d’oppression) ; psychologiques (pessimisme et vision négative de l’existence, de soi-même, de l’avenir. Idées de mort) ; comportementaux (difficultés à agir, problèmes pour démarrer une activité ou pour persévérer, difficultés de concentration et de mémoire et de communication : besoin de solitude, fatigue à parler et à expliquer, sentiment d’être incompris) ; émotionnels (absence d’envie, incapacité à prendre du plaisir comme d’habitude, émotion triste permanente ou très fréquente). La perte de la capacité à se projeter dans l’avenir avec l’impossibilité d’anticiper est la principale marque de la dépression. Cette maladie, on l’aura compris, est une terrible souffrance au quotidien. C’est aussi une pathologie de la volonté. Patrick Lemoine insiste « Demander à un déprimé de se secouer, c’est comme demander à un aveugle de voir. C’est pire même car c’est rajouter encore de la culpabilité à la culpabilité en laissant croire au déprimé que c’est de sa faute s’il ne va pas mieux et que s’il le voulait vraiment il pourrait s’en sortir seul, sans traitement ».

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu’une personne sur dix sera touchée par la dépression dans sa vie et considère cette maladie comme une priorité de santé publique. La dépression peut présenter différentes formes en fonction de l‘âge, du sexe, de la culture, de l’histoire personnelle de chacun, de l’hérédité. De l’enfant à la personne âgée, chaque individu peut, à un moment ou à un autre, en souffrir. Quelles en sont les causes ? « La pensée, les états d’âme sont engendrés par le cerveau et rien ne peut survenir sans activation des neurones et mise en jeu des processus chimiques », indique le docteur Lemoine. « Les pensées, les émotions, l’humeur, les sentiments dépendent d’un équilibre subtil de substances plus ou moins bien connues ». Les chercheurs sont aujourd’hui capables de mettre en évidence des modifications dans la chimie cérébrale du patient déprimé, comme par exemple un déficit dans la transmission de la sérotonine, une substance indispensable au bon fonctionnement psychique. Il existe une forme de dépression primitive, spontanée, sans raison connue ni facteur déclenchant et une autre, secondaire, liée à un élément intérieur ou extérieur. Il est très important de rechercher ce type de facteur pour traiter la source de la dépression. Cette maladie est fréquemment associée à d’autres problèmes psychologiques, comme l’anxiété, la prise d’alcool ou les problèmes de somatisation.
Les traitements sont variés et généralement efficaces. Ils reposent sur les médicaments antidépresseurs, sur l’aide psychologique et la psychothérapie. « Un antidépresseur à lui seul ne guérira jamais un déprimé », écrit le psychiatre Édouard Zarifian (2). « Il faut aussi que s’instaure une relation soignante dans laquelle le médicament est un élément nécessaire mais pas suffisant. Un travail psychologique d’accompagnement est indispensable, parfois poursuivi dans certains cas précis, une fois l’humeur rétablie par une psychothérapie. Il faut aussi que l’entourage soit aidé pour comprendre et admettre ce qui se passe. Dans le cas de la dépression, la guérison obéit de manière flagrante à la triple nécessité d’une parfaite concordance entre l’avis du médecin, celui du malade et celui de son entourage. Au « vous êtes guéri », doit correspondre un « je me sens guéri » et un « il est guéri » »
Lors de la présentation du plan sur la santé mentale en conseil des ministres en novembre 2001, Bernard Kouchner, ministre délégué à la Santé, a annoncé l’élaboration d’un programme spécifique « de repérage précoce et de traitement de la dépression » en 2002.

Katia Rouff

(1) Je déprime, c’est grave docteur ? Comprendre et soigner la dépression, Dr Patrick Lemoine, éditions Flammarion 2001

(2) Des paradis plein la tête, Édouard Zarifian, éditions Odile Jacob, 1994 et éditions Poches Odile Jacob, 2000.


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