Ils sont Congolais, Sierra-Léonais, Angolais, Marocains, Indiens, Sri-Lankais ou Chinois, mais aussi Roumains, Albanais, Kurdes
Certains ont remonté lAfrique à pied et ont failli cent fois être massacrés ; ils ont traversé le détroit de Gibraltar sur des coquilles de noix et quelques uns ont péri ; ils ont franchi les frontières de pays dont ils ignoraient jusquau nom en suivant un passeur qui les a abandonnés sur une terre inconnue, sans un papier, sans une adresse. Ils se sont cachés dans la cale dun bateau, sous les bâches dun camion, dans la soute à bagages dun car. Certains sont arrivés par un vol direct et dautres après des détours sans fin. Ils ont fui la guerre, les massacres ethniques, lenrôlement dans larmée ou, simplement, la misère
Leur famille a payé le prix fort pour quils accèdent à lEldorado mais nombreux sont ceux qui ont laissé derrière eux le cadavre de leurs parents
Ils sont, pour la plupart, de grands adolescents mais il y a aussi des filles, et même des petits
Les chemins du monde entier mènent à lEurope et les enfants qui les empruntent sont de plus en plus nombreux, environ 13 000 selon le HCR (1) (Haut Commissariat aux réfugiés) qui recense seulement les demandeurs dasile beaucoup plus en réalité. (voir les chiffres) Certains États les accueillent mieux que dautres, soit quils aient une pratique déjà ancienne (comme lAllemagne depuis les événements de Bosnie), ou quils se montrent particulièrement sensibles (comme la Suède qui garantit la meilleure protection). La France, pour sa part, nest pas pire que certains mais pas meilleure que beaucoup et la terre des droits de lhomme nest pas forcément celle où les droits de lenfant, surtout étranger, sont les mieux respectés.
Pourtant, depuis quelque temps, la situation des mineurs étrangers isolés suscite lintérêt, à commencer par celui des médias, sensibilisés il est vrai par de dramatiques et exemplaires histoires. LUnion européenne, diversement mais unanimement concernée par la progression du phénomène et désireuse dharmoniser les législations, a récemment financé et produit deux documents destinés à assurer les bases dune réelle protection des enfants isolés, en particulier des demandeurs dasile. Sous la forme dun Programme daction et dune Déclaration de bonne conduite, les deux rédacteurs de ces textes le HCR et lAlliance Internationale Save the Children ont donc identifié les problèmes rencontrés dans les différents pays européens et formulé des propositions pour que lintérêt supérieur de lenfant soit partout respecté. En France, depuis quatre-cinq ans une volonté se manifeste de prendre en considération la situation de ces enfants, volonté particulièrement exprimée par les organismes militants et professionnels. Ainsi, en 1997, la Coordination-Réfugiés a remis un rapport - Éléments de réflexion sur laccueil des mineurs isolés demandeurs dasile - qui, quelques mois plus tard, a entraîné louverture du premier centre daccueil réservé aux mineurs, le CAOMIDA, à Boissy Saint-Léger. De leur côté, des associations comme la Ligue des droits de lhomme, la Cimade, le Gisti pour citer les plus actifs se sont mobilisées, interpellant les politiques, les forçant à revenir sur certains projets comme celui de donner la capacité juridique aux mineurs entre 16 et 18 ans, ce qui aurait permis la notification du refus de séjour et lexpulsion
Des associations accueillant les mineurs France Terre dasile (2), pour les demandeurs dAsile, Jean Cotxet pour ceux placés en urgence ou confiés à lASE ont organisé des colloques qui ont attiré magistrats, militants, travailleurs sociaux, mais aussi médecins, psychologues, enseignants, tant le sort de ces mineurs isolés interpelle professionnels et simples citoyens, les images des gamins roumains pilleurs dhorodateurs et des adolescentes albanaises prostituées ayant contribué à sensibiliser lopinion. Le dernier colloque en date, à linitiative du Gisti (3), a permis de dresser un état des lieux, entre dénonciation des manquements au devoir de protection et mise en uvre de réponses.
Mais, dabord, prenons le temps de préciser de qui lon parle. Mineurs « non accompagnés », « séparés », « sans répondant légal », « en danger », « demandeurs dasile »
les appellations se succèdent, brouillant des notions déjà souvent floues. Le PEIE (Programme des enfants isolés en Europe) sest prononcé : on préférera donc mineur isolé à non accompagné car certains enfants peuvent être avec un adulte, sans pour autant que celui-ci soit capable den assumer la responsabilité. Isolés donc, mais aussi : demandeur dasile ou non demandeur car lon a trop souvent tendance à rejeter ceux qui appartiennent au second groupe, comme sils sen trouvaient moins mineurs et moins en souffrance. La définition du PEIE est donc dune sobriété exemplaire : « Les enfants isolés sont des enfants de moins de 18 ans se trouvant en dehors de leur pays dorigine et nayant pas de parent ou de tuteur pour les protéger. » Isolés, donc, dabord et avant tout.
La grande majorité dentre eux arrive à Roissy (lire encadré) et va donc dépendre du tribunal de Bobigny. Pour la Seine Saint Denis, les signalements sont généralement adressés au parquet qui, soit se saisit immédiatement et confie le mineur à lASE, via le SEAT (Service éducatif auprès du tribunal), soit estime que la situation nest pas urgente et transmet au juge des enfants qui prend ou non une décision de placement. Si lexamen osseux (lire encadré) na pas été précédemment effectué, la demande en est ordonnée. De leur côté, les éducateurs du SEAT se sont vite trouvés confrontés à des problématiques quils connaissaient mal et surtout à une nouvelle charge de travail qui ne permettait plus de poursuivre de façon satisfaisante leurs missions traditionnelles. Un rapport, demandé par le préfet, a dailleurs mis laccent sur linsuffisance du dispositif actuel et motivé louverture très prochaine dun centre daccueil proche de Roissy, non plus seulement pour les demandeurs dasile comme au CAOMIDA, mais pour tous les enfants isolés.
A Paris, où leur nombre est très conséquent, les signalements se font plutôt à laide sociale à lenfance pour sa mission de protection : larticle 223-3 du Code de laction sociale et de la famille prévoit la prise en charge par lASE des mineurs dans les cas où il y a urgence et absence de répondant légal (lire encadré). À charge pour lASE den référer au parquet dans les cinq jours. On le voit, les dispositifs de protection existent et, dans le meilleur des cas, peuvent fonctionner au mieux de lintérêt de lenfant. Tout dépend néanmoins de linterprétation faite par le magistrat de la notion de danger. Ainsi, certains juges des enfants considèrent que leur intervention est liée aux dysfonctionnements familiaux et que, puisque la famille du mineur étranger est absente, celui-ci nest pas en danger. Pourtant, Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny est formel : « À partir du moment où un mineur arrive seul dans un avion, il est potentiellement en danger. Il devrait donc être immédiatement pris en charge par le parquet des mineurs. » Que dire alors des dangers qui le guettent à sa sortie, quand il se retrouve seul, menacé par les réseaux très organisés qui livrent ses semblables à la prostitution et la délinquance.
Pas en danger, donc, mais ayant seulement besoin dun représentant légal, ce qui est du ressort du juge des tutelles. Celui-ci va alors déclarer vacante la tutelle familiale et ouvrir une tutelle dEtat, avec délégation à lASE, bouclant ainsi la boucle. Certains magistrats, pourtant méconnaissance des textes, positionnement idéologique ? refusent la procédure, au prétexte que le mineur est entré irrégulièrement. Évelyne Sire Marin, qui a longtemps exercé dans ce domaine, a beaucoup uvré pour que les choses saméliorent. La loi est sans ambiguïté, rappelle-t-elle, les articles 373 et 390 du Code civil rendant compétent le juge dans les cas où les parents sont décédés, disparus, ou restés à des milliers de kilomètres. Rien, répète Évelyne Sire Marin, qui fasse référence aux conditions de séjour. « Jai consulté 20 de mes collègues, regrette-t-elle, seules 30 tutelles avaient été ouvertes lan dernier à Paris pour des mineurs étrangers ». Et lon peut penser que la majorité concernait des enfants accueillis dans la famille élargie. La seule protection digne de ce nom est donc bien la double démarche : juge des enfants pour la mesure éducative, lhébergement et la garde ; juge des tutelles pour la représentation légale, permettant lexercice de lautorité parentale par le tuteur et lexercice de ses droits, pour le mineur.
Les choses ne sont pas toujours si faciles et les assistants sociaux du SSAE (Service social daide aux émigrants) le savent bien qui voient arriver des adolescents perdus, certains ayant demandé lasile et de ce fait orientés vers eux par lOFPRA , dautres abandonnés par le passeur, laissés par le compatriote censé le prendre en charge, sans projet sinon celui de ne pas retourner au pays
Les éducateurs de lASE et des associations le savent également, qui doivent sadapter à des jeunes pour qui les foyers ne sont pas forcément adaptés. Les avis, il est vrai divergent. Dans une interview au Parisien du 8 juin 2001, Jean-Pierre Rosenczveig estimait quil y avait « un problème de spécialisation et quon ne soccupe pas dun mineur maltraité comme on soccupe dun enfant qui a vu sa famille mourir et qui souvent ne parle pas notre langue. » Quelques jours auparavant, une éducatrice, elle aussi de Seine Saint Denis, laissait éclater son désarroi : « Nous sommes totalement submergés par ces arrivées dont la croissance est exponentielle (
), on bricole
Ce nest pas un hasard si les deux tiers des mineurs isolés que nous plaçons se volatilisent. Le sort de ces enfants, finalement, tout le monde sen moque ! ». De son côté, Jean-Claude Kross, chef du parquet des mineurs de ce même département a tenté de comprendre le phénomène et répond à Libération, en date du 31 octobre 2001 : « Il y a plusieurs hypothèses : 1. Les mineurs placés en foyer sy sentent comme en prison, ils ne réalisent pas quils sont protégés. 2. La France nest pas leur destination ; 3. Une partie des jeunes qui veulent rester ont des numéros de téléphone, ils sont probablement pris en charge. Mais par qui ? » Pourtant, certains sinscrivent en faux sur la spécificité de la prise en charge des mineurs étrangers isolés, telle Michèle Créoff : « Les situations de rupture, dabandon sont les mêmes et les éducateurs savent faire. Par contre, souligne-t-elle, cest la traduction qui est difficile ; il faut arriver à faire comprendre au mineur quil est protégé ». Même appréciation positive pour cet éducateur en foyer : « Nous avons 6 étrangers sur 24 mineurs ; ils permettent déquilibrer le groupe ; ils enrichissent la pratique. Ils sont souvent des moteurs pour les autres ».
Les prochaines étapes concernant la protection des mineurs isolés seront louverture dun centre à Taverny (95) et la mise en place des administrateurs ad hoc. Dores et déjà, on sait que la capacité daccueil du centre financé par lÉtat et géré par la Croix-Rouge sera très insuffisante ; un centre qui, pour Michèle Créoff, constitue un « épiphénomène : la bonne conscience que le ministère de lIntérieur a accordée au ministère des Affaires sociales. » Quant aux administrateurs ad hoc, solution alternative proposée par la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de lhomme) à la libre entrée des mineurs sur le territoire, elle est considérée dun très mauvais il par les associations militantes. Destinés à assurer la représentation des mineurs, désignés par le procureur de la République, ces administrateurs pourront « Pourquoi pas devront ? » » interroge le Gisti saisir le parquet et le juge. Et le même Gisti de sétonner dun dispositif supplémentaire alors que la protection des mineurs est déjà réglementée. « Cest, sans doute, avance Évelyne Sire Marin, quil sagit moins de considérer le droit des mineurs que de faire en sorte quils puissent être légalement rapatriés qualifiant cette disposition dune grande perversité ». « Pour preuve, souligne Stéphane Julinet de lAnafé (4) (Association nationale dassistance aux frontières pour les étrangers) ce projet avait déjà été repoussé et a été remis en amendement dans la loi sur lautorité parentale. »
Cynisme ou légèreté des gouvernants, la question reste entière. Il nempêche : des centaines denfants continuent à arriver à Roissy et ailleurs et la France doit tout mettre en uvre pour que, même sans papier et un peu grand pour son âge, un mineur soit avant tout considéré comme tel et protégé en conséquence.
Mireille Roques
(1) HCR - 9 rue Kepler - 75016 Paris. Tél. 01 44 43 48 58
(2) France Terre dAsile - 25 rue Ganneron 75018 Paris. Tél. 01 53 04 39 99
(3) Gisti - 3 villa Marcès - 75011 Paris. Tél 01 43 14 84 82
(4) Anafé - 176 rue de Grenelle - 75007 Paris. Tél. 01 42 08 69 93
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