Numéro 608, 7 février 2002

La langue des cités est-elle fréquentable ?

C’est un langage à prendre en considération tout comme le savoyard, le breton ou le corse n’hésitent pas à plaider des spécialistes. Pour d’autres observateurs ce parler est au contraire une machine à exclure supplémentaire qui ne fait que refermer un peu plus le ghetto sur les jeunes des quartiers. Pour tous en tout cas le phénomène existe. Et il faut au moins le respecter, le comprendre et s’en occuper


« “Il m’a rotca”, m’a dit une fille l’autre jour en parlant d’un garçon. J’ai pensé que ça signifiait “Il m’a caroté”, donc “il m’a roulé”. En fait, il lui avait “posé un lapin” ». Il s’agit peut-être d’une association carotte – lapin ? s’amuse Lise Nathanson, coordinatrice du Club du Canal, pour illustrer les néologismes employés par les jeunes avec lesquels l’équipe de prévention travaille. Situé dans le nord-est de Paris et implanté dans un quartier hétéroclite, le Club du Canal (1) couvre des micro-quartiers, « véritables lieux de relégation », une partie plus mixte, avec des problèmes de communication entre les différentes cultures et générations et une partie plus culturelle, peu accessible aux familles de ces jeunes. Le club relève de la protection de l’enfance et de la jeunesse. Il accueille les enfants à partir de 9 ans, les adolescents et les jeunes adultes mais le travail de rue constitue le pilier de son action. La langue des jeunes, codée, a de tout temps existé en opposition à celle des adultes. Les jeunes l’utilisent surtout de façon ludique entre eux, parfois de manière provocante - ou qui peut être ressentie comme telle - envers d’autres générations.
« Aujourd’hui, les jeunes qui emploient « le langage des cités » – scandé, rythmé - sont souvent de nationalité française, issus de l’immigration. Ils parlent français à l’école, la langue de leur pays d’origine chez eux et la langue de la rue avec leurs amis », constate Lise Nathanson. Le passage d’un langage à l’autre n’est pas forcément évident. Ce parlé multiplie les emprunts à diverses langues : arabe (ahchouma « honte »), tsigane (bedo « joint »), soninké (djiangalaimé « fils de pute »), argot anglo-américain (boss « chef de bande »), parlés locaux français (panouille « abruti », du provençal panissa) et vieil argot français (s’arracher « s’enfuir »). La métaphore est largement employée : airbags (seins), bounty (noir voulant ressembler à un blanc)… Par malaxage et torsion du français refaçonné, les usagers s’approprient la langue. « Mère », devient, « reume » par verlanisation, puis « reum » par apocope (troncation de la finale), et « meureu » par une nouvelle verlanisation. L’aphérèse, très employée, ampute le mot de sa partie initiale (rien pour algérien, zon pour prison). Si les éducateurs du Club du Canal reconnaissent la richesse et la vitalité de la langue, ils en regrettent certains aspects : « Des garçons emploient des mots très durs envers les filles qui peuvent se banaliser sans qu’elles réagissent. Entendent-ils de la violence verbale dans leur famille ? » s’interroge Marie-Line Smaga. Pour son collègue, Patrick Aïdan, « ce vocabulaire souligne leur incapacité à communiquer avec l’autre sexe, leurs difficultés par rapport à la différence, ici sexuelle. Il dénote une difficulté à s’exprimer, de la peur, du repli sur l’agressivité. Le langage de la rue les désinquiète ». Les mots des jeunes sont aussi révélateurs de leurs maux. « Par la violence des mots, ils expriment leur malaise. Leurs mots nous permettent aussi d’entendre quelque chose de leur souffrance », dit Marie-Line Smaga.
« Au même titre que n’importe quelle autre variété de français, comme le corse ou le savoyard, le français contemporain des cités constitue un élément du patrimoine linguistique culturel. Des centaines de milliers, voire des millions de personnes le connaissent. Il n’existe donc aucune raison de ne pas l’étudier », souligne Jean-Pierre Goudaillier, auteur de « Comment tu tchatches ! » (2). Les formes non légitimées du langage intéressent ce chercheur, elles posent toujours un problème dans le cadre scolaire et peuvent entraîner des exclusions. L’étude le passionne aussi d’un point de vue sociologique. Pourquoi des groupes se mettent-ils à produire de telles formes langagières ?

« Du point de vue du cryptage, il est important d’étudier le codage de l’ensemble des formes et de les expliquer. La langue est le reflet d’une culture ». Le langage exerce une fonction identitaire, il permet de se reconnaître, de s’identifier au sein d’un même groupe, d’une même communauté. « Les jeunes « taguent » la langue pour se l’approprier. « Pourquoi parlerions-nous le français des « costards-cravates » qui nous excluent ? » disent-ils. « Nous les « casquettes-baskets » avons le droit de marquer notre différence ». Là intervient bien entendu également la différence intergénérationnelle. Ils mettent leurs propres marques identitaires dans la langue. Les jeunes, mais aussi les moins jeunes issus de l’univers des cités et quartiers français, se l’approprient, c’est leur langue », explique Jean-Pierre Goudaillier.

La « langue des cités » peut devenir excluante si les jeunes coupent les ponts avec le reste de la population. Pour Yazid Kherfi, consultant en violences urbaines, les jeunes perdent l’usage et la richesse de la langue française et ont du mal à se débarrasser de leur langage. « Ils l’utilisent d’ailleurs de plus en plus partout, même à l’école et dans la famille ». Chaque cité à son langage, il permet aux jeunes de s’identifier à leur territoire et peut provoquer des problèmes s’il est employé dans une autre cité. L’expression « nique ta mère », par exemple, considérée comme tout à fait banale dans certains territoires, sera évidemment très insultante dans d’autres. « Ce langage enferme les jeunes qui l’emploient dans leur ghetto et les tire vers le bas, regrette Yazid Kherfi, ce n’est pas le langage utilisé par le reste de la population. Dans les cités les jeunes communiquent de moins en moins avec les autres et risquent l’enfermement. » Les emplois-jeunes ou « les grands frères » ont tendance à employer ce langage avec les jeunes car c’est aussi le leur. Ils pensent aussi s’intégrer plus facilement au groupe. « C’est une erreur, ils doivent parler autrement. Lorsqu’ils discutent avec les représentants des institutions, ils adoptent un langage approprié. Il faut permettre aux jeunes de sortir de leur ghetto en créant de la mixité et en favorisant la rencontre avec les autres », insiste Yazid Kherfi. Pour lui, ce langage ne doit pas être valorisé : « Parler une langue étrangère constitue une richesse, mais ce langage, mixage de français, de verlan, d’insultes, de portugais, d’arabe ou d’autres langues constitue plutôt une régression, un mode de communication qui éloigne des autres ». Pour Lise Nathanson, « le rôle de passeur appartient aux éducateurs. Il nous faut connaître les deux côtés de la rive, les aimer et accepter d’y naviguer ».

À partir de quel âge adopte-t-on le langage des cités ? « Certains petits l’utilisent car ils copient les frères et sœurs mais ça reste à un niveau sommaire. Ça va du geste du pouce sur la gorge pour menacer, aux erreurs de français telles « je l’ai gagné » pour « j’ai gagné contre lui, je l’ai vaincu », « ils sontaient pour ils étaient », « véner pour énervé », « vous faisez »…, indique Élisabeth Chatenet, directrice de l’école maternelle Thionville, située dans le même quartier que le Club du Canal. « Dès qu’ils parlent le français tout se mélange, mais je n’ai pas remarqué de différences suivant les origines culturelles. Ce n’est pas le langage des cités, c’est celui des pauvres ! ». À l’école primaire ? « Dès l’âge de 6 ans, les enfants connaissent et emploient certains termes. Ce langage est de plus en plus utilisé par les filles. Elles sont davantage dans le langage que les garçons, qui peuvent avoir recours à des modes d’expression plus agressifs, comme la bagarre », observe Yazid Kherfi.
L’éducateur doit-il intervenir ? « Nous intervenons si un terme est violent. Nous discutons autour du mot. Nous ne sommes ni de l’école, ni des copains, les jeunes nous parlent dans un entre-deux. Nous gardons notre lexique, même si parfois, par clin d’œil ou par souci d’échange dans la communication, nous reprenons une expression à eux. Il ne faut pas rester complètement figés mais ça fait partie de l’acte éducatif de leur permettre d’élargir leurs possibilités d’expression », dit Lise Nathanson. « Les jeunes doivent aussi s’adapter au langage commun, pour éviter l’enfermement. Notre responsabilité est de nous opposer à l’exclusion, le langage vestimentaire, la coiffure, la posture, tout cela est langage mais peut la provoquer », ajoute son collègue Patrick Assoulène.

Pour Jean-Pierre Goudaillier : « La frange des jeunes réellement en difficulté d’apprentissage est de l’ordre de 10 %. Les autres ne sont pas en échec scolaire grave, même s’il existe des gradations dans les problèmes d’apprentissage. Il faut regarder comment les jeunes se positionnent quand ils ont en face d’eux la langue normée de l’école, des examens, de la présentation d’un CV. La maîtrisent-ils ? Le rôle de l’école est d’amener l’ensemble des jeunes apprenants, quel que soit leur point de départ, dans le giron de la langue nationale communément acceptée par l’ensemble des acteurs économiques et sociaux, sinon ils risquent l’exclusion ». Jean-Pierre Goudaillier aimerait que les enseignants, dans certaines séquences pédagogiques, prennent en compte ce type de parlé en proposant aux jeunes de rédiger d’abord un texte comme ils parlent puis de le construire en français normé. L’enseignant montrerait les points de rapprochement et les divergences entre les deux textes. « Les enseignants n’acceptent pas tous de jouer le jeu, pourtant écouter l’autre c’est prendre en compte l’altérité de sa langue pour l’amener à soi » précise-t-il.

Dans un atelier d’écriture proposé par le Club du Canal, l’animatrice a d’abord observé que les adolescents écrivaient d’une manière scolaire, supposant que c’est ce que l’on attendait d’eux. Ils éprouvaient des difficultés puisque ce n’est pas leur lexique. Dans un second temps, elle les a fait travailler sur des propositions d’écriture plus proches d’eux, comme le monologue intérieur qui fait appel à l’expérience propre, au langage personnel. Là, elle a constaté une libération. Dans un troisième temps, la rencontre entre ces deux lexiques s’est faite d’elle-même. Les jeunes ont trouvé leur propre écriture avec leurs images et leurs scansions, alors que souvent ils dévalorisent leurs modes d’expression. L’animatrice leur a proposé la lecture et l’explication de textes littéraires. Petit à petit ils se sont appropriés le langage normé.
« Il ne faudrait pas que parler de « langage des cités » stigmatise encore les jeunes », indique Lise Nathanson. « On dit que les jeunes ont des logiques de territoires. Mais ce sont des territoires où ont les a placés, qu’ils subissent ». En effet, renchérit Patrick Aïdan : « Ils possèdent un langage à eux, aussi respectable que le nôtre. Ce n’est pas un sous-langage ».

Jean-Pierre Goudaillier qui intervient dans le cadre de formations à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) conclut : « Je constate que les éducateurs sont très sensibles à la gestuelle langagière des jeunes. Il s’agit de rentrer dans la stratégie de l’autre sans démagogie, de trouver un moyen de l’amener à soi. La pédagogie consiste à prendre en compte le niveau auquel la personne se situe et à la faire progresser. Il ne s’agit pas d’enfermer les jeunes dans la caricature d’eux mêmes, ainsi que le souhaitent certains ».

Katia Rouff

(1) Club de prévention du Canal - 5, rue de Nantes - 75019 Paris. Tel. 01 40 34 15 29.

(2) Comment tu tchatches ! Dictionnaire du Français contemporain des cités - Jean-Pierre Goudaillier, 2001, éditions Maisonneuve & Larose, 19,82 €.


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