Numéro 606, 24 janvier 2002

Recaser les incasables, une mission difficile

Pour Sophie et ses collègues, l’urgence maintenant est à penser du côté de l’après CER. Faute de quoi le jeune retombe quand il retourne sur le quartier


En 1995, Sophie C. travaille en qualité d’éducatrice dans une maison d’enfant à caractère social (MECS). Elle n’a pas suivi de formation et elle n’a pas passé de diplôme professionnel. Elle s’est forgée ses compétences tout au long d’un parcours de vie qui, très tôt, l’a mise en rupture avec l’école. Elle retrouve donc bel et bien une part d’elle-même dans chacun de ces jeunes qui, à force de bêtises répétées, finissent par être renvoyés de toutes les structures. De l’école aux institutions spécialisées en passant par la prison pour mineurs, ces jeunes-là s’inscrivent dans cette errance déjà décrite par Deligny. Virés de partout, ils ne trouvent leur place nulle part. C’est donc pour ceux-là, ceux que Chevènement appelle les sauvageons des temps modernes, que Sophie, son compagnon et quelques collègues décident de créer une structure. Il s’agit pour eux de faire le pari de maintenir une aide éducative à l’égard des jeunes en très grande difficulté et dont personne ne veut plus. En 1996, Jacques Toubon, alors ministre de la Justice, et sa circulaire portant création des Unités éducatives à encadrement renforcé (UEER) tombent donc à pic pour donner à la fois un cadre de référence à leur projet. Dès l’origine et surtout dans l’esprit du grand public, les UEER sont investies d’une dimension répressive. D’aucuns y voient la réouverture sous une forme déguisée des maisons de correction puisqu’il s’agit d’y contenir et d’y redresser des jeunes mis au ban de la société. Mais pour Sophie et ses collègues c’est surtout l’aspect prise en charge non stop et fondée sur le relationnel qui leur importe. En 1997, ils présentent donc leur projet de création d’une unité sur Limayrac, près de Rodez, et obtiennent rapidement l’agrément.

Pendant deux ans un groupe éducatif de cinq personnes fonctionne en continu, trois mois d’affilé avec au bout une semaine de rupture. En priorité, il s’agit de créer un lieu où les jeunes ont envie de se poser. Il n’est question ni de scolarisation ni d’insertion professionnelle, mais de sport le matin et de pratique d’ateliers créatifs l’après-midi. L’ensemble ressemble rapidement à un lieu de vie. Sophie et son compagnon logent sur place et bientôt leur petite fille naît et grandit parmi ces « loulous » de la pire espèce qui tous sont placés par un magistrat suivant l’ordonnance pénale du 2 février 1945. Il y a quatre ans les résultats étaient plus satisfaisants. La structure recevait alors les « caïds » des cités, des gosses qui avaient fait sciemment le choix de s’inscrire en rébellion contre la société et qui assumaient leur position de voyou. Ils connaissaient alors pleinement les risques et il était possible d’avoir une « vraie discussion » avec eux. Ils offraient ainsi une prise au travail éducatif. Depuis, les choses se compliquent ; non pas seulement parce que les jeunes s’inscrivent de plus en plus précocement dans la délinquance mais parce qu’ils sont de plus en plus tôt en perte de repères et qu’ils n’ont pas acquis la notion du réel. Leur unique préoccupation est tournée vers la captation d’objets susceptibles de signifier leur paraître aux regards d’autrui : vêtements de marque, téléphones portables, baladeurs, scooters, voitures, etc. Ils ne choisissent plus d’être ; ils rêvent seulement d’avoir. A partir de là ils ne construisent plus aucune notion ni de bien ni de mal. Ce sont des « gros nombrils », dit Sophie.

Pour Sophie et ses collègues, l’urgence maintenant est à penser du côté de l’après CER. Quand un môme arrive au foyer pour trois mois renouvelé une fois, au bout d’un moment il parvient à poser ses valises. Pris en charge 24h/24, il y a forcément des instants où il baisse la garde, s’ouvre et se confie. Même entouré d’autres loulous, il parvient à se vider la tête des affaires de « business », de rang à tenir, de provocations à l’égard des flics, de tentation de la drogue ou de haine à assouvir. Il suffit d’un rien alors pour que la carapace se brise et pour que, dans les larmes ou dans le tremblement de la voix, l’ado se délivre de tout ce qu’au fond il n’est pas. Et l’éduc est là pour ramasser un paquet qu’il n’a pas cessé de solliciter. Et après ? Depuis deux ans, Sophie et ses collègues font le constat que même le gamin hyper motivé au sortir du CER retombe quand il retourne sur le quartier. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement, alors qu’il se retrouve à nouveau seul, privé des appuis du foyer, et que l’appel de la bande se fait à nouveau pressant. Une solution est dans le travail de réseau ; il faut mailler la prise en charge avec les équipes des CER, les clubs de prévention, la justice et les associations de quartier. Mais même avec cela, la meilleure bonne volonté du monde se heurte à l’usure du quotidien, aux ratés ou à la trop grande ampleur de la mission à accomplir ; car on ne recase pas aussi facilement que cela un « incasable » des temps modernes.

Philippe Gaberan

Pour tout contact : CER La Poujade - 12240 Limayrac. Tél. 05 65 69 99 94


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