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En 1995, Sophie C. travaille en qualité déducatrice dans une maison denfant à caractère social (MECS). Elle na pas suivi de formation et elle na pas passé de diplôme professionnel. Elle sest forgée ses compétences tout au long dun parcours de vie qui, très tôt, la mise en rupture avec lécole. Elle retrouve donc bel et bien une part delle-même dans chacun de ces jeunes qui, à force de bêtises répétées, finissent par être renvoyés de toutes les structures. De lécole aux institutions spécialisées en passant par la prison pour mineurs, ces jeunes-là sinscrivent dans cette errance déjà décrite par Deligny. Virés de partout, ils ne trouvent leur place nulle part. Cest donc pour ceux-là, ceux que Chevènement appelle les sauvageons des temps modernes, que Sophie, son compagnon et quelques collègues décident de créer une structure. Il sagit pour eux de faire le pari de maintenir une aide éducative à légard des jeunes en très grande difficulté et dont personne ne veut plus. En 1996, Jacques Toubon, alors ministre de la Justice, et sa circulaire portant création des Unités éducatives à encadrement renforcé (UEER) tombent donc à pic pour donner à la fois un cadre de référence à leur projet. Dès lorigine et surtout dans lesprit du grand public, les UEER sont investies dune dimension répressive. Daucuns y voient la réouverture sous une forme déguisée des maisons de correction puisquil sagit dy contenir et dy redresser des jeunes mis au ban de la société. Mais pour Sophie et ses collègues cest surtout laspect prise en charge non stop et fondée sur le relationnel qui leur importe. En 1997, ils présentent donc leur projet de création dune unité sur Limayrac, près de Rodez, et obtiennent rapidement lagrément.
Pendant deux ans un groupe éducatif de cinq personnes fonctionne en continu, trois mois daffilé avec au bout une semaine de rupture. En priorité, il sagit de créer un lieu où les jeunes ont envie de se poser. Il nest question ni de scolarisation ni dinsertion professionnelle, mais de sport le matin et de pratique dateliers créatifs laprès-midi. Lensemble ressemble rapidement à un lieu de vie. Sophie et son compagnon logent sur place et bientôt leur petite fille naît et grandit parmi ces « loulous » de la pire espèce qui tous sont placés par un magistrat suivant lordonnance pénale du 2 février 1945. Il y a quatre ans les résultats étaient plus satisfaisants. La structure recevait alors les « caïds » des cités, des gosses qui avaient fait sciemment le choix de sinscrire en rébellion contre la société et qui assumaient leur position de voyou. Ils connaissaient alors pleinement les risques et il était possible davoir une « vraie discussion » avec eux. Ils offraient ainsi une prise au travail éducatif. Depuis, les choses se compliquent ; non pas seulement parce que les jeunes sinscrivent de plus en plus précocement dans la délinquance mais parce quils sont de plus en plus tôt en perte de repères et quils nont pas acquis la notion du réel. Leur unique préoccupation est tournée vers la captation dobjets susceptibles de signifier leur paraître aux regards dautrui : vêtements de marque, téléphones portables, baladeurs, scooters, voitures, etc. Ils ne choisissent plus dêtre ; ils rêvent seulement davoir. A partir de là ils ne construisent plus aucune notion ni de bien ni de mal. Ce sont des « gros nombrils », dit Sophie.
Pour Sophie et ses collègues, lurgence maintenant est à penser du côté de laprès CER. Quand un môme arrive au foyer pour trois mois renouvelé une fois, au bout dun moment il parvient à poser ses valises. Pris en charge 24h/24, il y a forcément des instants où il baisse la garde, souvre et se confie. Même entouré dautres loulous, il parvient à se vider la tête des affaires de « business », de rang à tenir, de provocations à légard des flics, de tentation de la drogue ou de haine à assouvir. Il suffit dun rien alors pour que la carapace se brise et pour que, dans les larmes ou dans le tremblement de la voix, lado se délivre de tout ce quau fond il nest pas. Et léduc est là pour ramasser un paquet quil na pas cessé de solliciter. Et après ? Depuis deux ans, Sophie et ses collègues font le constat que même le gamin hyper motivé au sortir du CER retombe quand il retourne sur le quartier. Comment dailleurs pourrait-il en être autrement, alors quil se retrouve à nouveau seul, privé des appuis du foyer, et que lappel de la bande se fait à nouveau pressant. Une solution est dans le travail de réseau ; il faut mailler la prise en charge avec les équipes des CER, les clubs de prévention, la justice et les associations de quartier. Mais même avec cela, la meilleure bonne volonté du monde se heurte à lusure du quotidien, aux ratés ou à la trop grande ampleur de la mission à accomplir ; car on ne recase pas aussi facilement que cela un « incasable » des temps modernes.
Philippe Gaberan
Pour tout contact : CER La Poujade - 12240 Limayrac. Tél. 05 65 69 99 94
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