Numéro 613, 14 mars 2002

Un vrai débat sur les drogues devient incontournable !

Une majorité de Français reste attachée à l’interdiction du cannabis par peur que sa consommation prépare les utilisateurs à l’usage de produits durs. Néanmoins, un très fort mouvement en faveur d’une dépénalisation s’amplifie dans l’opinion. Un rapport a dressé récemment l’état des lieux, en rappelant que l’alcool et le tabac sont autorisés et tuent chaque année… plus de 100 000 personnes.


Fin janvier 2002, le ministre délégué à la Santé, Bernard Kouchner, promettait un débat sur la dépénalisation des drogues douces en cas de victoire aux prochaines élections : « Il serait stupide de maintenir une loi qui ne fait pas la différence entre drogue dure et drogue douce », argumentait-il. L’ensemble des Français aussi, si l’on en croit le rapport de l’OFDT , hiérarchise la dangerosité potentielle des différents produits : héroïne, cocaïne et, dans une moindre mesure, ecstasy sont clairement placées en tête. Le cannabis, l’alcool et le tabac sont associés, eux, à un danger moins grand. Un tiers des personnes sondées, par exemple, estime la consommation régulière de cannabis sans danger.
C’est, sans surprise, chez les ados que la consommation augmente ; si les filles semblent moins concernées, plus d’un garçon sur deux a déjà « fumé » et près d’un tiers en prend régulièrement. Plus encore, le cannabis semble aujourd’hui un élément de la vie quotidienne des jeunes : à l’âge de 18 ans, 59 % des garçons et 43 % des filles ont déjà fumé au moins une fois un joint, alors qu’en 1993, la part des garçons n’était que de 34 % et celle des filles de 17 %. « C’est un cap symbolique qui est franchi. Cela signifie que le cannabis fait partie de la vie des jeunes, malgré son statut illicite », a pu ainsi commenter la direction de l’OFDT. Et la consommation régulière progresse également.
En 1999, le rapport Roques avait souligné que le cannabis ne provoquait pas de « lésion réversible ou irréversible » sur le système nerveux central et qu’il était moins dangereux que le tabac ou l’alcool. D’autres travaux sont en cours sur le lien avec les cancers de la gorge et des poumons ; de même, on sait maintenant combien il est dangereux de conduire après avoir fumé du cannabis. Depuis le 1er octobre 2001, la substance est d’ailleurs systématiquement dépistée chez les conducteurs impliqués dans un accident mortel de la circulation.

Aujourd’hui, la consommation de shit reste illégale en France. Même si la loi de 1970 — qui prévoit un an d’emprisonnement pour l’usage de stupéfiants — a été atténuée par une circulaire (17 juin 1999), selon laquelle « le classement avec avertissement […] semble bien adaptée aux consommateurs occasionnels de cannabis ». Les infractions à la législation sur les stupéfiants ont tout de même conduit à plus de 100 000 interpellations pour l’année 2000. Elles concernent principalement les usagers (94 000 interpellations pour usage ou usage-revente, soit 94 % du total) et, plus particulièrement, les consommateurs de cannabis.
Pourtant, l’adhésion des personnes interrogées aux politiques publiques reste forte : celles-ci sont globalement en faveur des mesures de réduction des risques, des traitements de substitution et des alternatives aux poursuites pénales pour les usagers de drogues. Et… restent attachés à la prohibition existante.
En effet, un tiers seulement des Français de 15 à 75 ans est favorable à l’autorisation sous conditions de l’usage du cannabis. 17 % sont pour la mise en vente libre du cannabis, et plus des 2/3 sont favorables à son usage thérapeutique. D’une manière générale, la perception de la dangerosité du produit, le fait par exemple de croire que sa consommation conduira à celle de drogues plus nocives ou les opinions sur son statut légal sont fortement clivés par le fait d’en avoir ou non déjà consommé. Globalement, les personnes ayant un niveau d’études élevé et celles se sentant « bien informées » sur les drogues ont des perceptions moins stigmatisantes des drogues et de leurs usagers.
Quatre niveaux de consommation sont en général distingués : l’expérimentation, l’usage occasionnel, l’usage répété et l’usage quotidien. Si l’alcool est le produit psychoactif le plus ancré dans la culture et les pratiques de consommation, le cannabis est fréquemment expérimenté ou consommé par 4 % des 15-75 ans qui en font un usage répété ou quotidien. Nous l’avons vu plus haut, sa consommation s’est nettement étendue au cours des dernières années, particulièrement chez les jeunes. En 1999, un Français sur cinq avait déjà consommé au moins une fois du cannabis. Son usage concerne tous les milieux sociaux, et sa consommation très fréquemment associée à celles du tabac et de l’alcool.

La mise en place, en 1999, d’un Système national de surveillance des drogues de synthèse a depuis dégagé quelques tendances : développement de l’usage de l’ensemble des stimulants (cocaïne, amphétamines, ecstasy…) et hallucinogènes (LSD, champignons…) dans certains contextes festifs ; association de ces consommations avec des usages plus massifs d’alcool, de tabac et de cannabis ; développement d’une « gestion » de toutes ces consommations, l’effet d’un produit atténuant, modifiant ou amplifiant l’effet d’un autre.
On notera tout de même que la consommation d’ecstasy — produit emblématique des « nouvelles drogues » — reste relativement limitée et semble surtout circonscrite aux jeunes adultes et à ces mêmes contextes festifs.
L’alcool et le tabac sont-elles des drogues dures ? Le nombre de décès dus au premier est évalué en France à 45 000, et celui dus au second à 60 000. Le nombre actuel de décès dus aux drogues illicites, certes difficile à estimer, avoisine quelques centaines par an : surdoses ou décès par pharmacodépendance constatés par le médecin ou par la police, décès dus au sida… S’ils touchent surtout une population âgée de plus de 50 ans dans les cas de l’alcool et du tabac, ils concernent une population plus jeune, âgée en moyenne de 30 ans, dans le cas des drogues illicites. Et force est de constater que le nombre de décès liés à l’usage de drogues, repérés par le système sanitaire ou par les services de police, a fortement diminué depuis 1994.
Parmi les usages de drogues illicites, celui de l’héroïne présente les conséquences les plus problématiques : c’est le principal produit à l’origine des prises en charge sanitaires et sociales d’usagers de drogues illicites, cela même si les usagers concernés sont très souvent polyconsommateurs, associant notamment cocaïne, benzodiazépines et alcool. Début 2001, on estimait ainsi que 85 000 usagers bénéficiaient d’un traitement de substitution.

Joël Plantet


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