Suite au rapport de lOFDT sur la consommation de drogues douces chez les jeunes, quelle est la position de la MILDT en matière dune éventuelle dépénalisation ?
Nicole Maestracci : Les chiffres publiés par lOFDT ne sont pas nouveaux. Ils récapitulent seulement un certain nombre denquêtes épidémiologiques qui mettent en évidence une augmentation du nombre de jeunes ayant expérimenté le cannabis à 18 ans (un peu plus de la moitié des jeunes de cette tranche dâge). Parmi ces jeunes, les plus nombreux ne pratiqueront quune consommation occasionnelle qui cessera au moment de lentrée dans lâge adulte. En revanche, une petite minorité risque de développer une consommation plus régulière, excessive ou nocive, et cest de cette minorité-là quil faut en priorité soccuper. Les mêmes enquêtes épidémiologiques nous disent par ailleurs que ces jeunes consommateurs de cannabis sont dans la majorité des cas, également consommateurs de tabac ou dalcool, quils associent donc très fréquemment des produits licites et illicites.
Ces données nous ont fait comprendre que bien plus que la dangerosité intrinsèque du produit, cest le comportement ou le contexte de consommation qui importent pour apprécier lintensité du risque. Cette situation entraîne à lévidence des interrogations sur la loi, souvent mal comprise car celle-ci est entièrement fondée sur une classification des produits en fonction de leur dangerosité et tient peu compte des comportements. Par ailleurs, ces données sur les comportements de consommation permettent de relativiser limportance de la loi dans une politique publique de santé publique et de prendre conscience que celle-ci ne peut à elle seule, résoudre tous les problèmes.
En France, la loi ne fait pas de distinction entre le cannabis et les autres drogues telles que lhéroïne ou la cocaïne. Lusage de toutes ces drogues est puni dune peine demprisonnement qui peut aller jusquà un an. Cependant, il y a aujourdhui un consensus pour dire que la prison nest pas adaptée aux simples usagers et quil faut privilégier les réponses sanitaires ou éducatives. Et, même si la loi na pas été changée, la ministre de la Justice a demandé aux procureurs de la République, lors de ladoption du dernier plan triennal en juin 1999, de ne plus incarcérer les usagers simples et de prévoir des mesures alternatives dans le cadre de conventions avec le secteur sanitaire et social. Cette orientation a donné de bons résultats parce quelle a permis de proposer des prises en charge à des personnes qui en avaient besoin et nen demandaient pas, notamment des jeunes usagers excessifs de cannabis. Dans ces conditions, seule une minorité de personnes interpellées pour usage fait lobjet dune condamnation pénale. En revanche, il reste, malgré les orientations du Garde des Sceaux, encore 200 personnes environ qui sont incarcérés pour simple délit dusage, ce qui est beaucoup trop.
Il est certain que ces situations contrastées, ajoutées aux disparités géographiques qui entourent lapplication de la loi rendent le droit peu compréhensible aux yeux des citoyens alors justement que, sagissant dun « contentieux de masse », les limites à ne pas franchir devraient être au contraire particulièrement claires.
Or, cest bien la question des limites acceptables que ne tranche pas vraiment la loi de 1970. En obligeant la justice à considérer les usagers, soit comme malade, soit comme délinquant, elle impose un choix manichéen qui ne rend pas compte de la réalité. Le débat sur une éventuelle dépénalisation na de sens que sil se situe dans un débat plus large qui interroge notre conception de ce qui doit relever de la responsabilité collective et de ce qui doit relever au contraire de la liberté individuelle. Notre difficulté en France à faire appliquer la loi Evin sur le tabac et lalcool ou les textes concernant la sécurité routière montre bien que cest sur cette question fondamentale quil ny a pas de consensus.
Nest-il pas souhaitable quune légalisation puisse intervenir ?
Nicole Maestracci : Il mapparaît essentiel de bien préciser de quoi on parle : dépénaliser lusage du cannabis ou de toute autre drogue veut seulement dire que le fait de consommer ce produit ne pourrait plus entraîner de sanction pénale. Cela ne voudrait pas dire pour autant que la production, la commercialisation, ou la détention de ce, ou ces produits seraient autorisés. Ils ne le sont dans aucun pays, notamment en raison des conventions internationales signées par tous les pays européens. Par exemple, on a dépénalisé en France les chèques sans provision, mais cela ne veut pas dire pour autant quils soient autorisés. Autre exemple plus proche de notre sujet, la loi Buffet interdit les produits dopants mais le sportif dopé nencourt pas de sanction pénale. Seul son fournisseur peut être poursuivi. Dans ce cas, lusage est dépénalisé, lusager nencourant que des sanctions « sportives » mais le trafic et la revente sont sanctionnés pénalement.
En revanche, légaliser signifierait que le produit concerné devient licite de sorte que sa production et son commerce sont licites, sous réserve éventuellement du respect dune réglementation spécifique. Cest la situation du tabac ou de lalcool.
Une telle décision ne peut à lévidence être prise dans un seul pays. Elle nécessite une harmonisation non seulement européenne mais mondiale. Même si elle ne touchait que le cannabis, elle nécessiterait la modification de la convention internationale de 1961, ce qui nest pas impossible en soi, mais exigerait un difficile et long processus. Cette convention impose de sanctionner pénalement la détention et le trafic des stupéfiants à partir dune liste de produits classés « stupéfiants » en fonction de leur potentiel de dangerosité et de dépendance. Certes, un produit pourrait en théorie être retiré de cette liste, à partir des données scientifiques les plus récentes et après avis de lOMS. Mais, il ne serait pas réaliste de penser que cette modification pourrait intervenir à court terme, ce dautant plus que, même si les dangers du cannabis doivent être relativisés, les travaux les plus récents ne permettent pas de dire quil est absolument sans danger. Là encore, la dangerosité dépend en grande partie du mode de consommation et de la vulnérabilité du sujet, ce qui ne se traduit pas facilement dans une loi. Au nom du principe de précaution, il est dailleurs toujours plus facile dajouter à la liste de nouveaux produits que den retirer.
Tout cela ne veut pas dire quil nexiste pas pour le législateur français de marge de manuvre. Les conventions internationales ne nous obligent pas à pénaliser le simple usage et nous permettent pour les usagers ou les détenteurs dune petite quantité destinée à leur usage personnel dadopter une position pragmatique, dès lors quelle va dans le sens dune amélioration de la santé publique.
LEurope pourrait-elle harmoniser ses lois dans ce domaine ?
Nicole Maestracci : Les lois des différents pays européens se ressemblent déjà beaucoup, tout simplement parce quelles sinspirent toutes des conventions internationales dont je viens de parler. Les différences, qui étaient importantes il y a quelques années, mais qui le sont de moins en moins, viennent essentiellement de différences dapproche dans lapplication.
Il résulte cependant du dernier rapport de lObservatoire européen des drogues et des toxicomanies que les pays européens ont tendance à rapprocher leurs politiques et leurs législations autour dun certain nombre de principes communs qui sont dailleurs inscrits dans le plan européen de 4 ans adopté en juin 2000. Il y a donc un consensus en Europe pour ne pas incarcérer les usagers simples, pour privilégier à légard de ceux-ci les réponses sanitaires ou éducatives, pour protéger spécifiquement les mineurs, pour favoriser les mesures de réductions des risques à légard des usagers les plus marginalisés et pour maintenir une répression élevée du trafic.
Les débats que nous avons en France existent dans tous les pays européens avec les mêmes difficultés pour trouver des réponses satisfaisantes. Certains pays ont dépénalisé lusage et la détention dune faible quantité (lItalie, lEspagne, le Portugal) mais ils continuent à prévoir des sanctions administratives qui sont léquivalent de nos contraventions (amendes) pour lusage en public. Les Pays Bas nont pas dépénalisé contrairement aux idées reçues mais ont instauré un système de tolérance qui autorise les « coffee-shop » à vendre une quantité de cannabis qui ne peut être supérieure à 5 grammes. En revanche, les « coffee-shop » sont approvisionnées par le trafic illicite. La Belgique et la Suisse sont en train de changer leur loi, dans le sens dune plus grande tolérance à légard de lusage du cannabis. La Grande Bretagne envisage de faire de même, après que le ministre de lIntérieur ait déclaré que les policiers britanniques ont des tâches plus prioritaires que dinterpeller les usagers de cannabis.
La plupart des pays font la distinction dans la loi ou dans les faits entre le cannabis et les autres drogues illicites mais certains pays, tels le Portugal qui vient de changer sa loi, ont choisi de ne pas les distinguer.
Cest également lavis du conseil national du sida qui a attiré, dans son dernier rapport, lattention des pouvoirs publics sur le fait que la pénalisation de lusage de drogues avait gêné laccès aux soins dun certain nombre dusagers très marginalisés qui ne sont pas, à lévidence des usagers de cannabis.
Aucun pays nenvisage donc de supprimer totalement linterdit. Mais, tous les pays essaient de trouver une voie pragmatique entre libéralisation et prohibition qui protège la santé publique tout en étant comprise et acceptée par la population.
Une loi qui nest pas comprise nest en effet pas réellement appliquée et manque ses objectifs. Même si nous savons quil nexiste pas de loi parfaite, la loi la meilleure sera celle qui sera la mieux comprise. Cest donc bien autour de ladhésion de la population à un certain nombre de principes et de repères quil faut rechercher lenjeu essentiel dune éventuelle réforme.
Le rapport réalisé par lOFDT montre quun jeune sur deux a consommé ou consomme du cannabis. Faut-il sen inquiéter ?
Michel Hautefeuille : En termes de dangerosité de prise de drogues on sait depuis le rapport Roque que les produits les plus dangereux ne sont pas ceux que lon croit, ni ceux qui sont interdits. Le cannabis na, en outre, jamais tué personne, et est reconnu pour être moins nocif que le tabac, lalcool, lhéroïne, le crack etc. La vraie question est de savoir pourquoi aujourdhui il reste taxé dun statut de « drogue dangereuse » ce qui est totalement aberrant. Le problème avec le haschich est que cette loi perd sa cohérence pédagogique, parce que la loi du 31 décembre 1970 dit que ce produit est illicite et son usage interdit, sauf que, tout le monde y compris les services de police, confirment, que le côté illégal de cet usage est au minimum ridicule et au maximum représente une atteinte aux libertés.
En conséquence, quon le veuille ou non, un produit qui est actuellement consommé par plus de 7 millions de français et par une frange très importante de la jeunesse et qui de surcroît, est consommé de façon non pathologique, ne pourra encore très longtemps, continué à être interdit. Lévolution des murs est telle que la loi ne pourra pas aller à contre-courant et être attardée encore longtemps
Daucuns pourtant invoquent le risque de lescalade en matière de prise de toxique. Ne faudrait-il pas alors plutôt sévir pour mieux prévenir ?
Michel Hautefeuille : Cette théorie de lescalade est un mythe. Nous nous occupons de vrais toxicomanes qui se sont accrochés aux drogues dures sans être passé par le cannabis avant Ce nest pas en outre, parce que soi-disant 100 % des toxicomanes auraient commencé par le cannabis que 100 % des gens qui font usage de ce produit vont devenir toxico
Est-il alors souhaitable que les lois européennes sharmonisent ?
Michel Hautefeuille : Les lois en Europe sont différentes, mais la loi française est la plus sévère en cette matière. Il paraît donc évident que dans le cadre dune harmonisation européenne sur le plan économique, politique, etc. il serait souhaitable de légiférer de manière uniforme sur lusage de cannabis.
Dépénalisation, légalisation, existe-t-il selon vous une absence de courage politique ?
Michel Hautefeuille : Quoi quil en soit, lusage ne doit plus être un délit parce que les gens qui consomment du cannabis, dans la majorité des cas, ne sont pas des délinquants et dans la minorité des cas, ce sont des gens en souffrance. Il faut donc arrêter de les pénaliser. Que ce soit dans le cadre dune dépénalisation ou dune légalisation, cest au législateur de faire son travail. Mais le gros problème est de savoir, comme vous lévoquez, pourquoi parmi tous les élus politiques on en ait trouvé si peu, qui aient le courage de proposer cette dépénalisation de lusage de cannabis, comme en dautres temps, Neuwirth pour la contraception, Simone Veil pour lavortement, Barzach pour léchange des seringues, et Badinter pour la peine de mort ?..
Propos recueillis par Guy Benloulou
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