La dépression peut-elle se confondre avec la souffrance liée à la précarité ?
Oui, pourtant ce sont deux choses différentes. La dépression est une maladie. Elle doit être traitée avec un antidépresseur et éventuellement une psychothérapie. Dans la dépression, la syntonie aptitude à vibrer avec le milieu ambiant est rompue, la personne déprimée se trouve en dysharmonie avec le contexte. Les paroles réconfortantes la laissent indifférente. La dépression nest pas spontanément réversible, la désespérance liée à la précarité, oui. « Je nai pas de travail, je suis triste, je dors mal, jai des envies suicidaires, je nai pas dappétit, je suis ralenti, mais quon me donne un travail et les symptômes disparaîtront ». Ce nest pas le cas avec la dépression. Bien sûr les choses sont moins simples. Après un certain temps de désespérance, une personne aura besoin de temps pour se reprendre si on lui offre un travail, de même quun déprimé aura plus de risque de se retrouver dans la précarité quun battant. Si on trouve plus de personnes déprimées parmi les exclus que chez les autres, on ne peut pas affirmer pour autant que lexclusion provoque la dépression. Bien sûr elle peut favoriser son émergence, lexclusion rend rarement heureux.
Comment distinguer la dépression de la désespérance liée à la précarité ?
Je ne pense pas quil existe actuellement une échelle correspondant réellement à la situation dexclusion. On risque de diagnostiquer à tort une dépression avec des symptômes de désespérance. Quelle que soit la raison pour laquelle une personne ne dort pas dépression ou inquiétude liée au chômage dans les deux cas il sagit dun trouble du sommeil à peu près identique. Il en va de même pour le ralentissement. Une personne qui sennuie à longueur de journée parce quinoccupée, présentera un ralentissement semblable à celui dune personne déprimée. Est-ce quà force, le fait de rester hors course, hors norme, peut créer une dépression ? Difficile à dire. Aux personnes en situation de précarité que je reçois, je fais une proposition de soins et jobserve comment ils la reçoivent. Cela me permet détablir un distinguo entre le déprimé et la personne en désespérance.
Vous intervenez dans le cadre dun dispositif social. Il y a des travailleurs sociaux, vous êtes le psychiatre. Qui vient voir lusager ?
À lespace territorial (1), le sujet vient dabord pour un problème social, lassistante sociale voit « cette souffrance quon ne peut plus cacher (2) », et dit « allez donc la montrer au psychiatre ». Lorsquil vient me consulter, je suis le seul dont il na rien à attendre. Il vient sans demande et je nai rien à lui offrir. Je lui dis : « Je vends du vent, vous êtes dans la galère et vous ramez, si le vent souffle dans la bonne direction vous pourrez mettre les voiles ! ». Je suis dans un espace de secret où le sujet peut abandonner laccusation de la société, souvent sa raison dêtre. Il arrive en disant : « Je ne vais pas bien, je ne trouve pas de travail », ce qui nest pas faux. Je réponds : « Voyez ça avec lassistante sociale, vous et moi allons voir comment vous faites pour vous mettre dans une situation pareille ». Pour parler de ça, il faut quil nait rien à attendre de moi sinon la relation va être pervertie. Avec lassistante sociale, il doit provoquer un certain seuil de pitié pour quelle lui donne quelque chose, on le voit bien avec les cadres. Si une personne nest pas habillée par Emmaüs ou le Secours Populaire, cest clair, elle naura rien. Si elle se déplace avec un portable, un costume trois pièces et une voiture et dit à lassistante sociale qui gagne moins quelle « je suis pauvre », elle ne va pas supporter. En revanche, si la personne est sale, si possible polie et pas trop alcoolisée, on la recevra parce quelle présente les signes extérieurs évidents de la souffrance. Ce jeu relationnel existe. En tant que psychiatre, si une personne me dit : « Jai faim », je lui réponds : « Comment faites-vous pour en arriver là ? ». Il faut accepter davoir des points de vue différents. Accepter que lexclu, alcoolisé, ne puisse pas entendre lassistante sociale lui dire : « Vous êtes exclu parce que vous buvez » et quil réponde : « Je bois parce que je suis exclu ». Laccueil dans un dispositif social doit permettre à un usager dentendre les différents points de vue. Après, il en fait ce quil veut.
Vous écrivez : « Les troubles que présentent les exclus relèvent dune pathologie de la fraternité ». Pourquoi ?
Lexclusion est un déni de fraternité, le lien entre des êtres humains considérés comme membres de la famille humaine et conscients de ce lien. Nous ne pouvons pas nous débarrasser de la fraternité contrairement à la solidarité. Elle simpose à nous, donc lAutre simpose à nous. Nous ne pouvons pas le tuer, ça ne se fait pas, linterdit du meurtre fondant la société. Ne pouvant pas tuer lexclu réellement, nous le tuons symboliquement en le rendant fou. « Leffort pour rendre lautre fou », dont parle Searles (3) à propos des psychotiques, se retrouve très clairement dans lexclusion. Nous disons à lautre : « Tu es mon semblable mais tu nas pas de place. Tu nexistes pas à mes yeux tout en étant encore vivant ». V. Jankélévitch a trouvé la formule exacte « LAutre est un Autre-que-moi parce quil est relativement le même, parce quil est à la fois semblable et différent » (4).
En 1790, la Constituante a fondé laliénisme après la découverte de lincapacité de certains prisonniers libérés des geôles royales à gérer leur liberté sans danger pour eux et les autres. Ils ont été considérés comme malades, la psychiatrie est partie de là. Les gens libérés étaient malades de leur liberté, ne savaient pas lutiliser, nous avons dit : « Guérissons la maladie ils redeviendront libres », justement parce que nous les considérions comme des semblables.
Le fou est exclu de lhumanité, cest un tout Autre. En lui donnant un statut de malade, nous le réintroduisons dans lhumanité. Au nom du fait quil est notre semblable, notre frère au sens laïc du terme , nous allons nous occuper de lui dans lidéal démocratique « liberté, fraternité, égalité ». En le mettant à lasile, les aliénistes lui ont donné droit dasile à lintérieur de la société. À partir de là, malheureusement, lasile est redevenu un lieu dexclusion, cétait inéluctable. Puis le secteur est apparu et a lui aussi exclu, les personnes reçues ne trouvant pas leur place dans la société. Avec lapparition de lexclusion contemporaine, nous avons réalisé que la différence ou la maladie ne créent pas lexclusion, mais que lexclusion nous crée différents, parce quassignés à notre différence. Lexclusion nest pas pathogène en soi, ce qui rend fou cest dentendre à la fois : « Vous nêtes pas exclu, vous êtes un citoyen comme les autres, vous avez tous les droits que vous voulez, mais il ny a pas de place pour vous ».
À quoi attribuez-vous cette dérive ?
Cette dérive est due au fait que lhomme se met au service de léconomie et non linverse. Dans les années 70-75, avec les « nouveaux pauvres », nous avons découvert que nous aussi nous pouvions tomber dans la pauvreté, nous avons alors créé la loi RMI pour nous protéger. Mais à ce moment-là les travailleurs sociaux ont vu arriver des exclus que personne ne connaissait et le dispositif a rapidement été débordé. Il nétait pas conçu pour eux puisque le législateur ne connaissait pas leur existence. Comme lécrit Martine Xiberras : « Une exclusion réussie est une exclusion qui ne se voit pas ». Elle se voit tellement peu quon ne limagine même pas Il suffit de fermer les yeux pour ne pas la voir. Il existe une différence entre exploitation et exclusion. Lexploité peut se révolter, lexclu lui na rien à négocier. On demande sa disparition et il va disparaître pour échapper au mépris des autres. Une personne exclue a honte, ce qui lenferme dans lexclusion, elle séloigne de plus en plus et meurt dans la rue à 40 ans dans la semi indifférence collective.
Considérer lexclu comme une personne malade constitue donc une aliénation supplémentaire ?
Oui et ça a été une découverte pour moi. Au début de mon travail sur lexclusion, jai mis du temps à comprendre que jusque-là nous avions considéré lexclusion comme un signe de maladie mentale plutôt que comme la conséquence dune injustice sociale. La crise a au moins permis de prendre conscience quen France, un Français normal, travailleur, votant bien, ayant tous les critères pour être inclus pouvait devenir exclu. Lexclusion est en cause, non la personnalité de lindividu. Normalement en démocratie le faible à la même place que le fort, lexclusion dément ce droit : « Cherchez du travail. Il ny en a pas, mais vous devez en chercher quand même pour donner des preuves de bonne foi. Comment vous nen trouvez pas ? Vous êtes sûr que vous allez bien dans votre tête ? À mon avis il faudrait faire quelque chose, allez voir un psy ».
Que souhaitez-vous dire aux travailleurs sociaux ?
Je partage leur point de vue sur le fait que lévaluation quantitative dun travail qualitatif constitue une dérive. Ça ne veut pas dire quil ne faut pas évaluer, mais les travailleurs sociaux ont-ils encore les moyens de travailler ? Depuis quelques années, jai lhorrible surprise de recevoir dans mes consultations de plus en plus de « petits » exclus. Jai limpression que les travailleurs sociaux ne soccupent plus que deux, les « grands » exclus restent abandonnés. Mes consultations aussi ont leurs limites. Elles sadressent à ceux qui ont encore la force daller voir un travailleur social. Le logement constitue la limite entre exclusion et grande exclusion. Avec un logement, même un squat, une personne reste incluse. Il me semble que dès quelle vit dans la rue, elle ne peut plus revenir en arrière.
La grande exclusion est notre échec collectif. Le SAMU social nettoie les rues de Paris, mais elle persiste. Je ne dis pas quil faut laisser les gens dans la rue, mais il sagit de sinterroger sur cette situation. Dans la rue, la personne ne doit ni penser, ni désirer, ni ressentir pour survivre. Nous la condamnons à être au-delà du ressenti et elle meurt dans cette espèce dindifférence à laquelle son exclusion la condamne. Lorsque nous la voyons moribonde, nous commençons à nous intéresser à elle et à lui demander de se réinsérer. Alors que cela lui demanderait des années. Nous avons des choses à apprendre. Le modèle des consultations que joffre nest pas non plus adapté à la grande pauvreté et les psychothérapies de trottoir sont inutiles. Nous ne pouvons pas attendre quune personne se noie pour envoyer un psychiatre lui dire : « Alors, vous naimez pas la natation ? ». Non, on la sort, on la réanime, on la répare et au bout dun certain temps on pourra peut-être lui apprendre à nager mieux. Avant tout, on doit prendre soin delle.
À quel moment un travailleur social doit-il conseiller une orientation vers un psy ?
Quand il perçoit une souffrance, il doit orienter et je suis sûr quil le fait quotidiennement. Il ne faut surtout pas quils prennent en charge cette souffrance au-delà de ce qui relève de lhumanisme : la compassion et la sympathie. Il doit passer la main, cest aussi une protection pour lui, pour éviter « le burn out ». Il doit dire à la personne quil accompagne : « Je continuerais à vous suivre mais il me semble quil serait bien que vous alliez voir aussi un soignant ». En tant que psychiatre, je peux travailler avec beaucoup plus defficacité si un travailleur social prend soin du patient parallèlement et indépendamment, dans le respect du secret médical et des déontologies de chacun. Il faut éviter à tout prix le syndrome de la patate chaude.
Propos recueillis par Katia Rouff
(1) Centre clinique de psychothérapie 5e secteur de psychiatrie des Yvelines - 10, rue du Champ Gaillard 78300 Poissy.
(2) « Une souffrance quon ne peut plus cacher » est le titre du rapport du Groupe de travail de la délégation interministérielle à la ville (DIV) et de la délégation interministérielle au RMI (Dirmi) « Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale », présidé par le Pr Antoine Lazarus, février 1995.
(3) Leffort pour rendre lautre fou, H. Searles, éditions NRF Gallimard, Paris 1977.
(4) Le pur et limpur, V. Jankélévitch, éditions Flammarion, Paris 1960.
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