En quelques années le thème de la délinquance juvénile sest inscrit en premier plan dans le débat public français. Entre préoccupations réelles et peurs fantasmées, les mineurs délinquants tiennent le haut du pavé dans les conversations quotidiennes, les journaux (où ils oscillent entre la rubrique société et la rubrique politique) et maintenant dans les programmes des principaux courants politiques ainsi que dans les discours des plus hauts responsables de lÉtat. La lutte contre la délinquance juvénile suscite des clivages nouveaux, bien au-delà des repères politiques traditionnels. Ce qui auparavant créait une ligne de partage entre conservateurs plus enclins à la fermeté face au délinquant et progressistes soucieux de compréhension et de protection face à lenfant, sest déplacé aujourdhui à lintérieur de chaque camp, partage les grands courants de pensée, voire les personnes elles-mêmes qui trouvent de la légitimité à chacune des deux positions.
Ainsi la situation devient paradoxale qui voit coexister sur le sujet prises de position à lemporte-pièce et réelle incertitude face à la complexité du problème. Résultat : une sensation de désarroi finit par prédominer avec lidée sous-jacente que personne ne sait plus vraiment trop quoi faire ! Face à ce désarroi, le premier souci doit être de comprendre dabord et de proposer ensuite. Et, pour commencer, de quoi et de qui parle-t-on ?
Ni fantasme ni déferlante
Oui, la délinquance des mineurs constitue un problème grave pour lavenir de la société française ; non il ne sagit pas dune « déferlante » venue don ne sait où. Linsécurité nest pas quun « sentiment ». Elle est un élément permanent de la vie dune partie importante de la population, particulièrement celle dont lenvironnement social est le plus dégradé et dont les conditions dexistence au quotidien sont les plus précaires. Dans ce phénomène, les mineurs ont leur part qui nest certes pas négligeable mais qui nest pas non plus première ; surtout, elle est elle-même tirée par laugmentation croissante de la délinquance tout court, celle des « grands », celle des adultes. Ces fameux mineurs délinquants sont bien les enfants de quelquun, ils ne vivent pas sur la planète Mars mais parmi nous ; ce quils font, dune manière ou dune autre, ils lont appris autour deux. Dire cela ne signifie en aucun cas que lon minimise le problème mais tout simplement quon le pose dans les termes exacts. Notre conviction est simple et nous voulons la faire partager. Il est possible dagir. Il vaudrait mieux ne pas faire nimporte quoi. Agir, cest dabord sattaquer aux causes de cette délinquance, cest-à-dire à la désagrégation sociale, aux ghettos urbains, à lintégration manquée. Il serait bon que tous ceux qui parlent de linsécurité comme dun phénomène en soi noublient pas de dire ce quils comptent faire à la racine, ce quils comptent faire pour éviter la reproduction et la permanence du phénomène plutôt que de courir derrière ses manifestations, une fois que les dégâts ont été commis. On ne dira jamais assez quune politique de lutte contre la délinquance juvénile na aucune chance de réussir si elle ne comporte pas un volet social affirmé.
Mais ce qui nous occupe en tant que professionnels de léducation responsables des publics de mineurs en difficulté, cest bien le débat sur les réponses apportées à ceux dentre eux qui ont basculé dans la délinquance ou qui sont susceptibles de le faire. De ce point de vue une seule question importe. Ces mineurs ont avant tout besoin de trouver en face deux et auprès deux des adultes qui tiennent le choc de ce qui est à la fois une rencontre et une confrontation. Où les trouver ? Comment les faire venir ? Comment les garder et reconnaître leur travail ? Et derrière ces interrogations fondamentales quelle est la capacité des institutions, dans leurs objectifs et leur organisation, à répondre en étant à la hauteur des enjeux ? Ce débat-là est rarement ou mal posé.
Sanctionner et éduquer
Malgré le climat actuel marqué par la panique des réactions et le simplisme de ce que lon nose pas appeler des réponses, il nous faut répéter plus que jamais que les solutions passent dabord par la sortie du face à face éducation-répression qui représente le type même de la fausse alternative. La répression comme seule et unique réponse constitue une faillite de la responsabilité adulte. Se contenter denfermer les mineurs délinquants, plus ou moins longtemps, plus ou moins tôt, ce qui semble pour le moment lalpha et loméga de limagination politique en la matière, cest renvoyer aujourdhui à plus tard un problème que lon retrouvera aggravé demain, cest compter sur des murs pour faire le travail des hommes. À linverse, la posture dangélisme qui nie la nécessité de marquer un coup darrêt à la fuite en avant que constitue pour des enfants ou adolescents la délinquance, y compris par des moyens coercitifs, interdit toute possibilité dun travail de fond sur le long terme. Refuser un certain niveau daffrontement avec ces mineurs, cest les laisser se précipiter dans le mur. Pour eux, il ne peut y avoir de réponse, au moins dans les premiers temps, que sous la forme dune aide sous contrainte. Vouloir lune sans lautre est le meilleur moyen de laisser faire et de se condamner au rôle de commentateur peut être convaincu mais à coup sûr impuissant. En loccurrence, la non-sanction nest rien dautre quune forme de non-assistance à personne en danger. Oui, il faut sanctionner lacte délinquant que peut commettre un mineur ; oui, il faut en même temps laider à sortir du système qui la conduit à cet acte. La sanction sans léducation ne sert à rien, ne règle rien. La répression est une réponse, pas une solution. Les mineurs qui commettent un acte de délinquance doivent être confrontés à une sanction sociale. La sanction sapplique à eux comme à tout autre délinquant mais, contrairement aux autres délinquants, il sagit denfants et dadolescents, ce qui signifie que la sanction nest pour eux quun volet de la réponse, lautre volet étant celui de léducation. Le moins que lon puisse dire, cest que le consensus sur cette vision des choses est aujourdhui bien mal en point, comme en témoigne la forme prise par le débat sur lordonnance de 45. Disons-le avec force : le débat sur la réforme de lordonnance de 45 est un rideau de fumée ! Lordonnance de 45 est un texte de politique criminelle qui ouvre le champ de la sanction pénale à la protection et à léducation. Cest une loi qui pose la priorité de laction éducative comme seule solution sur le long terme, donc comme seul moyen de combattre réellement le problème à sa racine. Elle na jamais exclu le recours à des réponses répressives, y compris à des peines demprisonnement. Mais elle affirme que le mineur est dabord un être en devenir et que la responsabilité dune société qui se veut civilisée est de faire le pari de ce devenir-là. Alors il nous faut demander à ceux qui, à droite comme à gauche, parlent de réformer lordonnance de 45 ce quils entendent réellement par là, et sils ne le font pas, il faudra alors dénoncer un gadget électoral qui nous est vendu en lieu et place dune grande ambition réformatrice.
Les vraies réformes
Le débat sur linsécurité esquive le plus souvent le terrain des réformes pour occuper celui des annonces. Nous retrouvons là lhabitude bien ancrée en France qui consiste à rajouter des couches successives au mille-feuilles jusquà ce quil devienne immangeable, à empiler des dispositifs nouveaux sur les dispositifs anciens de sorte que le poids bureaucratique devient une difficulté supplémentaire et que ce qui devait être la solution devient un problème de plus. Nous proposons dinverser radicalement cette logique et de repenser lensemble du système dans une perspective de cohérence des ré-ponses. Cet objectif passe par plusieurs grands chantiers qui sont la création dune nouvelle direction de la délinquance des mineurs en charge exclusivement de la totalité des réponses pénales et éducatives, avec une répartition des interventions entre le secteur public et le secteur associatif, la relance dune politique de prévention qui situe clairement les services de lÉtat, et particulièrement cette nouvelle direction, dans la conduite dactions aux côtés des collectivités territoriales, une refonte des métiers de léducation qui suppose de nouvelles conditions dembauche et de formation et, enfin, lengagement dune déconcentration ambitieuse qui place les responsables de terrain du service public en position dacteurs à part entière des politiques publiques locales.
Les différentes dimensions de ce qui devrait être une réponse cohérente de la puissance publique face à la délinquance juvénile sont éparpillées, éclatées entre plusieurs institutions qui ont autant de mal à se coordonner entre elles quelles ont du mal à unifier leur propre capacité dintervention. Là où il faudrait mutualiser, agir de concert, cest au contraire le règne des frontières et de létanchéité. Terriblement éclaté, le système actuel renvoie la lutte contre la délinquance juvénile à une multiplicité dacteurs dont personne ne sait trop comment coordonner leur action. Chacun campe sur son morceau de territoire et bien que réelles, les bonnes volontés des uns ou des autres ne suffisent pas à tenir lieu de politique. LÉtat est chef dorchestre mais il ne sait plus trop où il a mis sa baguette. Il conviendrait donc de commencer par là.
Si, concernant les mineurs délinquants, la loi est cohérente dans son principe déquilibre entre sanction et éducation, on ne peut en dire autant du système de traitement, de la conduite de laction. Lorganisation de la chaîne des réponses est complexe et morcelée. La loi pose la spécificité du mineur délinquant, inscrit cette spécificité dans le droit pénal et des juridictions spécialisées pour les mineurs ont été logiquement créées. Par contre le domaine du traitement a été partagé entre deux administrations ; ladministration pénitentiaire et la protection judiciaire de la jeunesse qui est compétente sur les réponses autres que carcérales, compétence quelle partage en partie avec le secteur associatif. La pluralité des institutions intervenant sur le même espace ne favorise pas a priori la cohésion du suivi des mineurs délinquants. Ceux-ci relèvent de ladministration pénitentiaire lorsquils sont condamnés à une peine denfermement. Ils sont surveillés de plus en plus dans des quartiers spéciaux mais à lintérieur de la prison pour adultes. Il ny a pas déducateurs spécialisés pour mener auprès de ces jeunes un travail quotidien dapprentissage des règles et maintenir le lien avec les familles.
Autre incohérence, la loi prévoit tout un champ daménagement de la peine de prison qui permet de travailler une progression vers le retour à la liberté (semi-liberté, libérations conditionnelles, placement extérieur dans une structure non carcérale
). Ce champ est aujourdhui largement sous-utilisé pour les mineurs alors que cest auprès de ces publics quil présente des potentiels inestimables pour travailler la continuité entre la punition pure et simple et la réinsertion. Par défaut de cette continuité, il y a une coupure trop grande entre la gestion de la détention et le travail éducatif de réinsertion. En achevant sa peine de prison, sans quil y ait eu dès le début un suivi éducatif continu, le mineur va relever dun autre système, dune autre administration et dautres services. Nous sommes dans une logique du tout ou rien ; le « tout fermé » ou le « tout ouvert », la prison sans éducation ou léducation sans contrainte. Car cest bien la faille principale de ce système qui ne pense lenfermement quen termes de châtiment et ne prévoit léducation que si le mineur en est daccord.
Cette impossibilité de penser la contrainte comme lune des conditions pour mener un travail éducatif auprès de mineurs qui le rejettent a priori, prive le système français dune alternative au tout carcéral alors même que celui-ci montre ses limites en termes de traitement de fond. Cest ainsi quun nombre important de mineurs délinquants ne sont ni en prison, parce quils ne peuvent être placés en détention provisoire sils ont moins de 16 ans ou parce quils ne relèvent pas dune peine aussi lourde que la prison, ni dans les structures éducatives ouvertes au sein desquelles ils font des passages brefs et souvent traumatisants pour les personnels et les usagers. Ainsi, la difficulté à assumer la contrainte éducative et à poser la contention comme nécessaire pour certains mineurs qui narrivent pas à sexprimer autrement que par la violence, constitue un handicap pour lensemble du secteur éducatif qui, du coup, laisse le champ libre aux réponses répressives exclusives, souvent utilisées par défaut réel dalternative. Cette difficulté nest pas pour autant insurmontable et ces dernières années ont vu une évolution importante des réponses vis-à-vis de ces mineurs autour de la notion déducation renforcée. Cette évolution doit se poursuivre. Il faut construire un système nouveau où il puisse y avoir de la contention dans léducatif et de léducation dans lenfermement. Il faut en finir avec la prison pour les mineurs telle quelle existe aujourdhui et créer des structures entièrement spécialisées où la privation de liberté ne sera pas synonyme dinterruption brutale du suivi éducatif. Construire une nouvelle direction des mineurs délinquants permettra de garantir la continuité du travail auprès des mineurs délinquants quelles que soient les différentes institutions engagées dans ce travail. Le service public doit se concentrer sur la délinquance juvénile, réorganiser ses services en conséquence et définir des champs de contractualisation avec le secteur associatif, partie prenante de la mission de service public quil exerce sur certains domaines dintervention.
Cette nouvelle direction aura la responsabilité de tous les secteurs dintervention et de prise en charge des mineurs délinquants ayant fait lobjet dune décision de justice, privative de liberté ou non. En cas de recours à la détention, de nouvelles structures doivent être créées, spécifiques pour les publics de mineurs, avec lobjectif dune part de gérer la période de détention en y introduisant clairement un suivi éducatif et, dautre part de développer toutes les formes possibles daménagement de la peine dincarcération (semi-liberté, chantiers extérieurs, etc.). Ces nouvelles structures seront composées déquipes multi-professionnelles déducateurs, de surveillants, de psychologues, de personnel médical ou paramédical, chacun assurant sa fonction dans le cadre dune responsabilité collective.
Dans tous les cas où la privation de liberté naura pas été décidée par le juge, cette direction aura la responsabilité des différents secteurs dintervention éducative auprès de ces mineurs, dans leur milieu naturel de vie ou dans le cadre de placements éducatifs. Dans ce dernier cas, il faudra développer des structures ouvertes mais fonctionnant dans un cadre contenant, avec des projets collectifs, un encadrement des activités et des temps de vie de groupe sur le modèle de ce qui se pratique dans les centres éducatifs renforcés tout en permettant aux responsables locaux de développer en propre des projets innovants adaptés aux caractéristiques de leur secteur et des populations quils accueillent.
Dautres formes de prise en charge dont on parle trop peu se révèlent particulièrement pertinentes, comme toutes celles qui étayent le travail éducatif sur des activités liées à la formation professionnelle, au soutien scolaire, à la production culturelle ; elles sont à développer bien au delà que ce qui se pratique aujourdhui. Lobjectif sera de créer des réseaux territoriaux de prises en charge diversifiées dans une perspective de réinsertion individuelle et sociale de ces mineurs.
La prévention introuvable
La lutte contre la délinquance des mineurs se focalise le plus souvent sur la recherche des solutions en aval, lorsque le mal est fait. Le travail en amont, la prévention, sont largement négligés. Dans tous les discours sur cette délinquance, on fait généralement mention de la prévention demblée pour mieux lévacuer aussitôt, comme sil sagissait davantage dune pétition de principe que dune conviction réelle. On peut en tirer la conclusion dun déficit de bilan qui empêche de penser en termes de projet politique ce que représente la prévention de la délinquance aujourdhui. La prévention spécialisée est, depuis que les lois de décentralisation ont transféré les compétences en matière daide sociale de lÉtat aux départements, de la responsabilité pleine et entière des conseils généraux. Mais lévolution des problèmes de délinquance et la montée de la question de linsécurité mettent de plus en plus en avant le rôle direct des élus locaux et le niveau de la commune ou de lagglomération comme lespace naturel de conduite des actions. La mise en place de dispositifs comme les contrats locaux de sécurité a accentué encore plus cette tendance. Des associations peuvent ainsi monter des projets à la demande du conseil général et des équipes municipales du même département peuvent subventionner dautres associations pour mener leur propre politique de prévention. Dans le même temps et le même espace, différents services de lÉtat mènent auprès de certains publics un travail qui contribue à laction de prévention. Derrière le terme de prévention, il convient en fait dopérer une distinction entre les institutions qui travaillent directement sur lenvironnement des mineurs (les quartiers, les cités,
) et auprès deux et celles qui ont un autre objet mais qui, parce quelles soccupent de tel ou tel aspect de la vie et des problèmes des jeunes (santé, scolarité, aide sociale, suivi judiciaire
), produisent ce que lon peut appeler des « effets de prévention » ; il faut distinguer les institutions qui font un travail de prévention des institutions qui ont un rôle de prévention. »
Lenjeu de cette distinction est de permettre de penser la place spécifique de chacun de ces multiples acteurs et surtout de mieux coordonner leur action en commençant par définir le niveau pertinent de cette coordination, ce qui constitue aujourdhui le point noir de la prévention. Cette situation nest pas sans rapport avec le désengagement de lÉtat sur ce terrain. Sans remettre le moins du monde en cause la pertinence de la décentralisation en ce quelle renvoie la mise en place des solutions au niveau où les problèmes se posent, on peut néanmoins se poser la question de savoir pourquoi, en matière de délinquance, le traitement relève de lÉtat en vertu du principe républicain de lunicité de la réponse sur tout le territoire alors que la prévention est laissée au gré des majorités locales, de leurs fluctuations et de leurs couleurs politiques. Sil est évident que les collectivités locales ont un rôle de premier plan à jouer dans ce secteur, il est non moins évident que le fait de leur en déléguer toute la responsabilité conduit naturellement à une certaine forme de morcellement. Par définition leurs actions seront locales et liées aux objectifs délus qui, dun lieu à lautre, nont pas les mêmes priorités ni les mêmes conceptions. Il reste indispensable dénoncer des orientations nationales valables pour tout le territoire et qui garantissent légalité des usagers à bénéficier dune politique de prévention quel que soit leur lieu de résidence.
Faire bouger lÉtat
Osons une hypothèse ; le véritable obstacle qui empêche dagir efficacement face à la délinquance des mineurs ne réside pas dans les faiblesses du dispositif législatif ou dans le manque didées en termes de traitement du phénomène. Il réside dans lincapacité structurelle de lÉtat français à conduire une politique densemble en donnant un cadre national au travail local et en coordonnant laction de ses propres administrations. Il réside également dans linadaptation profonde des administrations en question par rapport aux exigences que porte en elle cette idée de politique densemble. Quelles que soient les solutions retenues, il faudra définir en même temps à quelles conditions elles pourront être appliquées. Depuis des années, on empile les unes sur les autres, avec de plus en plus de frénésie, des réponses dont on na pas évalué la capacité structurelle des institutions chargées de les mettre en place à les faire vivre effectivement. À peine un programme commence-t-il a être appliqué quun autre lui succède sans lannuler ou sans le modifier. Labsence dévaluation (ou pire encore la non prise en compte dévaluations réalisées à la demande des administrations ou de la représentation nationale) empêche de tirer les leçons des erreurs passées et den éviter de nouvelles. Il ne suffit plus de fixer des objectifs, il faut impérativement interroger la capacité des institutions responsables à pouvoir les réaliser et déterminer en conséquence les moyens à leur affecter. Quil sagisse de la prévention de la délinquance juvénile, de sa répression ou du traitement éducatif des mineurs délinquants, on ne peut éviter la question qui va le faire et comment ?. Or cette question dépend de plusieurs institutions, de plusieurs autorités, de plusieurs niveaux daction, pas toujours coordonnés, sur des territoires qui parfois se superposent, se parasitent ou même se paralysent mutuellement. Le principal progrès de ces dernières années aura été de penser les réponses à la délinquance juvénile en termes de politiques publiques, cest-à-dire en termes dun engagement de lÉtat à travers ses différentes administrations concernées, dans un lien recherché avec les collectivités territoriales. Cette démarche est la bonne mais beaucoup plus exigeante et difficile à faire vivre que le renvoi du problème à deux ministères centraux (Intérieur et Justice). Elle suppose de repenser totalement lorganisation des différentes administrations concernées dont le mode de fonctionnement les empêche de réaliser leurs missions. Ce fonctionnement est marqué par une centralisation archaïque ; il date, malgré quelques progrès introduits à la fin des années 1980 par le mouvement de modernisation de lÉtat, du temps davant lEurope et la décentralisation. Dans un monde qui a connu de formidables mutations en vingt ans, il reste imperturbablement conçu sur des critères de laprès seconde Guerre mondiale. Cette centralisation extrême est aujourdhui le principal frein à laction, là où le niveau de décision doit être le plus proche de celui de son exécution. Elle génère limmobilisme, le cloisonnement et la déresponsabilisation des acteurs.
Dans ce système où la verticalité est quasi totale, la hiérarchie reste la seule manière de penser la responsabilité. Le centre (ou le sommet) décide et gère ; plutôt que de fixer les objectifs et de contrôler les résultats, il intervient à tous les niveaux de la chaîne avec toujours le dernier mot. Il est ainsi significatif que les termes de management et de gestion des ressources humaines, issus du monde de lentreprise, aient autant de mal à trouver leur traduction dans des administrations qui ont pourtant une mission dintervention sociale, cest-à-dire avec la personne humaine comme objet principal.
Dans ces administrations, on ne gère pas les ressources humaines, on gère des statuts, des postes et des affectations. Dans ce royaume dUbu, il est ainsi possible quun établissement soit doté des postes en personnels nécessaires mais quil nait pas les personnes physiques censées occuper ces postes. Le remplacement temporaire dabsences naturelles (maladies, formations, maternités
) peut prendre des allures de catastrophe et conduire des établissements pourtant dotés de tous les moyens de fonctionnement à fermer purement et simplement. La mise en place dun projet local peut prendre des années parce quil faut passer par tout un circuit a priori national. On pourrait multiplier les exemples de ce type qui conduisent des institutions et les personnes qui les font vivre à lépuisement ou la démoralisation. Si cet état de fait ne change pas, on pourra augmenter les budgets, les personnels, créer des établissements en masse, on naugmentera pas dun iota la capacité daction au bénéfice de la mission de service public, ici la prise en charge à tous les niveaux des mineurs délinquants.
La réforme à mener devra viser deux objectifs principaux. En premier lieu, trouver les personnes possédant les compétences et lengagement nécessaires lorsquil sagit de soccuper de mineurs délinquants, avec toutes les difficultés qui en découlent, et les reconnaître par leur qualification et la construction dune réelle carrière professionnelle. Et en deuxième lieu, responsabiliser les différents acteurs, chacun au niveau où il agit, ce qui suppose de leur donner de réels espaces de liberté et de pouvoir sans lesquels aucun projet vivant ne peut voir le jour.
Le premier chantier suppose de revoir fondamentalement ce que sont aujourdhui les modalités de recrutement et de formation, tant pour le secteur public que pour le secteur des associations. Le recrutement dans le secteur public fonctionne sur le postulat de compétences professionnelles données a priori par le niveau de diplôme et une sélection par concours. En clair un bon niveau de connaissances universitaires est censé permettre à une personne de faire face tout le restant de sa vie, avec laide de la formation, à la prise en charge de mineurs particulièrement difficiles. Hors le concours, le principe est le même pour les associations, bien quelles disposent de plus de souplesse dans leurs modes de gestion des personnels. Dans les différentes institutions ou dispositifs de prise en charge de mineurs, ce sont les hommes et les femmes qui par la qualité de leur action, de leur engagement, déterminent la mise en uvre et laboutissement des projets. Cest à partir de là quil convient délaborer une nouvelle vision de lembauche et de la formation. Plutôt que de miser exclusivement sur des connaissances professionnelles définies a priori et une fois pour toutes avant le recrutement ou lembauche, il appartient aux employeurs du secteur public et du secteur associatif de redéfinir les compétences attendues pour exercer les missions et de développer ces compétences par une formation en alternance et par la validation des acquis professionnels largement pris en compte dans la construction des carrières.
Le deuxième chantier, et ce nest pas le moindre, implique de sattaquer à la centralisation et à la verticalité des processus de décision dans les services de lÉtat. Ceux-ci fonctionnent sur la base dune étanchéité quasi totale entre le niveau de la prise de décision et celui de lexécution du travail. Le lieu où les problèmes se posent et où il faut y répondre na pas les moyens de décider de la manière de mettre en place les réponses. Cette situation est totalement contradictoire avec lévolution de la société mais aussi avec lévolution de lÉtat confronté aux nouvelles frontières des régions, des communes et de lEurope. Si le rôle central de lÉtat reste fondamental pour la détermination des objectifs à atteindre dans lintérêt de tous les citoyens, la conduite de laction qui mène à ces objectifs doit appartenir aux responsables du terrain. La centralisation de laction est aujourdhui un obstacle avéré à son efficacité.
Notre objectif est de permettre de repenser le champ de la justice des mineurs autour de la cohérence entre éducation et sanction et en renforçant la cohésion des différents niveaux dintervention aujourdhui morcelés jusquà linefficacité. Y parvenir impliquera de prendre des décisions qui mettront en cause le système actuel, ses lourdeurs, le précarré des uns et des autres, pour libérer des potentiels trop souvent inexploités ou parfois même gaspillés. Cest sur ce terrain quil convient daprès nous dengager enfin le débat sur la délinquance des mineurs.
Manuel Palacio, chef de bureau à la direction de la protection judiciaire de la jeunesse et président de lAssociation française des professionnels de léducation en lien avec la justice (AFPEJ)
Membres du bureau du conseil dadministration : Jean-Paul Orient (directeur du CREAI Nord-Pas-De-Calais), Gisèle Fiche (directrice du service recherche-études du centre national de formation de la protection judiciaire de la jeunesse), Christian Gueroult (directeur de lassociation du Val dAubette à Rouen), Maxime Zennou (directeur détablissement PJJ),
Bernard Vrinat (directeur détablissement PJJ)
AFPEJ - 54 boulevard de Montebello - 59041 Lille cedex.Tél. 03 20 17 03 03 mail : afpej@voila.fr
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |