Numéro 611, 28 février 2002

Une aire d’accueil expérimentale pour les Rom

Sédentarisée de force à l’époque du régime de Ceausescu, la majorité des Rom de Roumanie n’aspirent plus à une vie itinérante. C’est sur ce constat qu’a débuté en 2000 l’expérience du terrain d’accueil de Lieusaint, dans l’agglomération de la ville nouvelle de Melun-Sénart. Par contre à Choisy-le-Roi on assiste au retour des bidonvilles.


« Nous avons voulu concevoir une aire d’accueil incluant l’accompagnement des familles par un travailleur social, et surtout une possibilité à moyen terme pour les ressortissants travaillant d’intégrer des logements classiques », explique Francis Couvidat, le directeur du Réseau temporaire d’accueil des gens du voyage (RTAGV) de la commune, service municipal qui a été créé pour réaliser et encadrer l’aire d’accueil et le dispositif social qui l’accompagne.

Depuis plusieurs années il existait une communauté Rom sur l’agglomération de Melun-Sénart. Le nombre de familles était fluctuant, et variait d’une vingtaine jusqu’à 70. « La mairie et la préfecture ont fini par se résigner : expulser ces Rom ne servait à rien. Ils revenaient toujours sur la commune. Le retour en Roumanie de ces populations est irréaliste. De là, nous avons commencé à travailler sur le projet d’aire d’accueil qui existe maintenant depuis plus de deux ans », rappelle Francis Couvidat. Pour participer à l’expérience, 22 familles ont été sélectionnées par Médecins du Monde et le RTAGV. Elles l’ont été en fonction de leur volonté d’intégration et des aptitudes dont elles faisaient preuve pour ce faire.
Médecins du Monde et la préfecture des Yvelines ont participé, au côté de la ville de Lieusaint, à la mise en place du dispositif. Le terrain fait partie de la dizaine de lieux couverts par la mission Rom de l’association. La mission Rom de Médecins du Monde, composée d’un médecin généraliste et d’une traductrice, rend visite une fois par mois aux résidents du campement de Lieusaint. C’est souvent pour ces derniers le principal contact avec la société française. Pour les premiers, si l’objectif est avant tout médical c’est aussi l’occasion de faire le point sur la situation administrative du public et d’aider à la rédaction de dossiers.
Le terrain sur lequel sont hébergées les 22 familles de Lieusaint a été viabilisé pour l’occasion. Un détail qui permet aux habitants de ne pas vivre continuellement dans la boue. Il comporte des sanitaires, l’eau courante et l’électricité. Un confort minimum, mais qui reste un luxe au regard des conditions de vie qu’ont pu connaître ces habitants.

Un poste de travailleur social référant a été créé dans l’objectif d’assurer la coordination avec les services sociaux municipaux, de favoriser l’intégration scolaire des enfants et l’insertion professionnelle des adultes. Le poste est resté vacant pendant plusieurs mois, une assistante sociale vient seulement d’entrer en fonction.
La condition impérative à toute entreprise d’insertion est bien évidemment l’obtention de titre de séjour, pour permettre d’ouvrir le droit aux prestations sociales, mais aussi, surtout au travail légal. La préfecture accorde systématiquement un permis de séjour de trois mois aux habitants de l’aire d’accueil, dès qu’ils ont un contrat de travail, qu’un suivi social est engagé et que les enfants sont scolarisés. Valentin Sandor habite le terrain de Lieusaint : « Je suis arrivé avec ma femme et mes deux enfants en France en 1992. J’ai obtenu l’asile politique, contrairement à ma compagne qui est repartie là-bas avec nos fils il y a 5 ans. Je travaille en CDI comme distributeur de journaux. » Estimant qu’il a fait ses preuves, Valentin Sandor aimerait obtenir un titre de séjour pour une période plus longue. « Les autorisations pour des périodes brèves posent un problème pour sortir des emplois précaires. Les employeurs ne veulent pas prendre le risque de s’engager avec quelqu’un qui risque d’être dans la clandestinité dans trois mois. Nous voulons obtenir des permis d’un an et au terme, faire le bilan », précise Michèle Mézard responsable de la mission Rom de Médecins du Monde.

L’ensemble des enfants du campement est scolarisé sur la commune. Les premiers mois, la majorité des adultes a intégré une formation ou un emploi. Pourtant, Médecins du Monde et Francis Couvidat, dressent un constat mitigé. « Nous avons le sentiment d’être à une période charnière, avec des acquis comme la stabilisation des familles sur la commune. Certaines sont exemplaires, elles devraient déjà avoir quitté le campement pour intégrer les logements promis. » Il était effectivement convenu entre les différents partenaires, que les familles quitteraient progressivement le campement pour habiter des logements sociaux. Aujourd’hui, aucune n’a intégré un appartement.
Au-delà des conditions d’habitat, l’enjeu pour les professionnels qui soutiennent les Rom de Lieusaint est de désenclaver la communauté, mais aussi, de rester crédibles auprès de la population. Disperser les familles sur la commune accélérerait l’apprentissage du français, cela obligerait les individus à s’ouvrir sur la société. Car même à l’école, les enfants restent entre eux, comme l’explique une fillette : « Les Français me parlent peu, je reste tout le temps avec mes copines d’ici, [de l’aire d’accueil] ».
Les points de mécontentement des acteurs de terrain dépassent largement le cadre du logement. « Sur les cartes de séjour, l’État n’a pas non plus tenu ses promesses, nous devions avoir des durées un peu plus longues chaque fois qu’elles étaient renouvelées. Il faudrait au moins deux travailleurs sociaux référents, c’est le minimum pour suivre 22 familles avec des problématiques multiples et très lourdes. De plus, le poste est resté vacant une partie de l’année. Tout ceci est très démobilisateur car il n’y a pas d’intégration par l’exemple », constate Francis Couvidat. Il est persuadé que sans une évolution de la part des pouvoirs publics, les Rom vont se tourner vers le repli identitaire. « Quand les enfants vivent dans des situations sanitaires catastrophiques, ils ne peuvent rester longtemps dans une logique de scolarisation. Les autres les rejettent, ils ont tendance à s’isoler, et pourtant l’école est la clé de voûte de leur intégration… »
L’autre conséquence de la déscolarisation des jeunes qui inquiète les professionnels, c’est les mariages des mineurs. Traditionnellement dans la culture Rom, les filles sont mariées à partir de l’âge de 14 ans. Au campement de Lieusaint, la coutume perdure, même s’il n’y a aucune reconnaissance religieuse ou administrative de l’union. « Face à ce problème, il y a des lois à faire respecter. Le problème est de savoir si on applique une logique répressive ou de prévention avec un accompagnement des jeunes. Quel est le plus utile ? Si nous avons une réelle volonté de scolarisation, avec une politique d’intégration à la clé, il est plus facile d’être crédible pour lutter contre la coutume. S’il n’y a aucune possibilité d’intégration, il est logique que les gens se retranchent derrière leurs traditions », insiste Francis Couvidat.
Si la situation n’avance pas, Francis Couvidat craint que tout le monde se décourage. « Le grand danger de l’immobilisme est d’arriver à une situation de désinsertion pire que celle d’origine pour les Rom, et un désengagement des instituteurs et des travailleurs sociaux », souligne, désabusé, Francis Couvidat en précisant que certains adultes ne travaillent plus, remettant en cause le renouvellement de leur titre de séjour.
La viabilité du projet a fait ses preuves, et Médecins du Monde comme Francis Couvidat espèrent bien que les pouvoirs publics sauront en tenir compte. S’ils attendent légitimement une politique plus volontariste de l’État dans cette initiative, ils ne perdent pas de vue que les conditions de vie dans l’aire d’accueil de Lieusaint sont sans commune mesure avec celles de l’ensemble de la communauté Rom en France.

Cédric Morin


Le retour des bidonvilles

À Choisy-le-Roi on peut voir des favelas renaître avec les Rom d’une Roumanie candidate à l’entrée dans le marché commun. Il paraît urgent de proposer à ces futurs citoyens de l’Union européenne d’autres conditions de vie en France. « La politique de l’autruche que pratiquent les pouvoirs publics sur cette question ne peut mener qu’au pire », affirme Michel Fèvre un des fondateurs du comité de soutien à des gens qui ne demandent qu’à s’intégrer


En bordure de la sortie d’autoroute de Choisy le Roi, il y a plusieurs groupes de Rom. Les premiers arrivés squattent des immeubles, d’autres sont sur des terrains qui longent la bretelle d’autoroute. Les caravanes sont en piteux état. Les familles ont construit des cabanes avec de la tôle et des palettes de bois recouvertes de bâches. Ce sont de véritables bidonvilles avec leur cortège de misère noire qui réapparaissent. Un spectre bien réel et vivace qui ressurgit à l’endroit même où l’on pensait les avoir éradiqués, il y a trente ans. Les différents groupes se regardent en chiens de faïence. On peut en distinguer trois. Ceux qui squattent en immeuble, tous ou presque parlent le français, en général ils travaillent au noir dans le bâtiment. « Les autres [ceux des caravanes] sont des voleurs, ils laissent leurs déchets partout et nous font une mauvaise réputation », dit ce père de famille arrivé en France il y a 18 mois et qui craint que ces compatriotes récemment immigrés accentuent un peu plus l’hostilité qu’il rencontre dans le quartier. Une procédure d’expulsion est en cours et une pétition a circulé dans le voisinage pour exiger leur départ. Depuis quelques mois, d’autres occupent un terrain de la ville de Choisy, entre le cimetière et la Francilienne. Ils utilisent des sacs plastiques pour se débarrasser de leurs déchets, ils sont de moins en moins nombreux à faire la manche, et les enfants commencent à être scolarisés. Les demandes d’asile sont en cours, ils bénéficient de l’aide médicale gratuite et quelques-uns commencent à parler le français. Le terrain est aussi boueux et infesté de rats que celui du dernier groupe arrivé, avec lequel ils ne communiquent pas. Ceux là sont en France depuis quelques semaines. Personne ne parle le français, les voitures désossées se disputent l’entrée du camp avec les déchets ménagers entassés sans conditionnement. Ils n’ont encore aucun contact avec les équipes de Médecins du Monde ou le comité de soutien qui épaule les deux autres groupes dans leurs démarches. « Les nouveaux arrivés ne viennent pas aux réunions, dans leur histoire il n’y a pas d’expérience organisationnelle de lutte pour acquérir leurs droits. Il ne faut pas oublier qu’en Roumanie ce sont des victimes depuis toujours, ceux qui sont là depuis longtemps acquièrent un sens de l’organisation. On retrouve ça sur des exemples basiques comme les vaccinations. Les nouveaux ne les font pas, ce n’est pas un réflexe, mais au fil du temps, ils comprennent les enjeux et se saisissent de ces attitudes. De là, certains apprennent à s’organiser pour défendre leurs droits », explique Michel Fèvre, l’un des fondateurs du comité de soutien. Comme les autres, les nouveaux arrivants ont acheté des caravanes insalubres lors de leur entrée en France. Des cercueils roulants que des négriers vendent plus chers l’hiver que l’été. Ils font la manche, ou vendent Le Réverbère adossés à un feu rouge pour manger, et payer le passeur.
Ils seraient 200 à 300 Rom sur le secteur de Choisy-le-Roi. Si les conditions sanitaires sont déplorables et que les droits fondamentaux de l’enfant ne sont toujours pas assurés, leur présence n’a pas entraîné une montée de la délinquance. Le commissariat de Choisy note seulement une recrudescence des vols à l’étalage les jours de marché.

Un comité de soutien s’est créé pour favoriser l’accès aux prestations sociales et médicales des familles, la scolarisation des enfants, et l’entrée dans des logements décents. Créé à l’initiative de militants syndicaux et de la Ligue des droits de l’homme, le comité est avec la mission Rom de Médecins du Monde le seul contact que les Rom ont avec la société française. À l’origine, les travailleurs sociaux se sont peu saisis de ces situations. Les membres du comité tentent au maximum d’accompagner les familles dans leurs démarches administratives. La seule condition qu’ils exigent, est la scolarisation des enfants. Michel Fèvre est instituteur et membre de ce comité qui existe depuis plusieurs années : « L’école est très importante pour l’avenir des enfants bien évidemment, mais c’est aussi le seul droit qu’ils ont. C’est la porte qui ouvrira toutes les autres ». L’instituteur mesure avec satisfaction le chemin parcouru par les familles, tout en revenant sur les origines du comité. « L’histoire du comité est simple, on tire d’abord une ficelle puis tout le reste vient. Nous avons d’abord commencé par travailler sur la scolarité, par la suite, sur l’ensemble des problèmes sociaux et aujourd’hui, nous tentons d’obtenir des solutions globales de la part des pouvoirs publics. »

Médecins du Monde travaille conjointement avec le comité de soutien de Choisy. Des réunions sont organisées avec les élus, ainsi que des campagnes d’information et de sensibilisation du grand public. Au mois de décembre, ils ont obtenu de la préfecture du Val-de-Marne une promesse de relogement sur des terrains aménagés pour les communautés de Choisy-le-Roi. « Nous attendons de voir, mais les familles qui logent en squat souhaiteraient de toute façon intégrer des appartements », précise Michel Fèvre en insistant sur l’importance de la mise en place d’un dispositif global autour de leur intégration. « Nous voudrions avoir un travailleur social référent comme à Lieusaint [lire page 8]. C’est un des objectifs de notre comité, que les travailleurs sociaux prennent notre relais sur des actions qui incombent à l’État. Quand un dossier de régularisation est refusé c’est nous qui l’appuyons, nous les orientons sur les services sociaux compétents, les aidons à rédiger les demandes de CMU ou encore les dossiers Ofpra. »
L’expérience de Lieusaint, avec un partenariat entre la mairie, la préfecture et le monde associatif représente un premier objectif pour les Rom du 94 et le comité de soutien de Choisy. L’implication des institutions locale et étatique dans un dispositif d’insertion de la population serait une première étape pour dépasser l’insécurité constante liée aux menaces d’expulsions des terrains ou des immeubles squattés. « Nous pourrions nous consacrer à de véritables actions d’insertion, sortir d’une logique d’urgence défensive qui nous empêche d’avancer réellement », résume Michel Fèvre. Cependant, les acteurs de terrain des deux localités se rejoignent pour dire que sans une politique d’envergure nationale voire européenne, toute tentative d’intégration de la communauté Rom restera précaire et incertaine. « Il faut mettre en place un dispositif propre et adapté pour une communauté qui présente des problématiques qui lui sont spécifiques. Premièrement, parce qu’il est intolérable de laisser vivre dans un dénuement complet une population entière dans un pays riche comme le nôtre. De plus, parce que l’intégration n’est pas un phénomène unilatéral. Pour les Rom, comme pour toutes les autres populations immigrées, elle passe par une reconnaissance de leurs spécificités, et non par le déni de ce qu’ils sont. Il est également important que les travailleurs sociaux qui se mobilisent autour de ces situations aient des interlocuteurs identifiables sur le plan institutionnel. La politique de l’autruche que pratiquent les pouvoirs publics sur cette question ne peut mener qu’au pire », affirme Michel Fèvre en rappelant que depuis le premier janvier 2002, les Rom d’origine roumaine n’ont plus besoin de visas pour entrer dans l’espace de l’Union européenne. Le pays est, en outre, candidat à l’entrée dans le marché commun, et de fait, la misère qu’on ne saurait voir que comme le produit des autres, sera bientôt la nôtre.

C. M.


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