![]() |
||
Il fait froid en ce mois de novembre. Léquipe se retrouve en début de soirée. Son lieu de travail se limite au centre ville : les lumières y attirent les jeunes en errance, tout comme lactivité nocturne qui sy déroule jusquau petit matin (les cafés y ferment à 2h00 relayés par certains kebabs qui rouvrent alors). Un premier tour du site permet de prendre la température de la ville. Tout en regardant à lextérieur du véhicule, les passagers échangent les informations dont ils disposent sur les jeunes rencontrés les nuits précédentes. Une permanence-accueil est organisée en semaine, de 16h30 à 19h00, dans le centre ville. Elle permet de poursuivre les contacts pris la nuit avec des jeunes et de les aider dans leurs démarches administratives, la prise de rendez-vous médicaux, les orientations vers un hébergement etc. Didier, éducateur mis à disposition par la PJJ, doit aller rencontrer une adolescente en fugue. Il arrive parfois que le service fournisse, pour dépanner un jeune, des tickets-restaurant. Ce service rendu présente un double avantage : en premier lieu, aider tout simplement le jeune à se nourrir, et lui fixer un rendez-vous régulier permettant de faire le point.
Nous la retrouvons devant une baraque à frites. Cest son propriétaire qui a prévenu, il y a une semaine, les éducateurs de la présence de cette jeune en dérive. Le SPN a tissé ainsi, sur la ville, tout un réseau composé dacteurs de la nuit, qui lui donne de précieuses informations. Léchange avec ladolescente a permis de faire le point. Par trois fois, elle a été remise dans le train pour retourner à Metz, sa ville dorigine. Par trois fois, elle en est descendue à la première station. Il ne reste plus quà laccompagner, au jour le jour, en espérant pouvoir trouver une solution. Autre source de renseignement, la police, qui a fourni la photo dune autre adolescente en fugue. Elle a été repérée la veille par léquipe précédente, sur une place, traînant avec un groupe de jeunes. On sapproche du lieu présumé, mais on ny trouve que des cadavres de bouteilles et de repas. Le groupe a dû se replier vers un squat. Les stratégies dapproche sont prudentes : il ne sagit pas de se faire rejeter. « Le plus dur, explique Yacoub animateur, cest daller vers des gens qui ne vous demandent rien. On ne sait jamais comment on va se faire recevoir. » Nous prenons ensuite la direction de la gare Saint Charles. Une agression en cours dannée a contraint la SNCF à renforcer les équipes de sécurité. Celles-ci peuvent se montrer très agressives avec les SDF ou les jeunes errants. Les éducateurs du SPN en ont été témoins. Ils gardent néanmoins de bonnes relations, comptant là aussi, sur déventuels tuyaux. Au milieu du hall, première rencontre. Cest Olivier, assistant social à lallure repérable (pipe au bec et feutre sur la tête), qui est allé à la rencontre de Gwenaël. Ladolescent est en fugue depuis 6 mois. Il en convient : il en a marre. Il survit en empruntant les trains de nuit (pour y faire les poches des voyageurs endormis) et squatte dans les wagons immobilisés sur les voies pour y dormir. Il refuse la proposition qui lui est faite de le raccompagner chez sa mère. Il accepte, par contre, un rendez-vous, le lendemain, à la permanence. Gwenaël à peine disparu, cest Toufik qui surgit. Il vient de sortir de prison (il a été incarcéré pour proxénétisme). Cest un habitué du SPN qui la connu, il y a quatre ans, au moment où le service a commencé à fonctionner, quand ladolescent se prostituait. Léchange est peu fructueux, le jeune adulte essayant surtout de soutirer tickets-restaurant et cigarettes. Léquipe repart de la gare et se dirige vers lavenue du Prado, quartier réputé pour être fréquenté par les couples échangistes et les gays : cest là quon peut trouver les jeunes garçons et les jeunes filles mineur (e) s qui se prostituent. Mais, les rues sont vides. Léquipe retourne alors vers le centre ville. Le véhicule traverse à vitesse lente le quartier de Noailles où, le jour, se tient en permanence le marché. Quelques gros rats qui circulaient parmi les détritus, senfuient. Lallure lente de la voiture et sa couleur (Fiat Punto verte) commencent à être repérées. Le SPN ne cherche pas à se cacher : il passe devant un groupe de jeunes. Lun deux se retourne, un grand sourire aux lèvres, et, faisant le salut militaire, lance : « Allez la brigade ». Léquipe décide de se scinder : les uns vont marcher un peu, les autres continueront à rouler. Nous arpentons les rues : Didier nous désigne une vieille 205, garée le long dun trottoir. Il explique quelle est abandonnée et sert de squat occasionnel. Nous arrivons face à un commerce qui sert de salon de coiffure le jour et de débit de boissons la nuit. Nous y entrons. Ces établissements recueillent parfois des jeunes en fugue. Cest bien parce que ceux qui les gèrent ne veulent pas de problèmes avec des mineurs, que le travail de collaboration avec eux est possible. Laction des éducateurs du SPN implique de rentrer ainsi en contact avec lunivers de la nuit. Le tout est bien déviter de prendre trop de risques. Il est arrivé ainsi quils fassent sortir de jeunes femmes du milieu de la prostitution. La confrontation à ce monde parfois un peu glauque constitue un danger potentiel : cela, ils en ont bien conscience.
Georgette, éducatrice au SPN, téléphone : les éducateurs restés dans le véhicule ont rencontré un minot qui avait raté le dernier transport en commun. Ils lont ramené dans son quartier. Nous les retrouvons quelques instants après au coin dune rue, et réembarquons. Nous passons sur le vieux port et apercevons un homme penché sur une silhouette allongée. Nous nous approchons : un adulte dune cinquantaine dannées semble en grande difficulté. Les pompiers, appelés, interviendront quelques minutes plus tard. Nous nous dirigeons, à nouveau, vers la gare Saint-Charles : un groupe de jeunes errants stationne devant le bâtiment. En provenance le plus souvent du Maroc, mais aussi du nord de la France, ils circulent entre lItalie et lEspagne. La police en a arrêté une trentaine récemment. De ce fait, on nen voit plus autant. À force de sillonner ainsi les rues, le regard de léquipe est devenu précis et acéré. Il voit tout de suite ce que le profane ne va pas forcément détecter. Une attitude, une allure générale, une réaction peuvent dénoter une détresse ou une situation non ordinaire. Youssouf a ainsi identifié un jeune, tout à lheure, à la gare, assis parmi les autres voyageurs : signe distinctif ? Il nétait pas habillé comme les autres, portant seulement un pull-over, alors quil fait froid. Est-il en difficulté ? Il disparaîtra avant quil ne soit abordé. Un peu plus tard, en descendant la canebière, un adolescent est repéré. La voiture sarrête. Olivier sapproche du jeune et se présente. Il lui demande ce quil fait, dans la rue, à 2h 45 du matin. Clément a 15 ans : il vient de Toulouse. Il était en visite chez un copain et a raté son train. Il attend le petit matin pour retourner dans la salle dattente de la gare, dès quelle sera ouverte, et prendre le premier train. Pourquoi nest-il pas à lécole ? Son établissement a été détruit par lexplosion dAZF et les cours nont pas encore repris. Non, sa mère, qui est principale dun collège, ne sinquiète pas : il lui a téléphoné et lui a dit quil couchait chez son copain. Non, il na pas peur : il a dailleurs rencontré un monsieur très gentil qui lui a offert une boisson chaude ! Devant nos réactions, il se reprend : bien sûr, quil na pas voulu rester avec cette personne : il nest pas idiot. Olivier hésite : sagit-il dun môme en fugue ? Il décide de le prendre à bord et de le garder avec léquipe. Il le raccompagnera à la gare quand celle-ci ouvrira, tout à lheure. Clément est ravi. Léquipe lui fait faire un peu de tourisme et lemmène sur les hauteurs de Marseille, de là on voit la ville éclairée de mille feux.
Des rencontres de ce type, on en compte sur lannée 2000 près de 1600 : 63 % sont des garçons, 43 % sont mineurs, 65 % sont français et 40 % en errance. Léquipe est peu témoin dactes de délinquance. Cest vrai quelle agit parfois dans la prévention directe : prévenir cette dame qui, assise sur les escaliers de la gare Saint Charles, laisse traîner nonchalamment son bagage devant elle ou se tenir prêt de jeunes soupçonnés de préparer un mauvais coup (devant un distributeur de billets par exemple). Une cartographie précise a pu être établie des lieux où lon retrouve le plus lalcoolisme, la toxicomanie, la prostitution et autres actes de délinquance. Léquipe du SPN a posé des jalons qui lui permettent dêtre identifiée et reconnue par celles et ceux qui hantent la nuit. Ces groupes de jeunes qui jouent jusquà une heure avancée de la nuit au football, sur les places de certains quartiers, en faisant rebondir la balle sur les rideaux en fer des commerces, elle a réussi à les convaincre de créer des équipes de foot qui sentraînent le soir : 18 joueurs au départ 100 aujourdhui. Les éducateurs sportifs embauchés par lARS donnent même des cours de boxe et de karaté, en soirée. Et puis, il y a les contacts avec les familles. Léquipe ne se contente pas de faire le « taxi », elle propose toujours daccompagner le jeune à la porte de chez lui et davoir un échange avec les parents. Véritable travail de médiation qui permet parfois de commencer à dénouer ces nuds à la source du conflit. Pour autant, il sagit là dun travail découte et dorientation et de réponse à lurgence. Il ny a pas de suivi proprement dit (même sil arrive fréquemment quun même jeune soit régulièrement rencontré et que son évolution soit ainsi connue sur plusieurs mois). Pour cela, il y a des services compétents. Ce partenariat est bien accepté par les autres structures existantes telles le SAMU social, les CHRS ou SOS drogue qui nhésitent pas à contacter le SPN quand ils ont à faire à des mineurs. Le contact est aussi régulier avec « Service plus » qui peut proposer jusquà dix nuitées à lhôtel, délai mis à profit pour essayer de trouver une solution. La collaboration existe aussi avec les foyers dhébergement : il arrive dy raccompagner un jeune rencontré dans la rue ou encore de recevoir un coup de fil de leur part, signalant un jeune en fugue. Laction est toujours ici sereine. Les gamins apprécient de trouver des interlocuteurs qui ne leur crient pas dessus et proposent une approche chaleureuse. Sereine, mais ferme : il nest pas question pour léquipe de laisser un mineur dehors sans solution. Sil ne veut pas quon le ramène chez lui, le centre de procédure durgence est contacté. En dessous de 14 ans, une place durgence en foyer est toujours possible. Au-dessus de cet âge, sil ny a plus de lits disponibles, ce sera « lévêché » (une cellule du commissariat de police), en attendant le lendemain matin.
Le SPN, seule expérience connue daction éducative en direction des mineurs, peut apparaître comme lalternative éducative aux couvre-feux instaurés par certaines municipalités. On ne peut sempêcher de sinterroger comme le fait le SPN lui-même dans son bilan de lannée 2000 : errance ou assignation à résidence des publics en difficulté ? La notion de contrôle social émerge elle aussi très vite. Elle se pose dautant plus que dans léquipe du SPN travaillent deux policiers. Oh, ils nappartiennent pas à la BAC, mais à lUnité de prévention urbaine. Autre particularité propre à Marseille, cette unité de huit policiers, sans arme, qui travaille plus dans la prévention que la répression : agissant depuis 1991, considérée par leurs collègues comme des assistantes sociales, leurs partenaires sont les centres sociaux ou SOS femmes. Les deux fonctionnaires de police qui interviennent chacun une nuit, le reconnaissent : il leur faut jongler en permanence entre leur rôle de préservation de la sécurité publique et le travail de prévention. Leur plus grande crainte, cest de se retrouver confrontés à une situation qui leur ferait faire le grand écart entre ces deux pôles. Lun comme lautre affichent clairement leur fonction quand ils vont à la rencontre des jeunes. Jeunes qui sont souvent incrédules et nhésitent pas à leur demander leur carte !
Quelle drôle de situation : des policiers qui jouent aux éducateurs, des éducateurs qui sillonnent la ville, en la scrutant, telle une brigade de nuit. Est-ce là la préfiguration de ce que le XXIe siècle nous prépare ? Voilà de quoi alimenter les polémiques
ou faire des émules. Mais, laissons le dernier mot à Georgette : « On rencontre un jour un gamin qui vendait du shit au coin dune rue. Je lui dis :Je ne peux te laisser faire cela. Il est temps que tu rentres chez toi. Il me répond : Lâchez-moi, il faut que je travaille. Je lui dis Je vais être obligé dappeler la police. Chiche quil me dit ! Une voiture de police passait par là : je lai appelée. Les flics ont raccompagné le môme chez lui. Trois jours plus tard, je lai croisé à nouveau, il est venu vers moi, avec un grand sourire, pour me dire bonjour ».
Jacques Trémintin
Service prévention nuit -10, rue du Dragon - 13006 Marseille. Tél. 04 91 37 40 46
Le programme TRACE (Trajet daccès à lemploi), initié par la loi de lutte contre les exclusions de 1998, prévoit laccompagnement sur un long terme (18 mois) des jeunes de 16/25 ans sans qualification. Mais, comment sinsérer quand on va mal ? Comment réussir à être assidu à un travail quand on a des problèmes de santé, quon na pas de logement ou quon na rien fait depuis trois ans ? Comment arriver à lheure le matin, quand on se prostitue une bonne partie de la nuit ? Les 10 000 places nouvelles qui ont été dégagées, en 2002 par le programme TRACE, pour les publics les plus en difficulté pris en charge par la protection judiciaire de la jeunesse ou les CHRS rendent encore plus urgente la mise en uvre de modalités adaptées. Cest ce qua réalisé lARS à travers DEPAR (Découvrons ensemble nos potentialités et agissons pour réussir) et latelier Passerelle.
Ce service, créé en 1998, intègre la globalité de la problématique des jeunes qui lui sont confiés. Sil ne résout pas, à lui tout seul, les problèmes de papiers, de santé, de justice ou de logement, il dispose dun réseau partenarial suffisamment dense pour organiser les relais. Cest à partir de ce que ces jeunes sont à larrivée et ce quils doivent être à la sortie pour pouvoir obtenir un contrat de travail que lélaboration du parcours du jeune est organisée. De nombreuses techniques sont utilisées tout au long de son cheminement : évaluation en milieu de travail, parrainage, préparation aux entretiens dembauche, aide à la rédaction des CV et des lettres de motivation etc. Mais plus que dautres encore, ces publics ont besoin de retrouver en eux les potentiels nécessaires. Cela ne peut passer que par laccomplissement de soi, la réappropriation dune image positive deux-mêmes, louverture aux autres et le retour à un esprit de collaboration et de solidarité. Cest pour atteindre ces objectifs quont été montés de nombreux « défis ». Il sest agi, à chaque fois, de proposer de véritables exploits à accomplir, permettant au groupe de jeunes non seulement dapprendre à se connaître, mais aussi à se découvrir et surtout à se dépasser. Défi sportif tout dabord : course en montagne, traversée à laviron entre Marseille et Calvi (310 kilomètres), trajet en pleine autonomie durant 10 jours, entre Briançon et Marseille, en alternant VTT et cheval (raid de 400 kms, avec 1000 mètres de dénivelés par jour). Défi humanitaire ensuite : récupérer et réparer des vélos en vue de monter un atelier de réparation au Bénin ou encore monter un atelier informatique au Mali en récupérant du matériel et en le réparant. Résultat ? « Ensemble, on est parti et ensemble on a vaincu. Je ne pensais pas réussir et pourtant je suis là. Ces dix jours sont inoubliables » affirme Éric, 19 ans. On peut se demander si cest bien là faire de linsertion. Les résultats parlent deux même : sur les trente jeunes qui ont vécu ces premiers défis, tous, à une exception près étaient, début 2001 en situation qualifiante ou professionnelle.
Il existe tout un public qui est encore bien trop en difficulté pour être prêt à rentrer dans les actions proposées par DEPAR. Cette situation concerne notamment les jeunes accueillis dans les foyers dhébergement de lARS, et qui pouvaient rester oisifs toute la journée, faute de supports dactivité. La solution trouvée était souvent offerte par des éducateurs à partir de leur hobby (atelier informatique, ou couture etc.). Face à un public blasé et orienté vers des plaisirs immédiats, on ne pouvait se contenter de rester dans loccupationnel. Cest fin 1993, quouvre latelier Passerelle. À lorigine, le projet comportait trois objectifs centraux : restaurer la confiance et le désir du jeune et lui permettre dacquérir une compétence. Et cela ne pouvait se concrétiser quen amenant le jeune à élargir son horizon, en laidant à décoder autrement ce qui se vit pour lui (en dépassant la seule vision autocentrée et en lui permettant dentrer dans une véritable relation de communication), en le guidant dans lapprentissage dactes techniques. Le choix des activités a été fait en conséquence : ateliers de culture générale (mise à niveau, dessin et arts plastiques), ateliers techniques (cuisine, informatique, permis de conduire), immersion en milieu de travail (stage en entreprise, gestion de la cafétéria dune école déducateurs à Marseille). La méthode pédagogique adoptée se situe à lopposé de lapproche classique : ici, on ne part pas de ce que les jeunes ignorent, mais de ce quils savent. Ce qui est donc valorisé ce sont leurs acquis. « Nous donnons une prime à la visibilité, une plus-value à ce qui est déjà su » explique Franck Tanifeani, chef de service. Autre démarche choisie : le cheminement ne se fait pas à partir de la commande dun produit fini, mais palier par palier. On évite de le noyer dans une multitude de tâches et on préfère les contenus aux contenants : lactivité est avant tout un support à la relation. Le travail engagé porte bien plus sur lévolution du comportement que sur lapprentissage des savoirs. Si le jeune a été admis à latelier Passerelle, cest à partir du diagnostic effectué avec la mission locale, sur son incompatibilité avec le dispositif de droit commun. « Ces jeunes fonctionnent à partir de plaisirs et de désirs forts que la société considère comme déviants (toxicomanie, délinquance,
). Notre mission est bien de concurrencer ces comportements » continue Franck Tanifeani. Nous avons rendu visite à latelier Passerelle. Sandra, 15 ans, très fière, nous a expliqué ce quelle y faisait : « Ici, on fait des poèmes et de la calligraphie ». Ils sont cinq autour de la table, à aller chercher dans un petit recueil de propos tenus par des gens célèbres, le texte idoine qui viendra illustrer la carte de vux quils sont en train de réaliser. « Ce que je fais est nul ! » sexclame Nacim. « Mais, non : colorie-le, ce sera encore plus joli » lencourage lintervenant qui explique un peu plus tard, pourquoi il est important que le jeune reprenne confiance en lui. Pour cela, il doit prendre plaisir à ce quil fait. Latelier Passerelle dispose de 30 places. Mais, les entrées et les sorties y sont permanentes. Cela arrive que les jeunes claquent la porte. Ils savent quils peuvent revenir quand ils veulent. Quand ils veulent, car il y a inconditionnalité de laccueil, mais pas comme ils veulent. Chaque incident fait lobjet dune mise au point et permet un travail sur les comportements. Les adultes sont particulièrement vigilants à la réduction de la violence et aux conditions qui peuvent la provoquer (brimades, ton, comportement provocateur, y compris chez les encadrants). Une réunion de régulation a lieu chaque jeudi après-midi, qui permet de faire le point sur chaque jeune, mais aussi dévoquer lactualité de chacun face à chaque jeune.
Pour les publics en grande difficulté qui ont fait le tour des structures existantes, latelier Passerelle constitue un point de repère essentiel à partir duquel, ils peuvent essayer de se structurer et de se stabiliser. Et, un certain nombre de jeunes sy accrochent, y revenant après un séjour en prison ou en continuant parallèlement à se prostituer, se droguer ou commettre des actes de délinquance. Dautres y vivent un parcours plus serein. Pour tous, il sagit de cheminer pour trouver son identité personnelle (à partir de ses compétences, de ses talents et de ses désirs) et un moyen de reconnaissance sociale afin de décrocher enfin une place dans la société.
J.T.
DEPAR - 3, rue Delile 13001 Marseille. Tél. 04 95 04 57 60
Atelier Passerelle - 50, rue du Dragon 13006 Marseille. Tél. 04 91 37 93 70
Depuis votre arrivée à la direction de lARS, en 1991, cette association est passée de deux à huit services. Il existait donc tant de besoins à satisfaire ?
Effectivement, et notre souci a bien été, depuis 10 ans, dapporter des réponses à des besoins non satisfaits. Il nous est apparu insupportable, à lépoque, de constater quà Marseille, des jeunes ne trouvaient pas de solutions à leurs difficultés. Nous avons alors décidé dinnover. Ça a commencé avec latelier Passerelle. Un certain nombre dadolescents se trouvaient exclus de léducation nationale et des formations préqualifiantes (mission locale, stages dinsertion ). Cela concernait notamment les deux foyers dhébergement que nous gérions : les gamins se retrouvaient à 8h30 devant la télé. Nous avons donc imaginé une structure susceptible de poser des exigences progressives pour amener les jeunes à respecter la ponctualité ou simplement à parler poliment, toutes choses quils narrivaient pas à faire et qui les mettaient en marge des dispositifs de droit commun. Lhistoire du service prévention nuit est très proche. Dans un de nos foyers, des filles accueillies ont été prises dans un réseau de prostitution. Cela nous a amenés à collaborer avec la police. En discutant avec eux, ils nous ont fait la réflexion quaprès 17h00, ils navaient plus dinterlocuteurs chez les éducateurs. Il ny avait personne pour soccuper des jeunes la nuit. En 1996, des éducateurs se sont joints, pendant trois semaines, aux patrouilles de police de nuit. Cest de là, quest née lidée de créer un service spécialisé. Notre conseil dadministration et notre présidente ont accepté de prendre des risques pour créer de nouveaux services répondant à tous ces besoins non satisfaits.
Dés lors il fallait travailler autrement, comment les personnels ont-ils réagi à ces évolutions ?
Quand je suis arrivé, nous avons enterré un jeune adulte qui venait davoir 18 ans. Il était décédé du sida. Cette situation concernait alors plusieurs autres adolescents pris en charge. Il était évident que nous nétions pas équipés pour assurer un tel accompagnement vers la mort. Mais, personne naurait compris que nous passions le relais à des services spécialisés. Les jeunes auraient eu limpression quon les jetait, les professionnels quon les abandonnait. Nous avons donc pris la décision de continuer à être à leurs côtés, et ce jusquà la fin. On est là dans une logique autant militante que professionnelle. Quand jai souhaité quun éducateur vous accompagne la nuit de votre venue, cela tombait sur son jour de repos. Il a accepté tout de suite. On le fera récupérer ensuite. Mais, ce qui lemporte, cest avant tout lengagement sur un projet précis. Avant mon arrivée, lassociation avait une gestion dépicier. Jai proposé que largent qui avait été économisé soit investi dans des actions nouvelles. Le conseil dadministration a accepté. Nous avons pu alors procéder à un recrutement supplémentaire : nous sommes passés de 37 à 90 salariés.
Comment voyez-vous lavenir de lARS ?
Aujourdhui, ce qui compte, cest de pérenniser les services qui ont été créés. Ils sont reconnus par nos partenaires, mais vivent sur des budgets aléatoires. Il faut asseoir leur financement et éviter les pertes de temps et dénergie que constitue chaque année la recherche des crédits. Et puis, il y a encore un projet qui me tient à cur : organiser une présence éducative au sein des commissariats. Les discussions avec le directeur adjoint de la sécurité publique à Marseille sont bien avancées sur cette question. Beaucoup des petits délinquants qui sont entendus par les policiers et puis qui sont relâchés, le sont sans aucune suite donnée, ni au niveau judiciaire (classement sans suite du parquet), ni au niveau éducatif. Recevoir les gamins pour un rappel à la loi et les accompagner chez leurs parents, si ceux-ci ne veulent pas venir les chercher, pourrait être lamorce dun travail éducatif en leur direction. Ce nest pas confondre le métier de policier et déducateur. Cest les faire cohabiter et permettre une multiplicité de réponses. La hiérarchie policière a validé ce projet. Le conseil général contacté pour son financement doit nous donner sa réponse. Resteront à convaincre les policiers de base.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
Association pour la réadaptation sociale - 6, rue des Fabres - 13001 Marseille. Tél. 04 91 99 43 00
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |