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Longtemps, les enfants et jeunes en difficulté ont été accueillis dans les établissements sans, le plus souvent, que ne soit engagée aucune étude préalable de leur situation. Ce qui primait alors, cétait lurgence : la gravité de la situation impliquant une prise de distance davec le milieu familial, il fallait trouver une solution rapide. Ces pratiques ont fini par laisser insatisfaits nombre de professionnels qui ny voyaient pas les conditions dun accueil de qualité. Sans aucune connaissance exploratoire de lenfant et de sa famille, les équipes devaient mener les investigations en même temps que ladmission et lhébergement. Seul le besoin de protection était alors pris en compte au détriment de bien dautres exigences au premier rang desquelles, on trouve la capacité à offrir une solution qui soit adaptée aux besoins de la situation. Cela aboutissait à des passages à lacte destructeurs des mineurs tant envers les autres quenvers eux-mêmes, sans que les équipes ne puissent décoder ce qui se passait. Les comportements de déstructuration ou dexplosion laissaient perplexes car il ny avait pas déléments susceptibles de les interpréter.
Les pratiques ont depuis largement changé. Dans la plupart des établissements, pour chaque candidature, un dossier est demandé qui donne lieu à un premier examen au sein de léquipe. Une rencontre préalable est ensuite organisée qui comporte divers entretiens tant avec les éducateurs quavec un psychologue ou même un psychiatre. Lidée est bien ici de faire de linternat éducatif un outil opérant, qui puisse répondre aux besoins du jeune qui ne doit pas être un objet ni que lon déplace, ni qui subit son sort, mais une personne qui puisse être associée à un projet conçu avec elle. Pour autant, il ne faudrait pas que cette démarche devienne un véritable parcours du combattant et que la procédure daccueil ne sidentifie à des épreuves de sélection, concoctées surtout pour éviter les cas les plus complexes. Ainsi en va-t-il parfois, quand lexigence dune demande suffisamment élaborée de la part du jeune aboutit à une confusion entre intervention éducative et démarche thérapeutique. Chaque établissement se définit à partir dun projet éducatif, et cest à partir de ce schéma directeur quil doit pouvoir déterminer ladéquation entre la candidature proposée pour un jeune et ce que peut lui offrir léquipe. Pour éclaircir un peu ces pratiques sur le terrain, nous avons rencontré Roland Bataille, chef de service du foyer Ty Breiz (1), une structure pour adolescentes qui a ouvert en 1988, un service dappartements (dit « Service Extérieur ») destiné à accueillir de jeunes majeurs (filles ou garçons).
Quinze logements sont proposés, dont douze en individuel et trois prévus pour deux locataires. Dès quune place est en voie de se libérer, une nouvelle candidature peut être étudiée. Lobjectif qui est fixé, est bien de conduire le jeune à être acteur de sa démarche. Majeur ou à quelques mois de le devenir, il nest plus possible de lentretenir dans la logique de dépendance à ladulte dans laquelle il a baigné des années durant. Il lui faut prendre conscience de ce qui est nécessaire et réalisable pour faire aboutir son projet de vie personnel. Lamener à élaborer sa demande, à construire son souhait de bénéficier dune aide éducative et à donner du sens à ses perspectives davenir nécessitent quil souhaite faire évoluer sa situation. La procédure qui lui est alors proposée, est conçue autour de cette recherche de laccession à lautonomie. Et cest dabord à lui que sadresse le protocole : première étape, il doit prendre rendez-vous avec le chef de service. Cet entretien a pour objectif de vérifier rapidement sa situation, de situer lorigine première de la sollicitation (qui se résume le plus souvent au conflit ou la rupture avec la famille dorigine) et à présenter les potentiels du service : ce que celui-ci peut offrir mais aussi ses limites. Il nest pas question ici ni du psychologique, ni du scolaire, ni des éventuels actes de délinquance commis
Ce qui est abordé, cest ce qui a amené le jeune à faire une demande de logement. « On ne sait jamais ce qui va ressortir de ce premier entretien, explique Roland Bataille. Il arrive parfois que le jeune craque et parle du viol quil a subi. Il mest même arrivé, une fois, de recevoir laveu dun jeune affirmant quil avait tué quelquun. » Il sagit là dun espace qui lui est proposé et quil est invité à investir. À lui, de préciser comment il veut être aidé : être hébergé, avoir de quoi vivre, apprendre les rudiments du logement autonome (comme réussir à faire la cuisine, par exemple), savoir comment sy prendre pour éviter les ennuis, reprendre contact avec sa famille etc
Ce qui compte au cours de cet entretien, cest avant tout, daboutir à ce que le jeune se (re) saisisse dun intérêt pour sa vie. À lissue de cette rencontre, il lui est demandé dadresser une lettre de motivation. Son contenu doit tout simplement reprendre lessentiel de léchange avec le chef de service : quelles sont les difficultés que je rencontre et comment on peut maider à y remédier ? « Les jeunes savent trouver les moyens de rédiger cette lettre, y compris en se faisant aider, quand ils ont quelques hésitations face à lécrit. Cest étonnant, ce ne sont pas les plus instruits qui réagissent le plus vite ! » Le service sengage, dès réception de cette missive, à donner une réponse dans les 48 heures ou les 72 heures. Le candidat nest pas recontacté (sauf cas très exceptionnels). Les permanences déducateurs sétendant de 9h 00 à 22h 00, il y a donc toujours le moyen de joindre quelquun. Lutilisation du répondeur est limitée : il est important détablir un contact en direct. Là encore, cest au jeune de faire la démarche de rappeler.
On lui donne alors les coordonnées de la psychologue et des éducateurs quil doit contacter pour convenir dun rendez-vous. La psychologue nest pas tant là pour le jeune que pour éclairer léquipe sur les difficultés quil peut rencontrer. Les éducateurs, quant à eux, abordent tous les aspects de la vie dont ils vont avoir besoin pour connaître le jeune et construire la relation ultérieure : histoire familiale, scolarité, santé, gestion financière, choix de lappartement seul ou à deux, règles à respecter, modalités des relations avec le service etc
Cela peut prendre de 3 à 6 rencontres, selon la complexité de la situation. Deux principes président à tous ces entretiens : la ponctualité (tout rendez-vous où le jeune arrive en retard est remis à une autre date) et le vouvoiement (la référence est le monde du travail où un entretien dembauche exclut le tutoiement). On peut se demander les résultats que peut avoir sur la demande, un cheminement qui apparaît si long et si exigeant. « Quand un jeune entre dans cette démarche, il va jusquau bout. Je nai pas souvenir dun abandon en cours de route. Cest plutôt nous, qui, parfois, précisons au cours de la procédure que nous ne pensons pas pouvoir répondre à ce qui est attendu. Cela a été le cas, par exemple, de ce jeune qui nous a été adressé par ses parents parce quil fumait du cannabis. Les contacts ont permis de dédramatiser la situation. Elle na pas débouché sur un accueil. Cette forme dadmission participe à évacuer tout ce qui pourrait être dans le registre dun placement de confort ou de lordre dun simple différent parents/enfants. Avec pour conséquences, la prise en charge de jeunes en véritable difficulté, voire pour certains en très grande difficulté (les dits « incasables » représentant parfois 30 à 40 % de leffectif » Ce qui est nécessaire parfois, cest plus une écoute quune prise en charge en hébergement. Doù la réflexion qui a abouti à louverture, en janvier 2001, dun point découte-jeunes susceptible dapporter cette attention qui est recherchée plus que tout autre chose. La démarche dautonomisation très prégnante avant laccueil ne sarrête pas à ladmission. La finalisation de la demande se poursuit après que le jeune ait intégré son logement. Guidé par un éducateur, cest lui qui, au cours du premier mois, a la responsabilité de rédiger son propre projet individuel quil présentera à une tierce personne (le plus souvent un autre éducateur qui joue le rôle de candide). Ce qui est recherché, ce nest pas que le jeune sinstalle, mais puisse rebondir très vite en apprenant à se débrouiller tout seul. À peine est-il entré, quon lui demande dans quels délais il pense sortir du service extérieur. Laide qui lui est apportée est ponctuelle. Elle doit aboutir à ce que le jeune ne soit plus dépendant et rentre le plus vite possible dans le dispositif ordinaire que fréquente le citoyen moyen. Pour cela, il faut lencourager à se jeter à leau. Cest la concrétisation de léternelle quête des travailleurs sociaux à se rendre inutile ! Il ny a aucun délai imposé pour un départ. Mais on cherche surtout à ce que le jeune trouve une solution à 20 ans, ce qui permet de conserver un filet de sécurité (les contrats jeunes majeurs signés par laide sociale à lenfance vont jusquà 21 ans). Si, dans lannée qui suit, il fait appel à nouveau, il pourra trouver dans le service un relais de quelques mois lui permettant de faire le bilan des erreurs commises et den éviter la reproduction. La continuité au-delà des 21 ans nest pas possible légalement. Son éventualité fait néanmoins partie des pistes de réflexion.
Les résultats de cette procédure ne se sont pas fait attendre. Alors quauparavant, le travail intervenait surtout sur lévénementiel, lintervention peut avoir lieu sur le fond des difficultés.
Le Service Extérieur est passé dune prise en charge moyenne de 12 à 16 mois à un séjour qui se limite à présent entre 7 et 8 mois. Le taux de rotation a été augmenté de 30 % environ. Certes, en dix ans, le nombre de demandes a presque doublé (passant de 34 en 1990 à 65 en 2000) alors que le nombre de suivis passait dune moyenne de 24 (dans les cinq premières années de la décennie) à 32 (dans les cinq dernières). Nest-ce pas là une façon de répondre à plus de demandes avec les mêmes moyens ? Ce serait ne pas tenir compte de lamélioration qualitative de lintervention. Le travail de préparation et la demande du jeune placé comme pivot de la démarche provoquent une mobilisation bien plus efficace autour de solutions possibles. Du coup, le jeune reste moins longtemps tout en étant aussi bien préparé à devenir autonome. La réponse à donner au nombre croissant de demandes doit se situer à la fois dans laugmentation des capacités globales daccueil proposées dans le département (sur ce service ou sur un autre) mais à la fois aussi dans linnovation et la recherche de nouvelles modalités (ce qui implique des capacités de remise en cause et dadaptation). Autre questionnement : une telle procédure nest-elle pas un obstacle à ladmission des situations les plus complexes ? Roland Bataille na pas le souvenir dune seule demande qui aurait été refusée du fait des difficultés présentées. Depuis 1996, un seul jeune a dû être exclu de linstitution. À raison dune trentaine de situations gérées chaque année, cela fait un taux déchec très faible.
Lévolution des procédures daccueil vient démontrer, sil en était besoin, que linternat nest plus cette dernière solution trop longtemps utilisée en catastrophe, mais une option répondant à des indicateurs précis dont lun des principaux est bien la place centrale accordée à lusager.
Jacques Trémintin
(1) Contacts : Service Extérieur 106, rue des Châlatres - 44000 Nantes. Tél 02 40 74 95 58
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